‹ Á côté de la grande histoireChapitre 18 sur 44 · Lévy · texte numérisé non relu

Lévy

truit? Histoire, chronique ou roman taillé dans riiistoire, y a-t-il dans ce livre hybride une unité, une méthode, un artifice de composition, enfin une trace quelconque d'un procédé littéraire, instinctif ou réfléchi?... Comme œuvre pensée et combinée, positivement cela n'est pas. Comme œuvre écrite, cela est-il davantage? L'auteur, qui a fait ses études dans les classiques de la Revue des Deux-Mondes, singe les allures d'Alfred de Musset dans un récit qui devrait être d'une simplicité un peu plus mâle que les Contes d'Espagne et d'Italie. Blaze de Bury a la fatuité de toutes les fantaisies de sa pensée. Il ne se gène pas. Au milieu de la cacophonie d'un ouvrage où le récit croise la correspondance et la correspondance le dialogue, ce qui plane, ce qui domine et ce qui choque, c'est je ne sais quel ton cavalier dont le dessous et le vrai nom sont le sans-façon et l'impertinence historiques, — deux défauts et deux ridicules que la Critique ne peut laisser passer, du moins sans avertir !

Et, vraiment, c'est dommage î Otez la fausse manière qui gâte son esprit, Blaze de Bury aurait du talent, et dans ce cas il nous eût donné un petit chefd'œuvre, carc'est^Taimentdela matière à chef-d'œuvre que le sujet qu'il a choisi. Tout manqué que son livre puisse être, malgré l'indigence absolue de conception supérieure et les vices d'un langage prétentieux et déplacé, le sujet qu'il traite n'en reste pas moins d'un intérêt prodigieux, qui prend l'esprit et le passionne.

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C'est un de ces sujets, longtemps obscurs, qu'on n'avait pas aperçu d'abord en se promenant sous les voûtes muettes de THistoire, et qu'on découvre comme une porte basse à la sinistre physionomie, comme la première marche d'un monstrueux escalier qui va nous conduire à quelque chose d'épouvantable et d'inconnu I Le rideau, jusque-là baissé, en se relevant doit nous l)ermettre de plonger dans le coin le plus sombre, le plus noir et le plus tragique d'un siècle (le xvii*) qui a tout couvert de sa pourpre, et aussi dans cet autre coin de Tâme humaine qui résiste à toute lumière, et au fond duquel le moraliste, moins heureux que l'historien, enfonce ses regards et sa torche, sans pouvoir jamais l'éclairer!

En efTet, l'espèce de galerie historique élevée aujourd'hui par Blaze de Bury à la vieille famille des Kœnigsmark, si célèbre autrefois en Suède et en Allemagne, ne contient guères qu'un seul portrait qui vaille la peine qu'on s'y arrête; mais ce portrait est tout un poème, et ses accessoires en font un tableau. Les autres, si énergiques d'attitude ou de visage qu'ils puissent être, manquent tous ou presque tous de l'originalité éclatante ou profonde qui timbre nettement une physionomie et en font une personnalité. Ils ne

sont que des portraits de race, -— d'une race de guerre forte comme le Nord, dont ils sont les fils; mais il n'y a guères plus de différence entre eux que de lion à lion ou d'aigle à aigle. L'un est plus robuste que l'autre, plus râblé, plus atroce de regard ou de griffe, mais c'est toujours la même physionomie générale, avec des nuances plus ou moins foncées dans la fougue ou dans la fierté.

