‹ Á côté de la grande histoireChapitre 16 sur 44 · Hachette · texte numérisé non relu

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queurs, et leur offrent, comme une leçon, le spectacle de Barbares qui ont conservé Tinlelligence de la hiérarchie, quand les peuples éclairés, comme on dit, en ont perdu jusqu'à Tinslinct... La Féodalité, qui n'existe plus qu'au désert, ce fragment du Moyen Age retrouvé vivant dans les sables du Sahara, a captivé singulièrement le Croisé de la civilisation, et, malgré ses réserves un peu trop discrètes de civilisé, Ton voit bien, aux caresses de son pinceau, l'ardeur attentive et charmée de sa sympathie ! Nous n avons point à rappeler ici des pages qui ont été citées vingt fois, et que personne, d'ailleurs, n'a oubliées. En sa qualité de peintre littéraire, Daumas va plus au fond des hommes et des mœurs qu'il nous retrace, et il les éclaire plus intimement sous tous leurs aspects, que le peintre plastique avec lequel il a une si grande analogie. Langue, superstitions, industrie, usages, caractères, institutions, races, chants populaires, tous les détails enfin de la vie, depuis les consécrations religieuses jusqu'aux soins vulgaires de la toilette, rien n'est omis dans ses tableaux. Qu'on nous passe le mot! le nécessaire social du peuple arabe y est complet, et si, comme on l'a ingénieusement et justement remarqué, le caractère du poème épique est de renfermer tous les éléments de la civilisation qu'il chante, un poète qui aurait le génie d'un tel poème n'aurait besoin, pour en faire un sur les Arabes, que de consulter les œuvres de Daumas.

Mais il y trouverait mieux que le renseignement. Il y trouverait Témotion ; il y trouverait la poésie ellemême. Ses œuvres sont les récipients d'une poésie qu'il n'a pas créée, il est vrai, mais qu'il a énergiquement réfléchie. Elles sont, dans leur prose élégante et svelte, des Orientales bien autrement profondes que les Orientales de Victor Hugo. On y sent la vie observée, la vie vraie, qui battra toujours la vie rêvée, et la poésie des réalités, qui l'emportera toujours sur la poésie de seconde main, la poésie des mots et des livres. Quand nous lûmes pour la première fois les livres de Daumas sur les Arabes, nous éprouvâmes quelque chose que nous n'avions plus senti depuis les poèmes de Lord Byron et la publication des chants grecs de Fauriel. Cela nous enivra de cette poésie vierge et primitive, si puissante sur les palais blasés que nous ont faits les vieilles littératures compliquées, curieuses et bizarres. Cette veine ouverte d'un peuple vaincu, par laquelle s'écoulait un sang si vermeil encore de jeunesse, ces mœurs patriarcales et hospitalières, cette fierté grandiose qui fait dire perpétuellement à l'Arabe : « Élargis ton àme », précisément le contraire du mot chinois et civilisé : « Rapetisse ton cœur », que l'abbé Hue nous apprend, les dernières tentes, qui vont se lever et se ployer au soleil couchant de la poésie devant la civilisation, cette mer de pierres qui s'avance, tout ce vaste ensemble nous frappa de deux sensations et d'une double mé-

lancolie, — la sensation de ce qui est éternellement beau, et de ce qui va s'évanouir. 11 y avait là pâture pour l'imagination et pâture aussi pour le sentiment de l'Histoire. Nous comprenions bien que ce dernier panorama du désert, que ces dernières fantasias d'un peuple équestre et nomade, seraient un spectacle que ne verraient pas nos enfants ; mais nous nous disions aussi que toute cette poésie qui doit céder à la prose, que ces mœurs éloquentes qui seront un jour — un jour plus prochain qu'on ne croit, — remplacées par les habitudes étriquées et plates des temps modernes, auraient du moins ici leur daguerréotype ineffaçable et fidèle, et que l'image qu'elles y auraient laissée en consacrerait le souvenir.

Telle, pour nous, était surtout la valeur des livres de Daumas. Pour nous, c'était le plâtre, posé d'une main d'artiste, pour en garder l'empreinte, sur le visage d'un peuple qui va expirer; car se transformer sous l'action du vainqueur, pour un autre peuple, c'est mourir. Qui voudra connaître les derniers jours delà vie arabe lira Daumas, et qui pensera à ce noble peuple, à cette perle de peuple que nos mœurs occidentales vont dissoudre, pensera à ce qu'il en araconté. La nécessité de l'Histoire, obligée d'emmagasiner tous les documents dont elle vit, autorise donc pleinement une nouvelle édition qui embrasse ses œuvres complètes. A cette raison de tous les temps s'ajoute une raison de circonstance plus haute que l'intérêt de

l'auteur et de ses ouvrages, plus haute que l'intérêt de curiosité que nous inspire l'Algérie, et cette raison, c'est l'armée de Sébastopol qui nous la fournit. Cette armée est fille de l'Algérie, et qui parle de l'Algérie parle d'elle. Lus à la lumière des batteries de Sébastopol, les livres du général Daumas prennent soudainement un intérêt immense. Car ce dont il s'agit dans ces livres, c'est de l'âpre, fier et religieux ennemi dont les résistances ont développé dans notre armée non seulement les vieilles qualités traditionnelles qui constituent le génie militaire de la France, mais des qualités entièrement nouvelles et qu'on ne lui connaissait pas.

Ce Génie militaire, caractéristique et traditionnel de la France, un jour ceux qu'il avait écrasés l'avaient nommé « la furie française [furia francese) », mais ce vol de l'alouette des Gaules vers l'ennemi, qui devait plus tard devenir le vol de l'aigle porte-foudre, un homme, en ces derniers temps, lavait rabaissé dans un mot pervers, taillé comme un proverbe pour qu'il s'incrustât mieux dans toutes les mémoires de l'Europe. Voltaire, jmisqu'il faut Vappeler par son nom^ cet odieux détracteur de notre sainte Pucelle, en parlant des Français quelque part, peut-être dans ces lettres à Frédéric qui sont des crimes contre la patrie,

avait écrit le vers qui devait égarer l'opinion et plus tard changer la tactique :

Le Français qu'on attaque est à demi vaincu.

Et ce mot, semé partout comme une dent de Cadmus, nous avait donné des ennemis en masse et une foule d'insolences à vaincre. On se le rappela certainement quand les Coalitions marchèrent sur nous, aux jours funestes, et, d'ailleurs^ telle était la popularité de celui qui l'avait écrit de sa plume insultante qu'il nous démoralisa par son insulte, en nous persuadant que nous la méritions. Au risque de compromettre le Deigesta per Francos, nous crûmes un moment, tant l'influence de certains mots est puissante ! tant l'esprit humain se fait un magnifique bonnet d'une sottise! que nous ne pouvions être rien de plus que les prime-sautiers du champ de bataille. L Empire eut de si grands revers après de si prodigieuses victoires, que le mot de Voltaire resta toujours, — même après Napoléon, — comme s'il était une vérité. Eh bien, heureusement, aujourd'hui ce mot n'est plus ! Il est raturé. On y a répondu! Notre patience sous les murs de Sébastopol est un fleuron de plus ajouté à notre couronne militaire.

Psi la peste, ni les hivers, ni les tempêtes, ni le climat d'une ville perpétuellement ravitaillée, ni des soldats cuirassés de leurs murailles de granit et qui réalisent le mot sublime de l'Empereur à Eylau :

« Quand on les a tués, il faut les pousser pour qu'ils tombent », rien n'a pu nous désarmer de cette patience qui résiste et qu'il est plus difficile d'avoir, à ce qu'il paraît, quand on est Français, que le courage qui va en avant. L'armée a supporté ces épreuves en se montrant aussi grande qu'elles. Et de cette façon elle a prouvé qu'elle n'avait pas uniquement cette impétuosité de bravoure qui est son lieu commun, à elle I mais qu'elle avait aussi cette vertu de la persistance qu'on lui contestait, et qu'on disait qu'elle n'avait pas.