Regardez-les attentivement! Depuis le maréchal Christophe-Jean, qui fut le fondateur de cette dynastie romanesque et un peu brigands des Kœnigsmark, jusqu'à ce comte Charles-Jean qui, au xvii^ siècle, se, battit contre les Turcs sur un vaisseau qui sauta, et, après avoir sauté avec le vaisseau, revint à la nage se battre encore, exploit à la Roland pour lequel l'ordre de Malte le fit chevalier, quoiqu'il fût protestant, — par un crime d'admiration que la gloire même n'excuse pas, — vous n'avez jamais en tous ces hommes qu'un type connu, le type des héroïques soudards de la guerre de Trente Ans, de ces derniers capitaines d'aventure dont le casque a rayonné sur les champs de bataille du monde. L'individualité de la race prime en eux et étouffe l'autre et véritable individualité. Sans le portrait du dernier de tous, — de celui en qui s'écroula si affreusement cette maison, bâtie avec le mortier du sang et l'or des pillages, — on ne s'arrêterait, soyez-en sûr! devant aucun de ces visages rongés déjà, effacés par deux siècles, pas même devant celui

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de cette Aurore qui eut l'honneur de jeter la peur d'aimer dans le cœur de glace polaire de Charles XII, et qui plus tard descendit sa fierté jusqu'à devenir Tune des maîtresses d'Auguste de Pologne, le taureau saxon ! Cela est certain, tout investigateur, tout Allemand qu il paraît être, Blaze de Bury n'aurait pas songé à faire un livre sur tous ces égaux, sur tous ces Ménechmes dans la bravoure folle, la rapacité, l'orgueil, les vices conquérants ou tyrans de la vie^ et finalement dans l'oubli des hommes, si (nous le répétons) la figure du dernier des Kœnigsmark n'avait appelé réellement un peintre comme elle appelle encore un poète, comme elle appelle un historien. Pathétique, fatale et mystérieuse figure ! Dès qu'elle apparaît, spectre vague, dans son clair obscur ensanglanté, l'Imagination, effarée et rêveuse, s'assied, pour mieux la contempler, la tête dans sa main et l'œil fixe, comme la hagarde Mélancolie que nous a peinte Albert Durer.

D'ailleurs, cette figure est le centre d'un groupe, et, comme toutes les figures centrales dans l'histoire, autour d'elle vivent et se meuvent d'autres physionomies qui concentrent sur son front la prismatique influence de leur brûlante intensité. Philippe de Kœnigsmark est le moins grand acteur de sa propre vie. Il n'est, ajustement parler, qu'une destinée, mais les êtres volontaires, passionnés et forts, qui l'ont faite, cette destinée, se relèvent en même temps que

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ce cadavre quand on le met sur ses deux pieds, et viennent tout à coup se ranger autour de lui comme dans sa vie, — comme, dans Shakespeare, les victimes autour de Richard III. Seulement, ici, les victimes sont remplacées par les bourreaux! Philippe de Kœnigsmark, — dont THisloire n'a dit qu'un mot et à voix basse, car le métier de l'Histoire est de tout savoir, et la honte d'ignorer se mêlait pour elle à l'ignorance et au mystère, ce héros byronien, avant Byron, qui disparaît comme Lara ou comme le Corsaire, dont les uns disaient qu'il avait été jeté dans un four par la jalousie de Georges P"", roi d'Angleterre, et les autres qu'il avait été enterré sous une des feuilles du parquet de sa royale maîtresse, Sophie-Dorothée, — Philippe de Kœnigsmark sort enfin des ténèbres qui pesaient sur son tombeau, et il en sort avec tout un monde que l'Histoire n'a pas vu, dans l'éblouissement d'une époque qui nous a trop longtemps aveuglés de sa gloire et qu'il faut aujourd'hui savoir juger !

Et cette époque, le croira-t-on? c'est le xvii"" siècle. Et ce monde, c'est l'Allemagne, Thonnête et pure Allemagne, comme on dit. L'Allemagne, à la fin du xvii^ siècle, présentait — on a l'air de rêver comme elle quand on écrit de pareilles choses ! — un spectacle de corruption dans les mœurs et d'athéisme dans les idées fort peu remarqué par les historiens d'alors, et qui rappelait presque l'Italie du siècle précédent. Sur ce point, le livre de Blaze de Bury, qui a fouillé

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