Et voilà le miracle que nous devons à notre guerre d'Afrique, et que les livres du général Daumas font aisément comprendre ! Quand, par exemple, nous lisons sa Grande Kabylie, qui est l'histoire pied à pied de la plus rude de nos conquêtes, nous comprenons parfaitement les résultats que devait donner cette magnifique gymnastique en permanence pendant vingt-cinq ans, cette lutte acharnée contre un peuple qui avait, au plus haut degré, toutes les énergies de la résistance! L'Afrique n'a pas été qu'un grand exercice de tactique et de spécialité d'armes, un Vincennes colossal et éparpillé, dont les cibles, faites avec des masses d'hommes, rendaient les coups qu'on leur tirait. Elle a été bien mieux que cela encore ! elle a été une école de force morale, une discipline de l'âme militaire de la France. C'est ce qu'on ne doit jamais oublier. Il ne fallait rien moins que notre armée d'Afrique, cette palpitation même des entrailles de la France, il ne fal-

lait rien moins que cette armée et ses succès recommencés cent fois, payés cher toujours, mais jamais trop achetés, pour que nous pussions, nous, société française, résister à tous les énervements de ces vingtcinq dernières années (1), aux idées de paix à tout prix, au voltairianisme anli-national, à la mollesse croissante des mœurs, et enfin à la philanthropie, cette maladie qui ronge la moelle des peuples vieux et épuisés, ce tabès dorsal des nations ! On ne saurait trop le répéter, FArmée, et l'Armée seule, nous a arrachés aux lâches influences que nous retrouvions partout autour de nous.

Quand le régime parlementaire, avec une stupidité qui ne sentait pas même la honte, mettait en question Fabandon de nos établissements d'Algérie, FArmée était Fantagonisme le plus glorieux et la meilleure critique du gouvernement qui osait ainsi disposer des acquêts de son épée; car ses conseils d'état-major sont secrets et dans ses rangs l'incompétence se tait et obéit, contrairement au système de discussion et de publicité qui n'a jamais su que semer le bruit pour recueilhr la tempête. Par sa constitution donc comme par ses victoires, FArmée se préparait de longue main à reprendre le rang et l'autorité qu'elle doit avoir dans un pays comme la France. Elle maintenait sa place dans le sentiment de l'Europe, pour lejouroîi, en

i, Ce chapitre date de i85{).

Europe, la guerre éclaterait, c'est-à-dire que par son prestige elle combattait et vainquait déjà, puisque les succès à la guerre ne sont qu'une affaire d'opinion. Elle faisait en Afrique cette histoire que le général Daumas a écrite, et qui avait en Europe la plus respectueuse popularité. Elle continuait toujours l'éternelle et grande légende, et démontrait une fois déplus cette prédestination nationale de la pensée française, qu'elle soit bonne ou mauvaise, hélas! et qui tend à tourner toutes choses au profit de notre indivisibilité ; car, même les républiques qui devaient nous perdre ne nous ont pas perdus, par une inconséquence qui est le fond même et l'essence du génie français et qui a bien prouvé, à l'éternelle confusion des endoctrineurs de sopliismes, que le tempérament des peuples, quand il n'est pas entièrement ruiné par leurs excès, peut les sauver de ce qu'il y a de plus mortel en eux, — du propre venin de leurs idées !

Encore une fois, c'est là l'importance lapins incontestable et la plus actuelle des écrits du général Daumas. L'Armée s'y reflète. Or, pour nous, avec le Sacerdoce, 1 Armée est la plus haute et la plus profonde moralité du pays. Elle est la primogéniture de la patrie, la fleur de l'élite de ses enfants. Elle est la virginité de la France. Tout ce qui l'exalte, tout ce qui la raconte, tout ce qui nous apprend à l'aimer, tout ce qui nous fera mettre notre main dans sa main, notre cœur sur son cœur, est, littérature à part, digne d'apr

plaudissement, d'encouragement, de popularité. Voilà pourquoi nousépaulons ardemmentce projet d'œuvres complètes de Fauteur du Grand désert{i). C'est un hommage à l'Armée, puisque c'est son histoire. A nos yeux, l'Armée n'est pas seulement le fourreau d'où sortent les empires : Saliens in xternum! mais elle est encore le ciment qui les conserve et qui les fait durer. Nous ne mettons rien au-dessus de cette force sociale qui recommencerait les sociétés, si les sociétés périssaient, parce que l'esprit de l'armée, c'est le sacrifice. Nous, chrétien, nous oserions prendre sur notre conscience la responsabilité du mot audacieux, échappé à un des plus éloquents penseurs que le Catholicisme contemporain ait produits : « L'armée est à la France ce que « Notre-Seigneur Jésus-Christ est à la sainte Trinité, a car, de même que le sang de Jésus-Christ est dans « le pain de l'Eucharistie, dans le pain que mange « la France il y a du sang de l'armée I »

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