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profondément les cours d'outre-Rhin, nous donne les détails les plus scandaleux et les plus difficiles à récuser. Ces affreuses petites cours dWUemagne, gouvernées par des évêques mariés (comme Tévêque d'Osnabruck, qui devint plus tard électeur de Hanovre), préludaient fort bien, et mieux que la France elle-même, à ce xvm' siècle qui allait commencer et qui devait achever Tœuvre de dissolution de Henri IV et de Louis XIV. En effet, déjà de 1695 à iTOO, lorsque Louis XIV penchait à son déclin, mais remplissait encore tout de Téclat de sa gloire, l'Allemagne, anticipant sur l'avenir de presque la moitié d'un siècle, pullulait de Louis XV obscurs, pires de cynisme et de débauche que le roi futur du Parc aux-Cerfs. Toujours rêveuse et toujours imitatrice, l'Allemagne se rêvait France quand elle imitait les vices de la cour du grand roi, et elle en exagérait le scandale, comme, plus tard, elle prit les idées delà philosophie française, et en exagéra les conséquences pour s'en faire une originalité. On conçoit que ce dut être affreux. Au moins, Louis XIV, qui transgressa la loi sociale de la famille, — le plus grand crime politique de sa maison, — avait gardé la foi chrétienne et forçait les vices de soh temps même les siens) à l'hypocrisie. Mais tous ces principicules allemands, qui jouaient au Louis XIV avec la rage de leur petitesse et de leur insignifiance, dans des Versailles de paravent, taillés sur le modèle du vrai Versailles, ne forçaient, eux. que le trait des
mauvaises mœurs, et ne trouvaient pas dans une conscience en proie à l'orgueil et à la négation protestante une seule raison pour enrayer sur cette pente-là.
Eh bien, c'est à ce moment singulier de l'histoire du xvii*' siècle que s'accomplit dans une des cours de cette Allemagne, jalouse de la corruption de la France, un crime effroyable, fruit d'une de ces passions terribles qui n'étaient pas — il faut bien le reconnaître ! — dans la donnée des mœurs de ce temps ; car les mœurs de ce temps étaient immondes, et, comme tous les fumiers des civilisations avancées, elles ne produisaient que des empêchements d'agir ou des lâchetés. La mort de Philippe de Kœnigsmark (c'était de lui qu'il s'agissait) supposait des passions comme on n'en vit guères en Europe, de la Montespan à la Pompadour. Chose à noter: pour retrouver un fait, nous ne disons pas semblable, mais analogue, en énergie^ à l'assassinat de Philippe de Kœnigsmark, il faudrait remonter à Christine de Suède et au meurtre de Monaldeschi !
Mais la femme qui tua Kœnigsmark n'était pas une reine, une reine comme Christine, dont le cerveau avait dévoré le cœur et que l'orgueil rendit implacable. C'était une simple femme au cerveau de femme, au cœur de femme, aux passions de femme, mais, après tout, un de ces êtres rares dans toute histoire, et qu'à l'époque oîi elle vécut on aurait jugée impossible. Les plus beaux types (et nous prenons ici ce mot dans le sens criminel et tragique), les plus beaux types
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de la Poésie et de la Réalité, n'offrent rien, selon nous, de plus complet et de plus effrayant à ceux qui étudient la force d'impulsion des passions que cette Elisabeth de Platen, dont on n'aurait rien dit encore quand on l'appellerait la lady Macbeth de l'amour ! De rang social, elle était la femme du comte de Platen, le maréchal du palais à la cour de Hanovre, et maîtresse du duc régnant (Ernest-Auguste, l'ancien évêque d'Osnabruck). Jusqu'à l'arrivée du colonel Philippe de Kœnigsmark, elle n'avait passé pour rien de plus qu'une femme sans mœurs, ce qui n'était pas une distinction dans cette cour, uniformément corrompue. Nul, parmi ces vicieux superficiels, n'avait soupçonné l'abîme d'âme sans fond caché sous la légère couche de carmin qui teignait cette joue meurtrie; car Elisabeth avait cessé d'être jeune. Elle avait trente-quatre ans. Les grandes passions ne viennent jamais que tard dans les cœurs qui sont faits pour elles. La comtesse de Platen aima Philippe de Kœnigsmark avec cette ardeur désordonnée et malade que la possession enflamme de plus en plus dans les dmes fortes. Blaze de Bury, qui se souvient trop des types officiels et classiques quand il faudrait analyser, creuser ou peindre, appelle tour à tour madame de Platen Phèdre, Médée ouMessalino, pour nous donner une juste idée des fureurs d'amour, de jalousie et de vengeance, qui luttèrent en elle. Mais de telles appellations ne suffisent pas à l'imagination exigeante lorsqu'il s'agit d'une femme qui eût débouté
Shakespeare de son génie et dépassé ses inventions I C'est à celle femme, en effet, que Philippe de Kœnigsmark doit sa physionomie. Nous le jugeons à travers elle. Sans elle, qui sait? il rentrerait peut-être dans Taspect général de sa race, et, comme les autres de cette race unitaire, de cette moelle de roi^ comme dit le nom de Kœnigsmark, il ne s'en distinguerait pas !
C'était le frère de Charles-Jean, le chevalier de Malte protestant^ et de la belle comtesse Aurore. De l'un il avait l'énergie téméraire, et de l'autre la beauté suprême, l'ironie, la grâce, l'insolence, tous les ensorcellements des hommes qui doivent vivre et mourir par l'amour. Élevé avec la fille du prince de Celle, Sophie-Dorothée, qui devint duchesse de Hanovre, il avait été aimé d'elle dans son enfance, el, si l'on en croit la correspondance publiée par Blaze de Bury, il le fut encore plus tard, mais d'un amour moins pur. La comtesse de Platen, qui l'aimait assez éperdùment pour consentir au plus outrageant des partages, l'aimait trop pour consentir à ses mépris. ElFe résolut de se venger bien plus de lui qu'elle adorait que d'une rivale détestée, tout en les perdant tous les deux. Avec cette invasion d'activité des grandes passions qui voudraient l'ubiquité de Dieu pour tout faire dans l'accomplissement d'un crime de cœur, elle dénonça l'amour de Kœnigsmark au duc régnant, extorqua l'ordre de le tuer, si on le trouvait chez la duchesse, écrivit de sa main faussaire un rendez-vous auquel ce malheureux
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se prit. Puis, quand elle l'eut bien cerné, enveloppé, garrotté presque d'assassins postés à toutes les portes du palais dont il fallait sortir, elle attendit cette sortie inévitable, — qui eut lieu enfin, et elle se vengea en buvant lentement sa vengeance. Elle le tenait... mais elle voulut savourer l'amour et la haine dans cette scène dernière, et elle le massacra en détail. Lui fit la plus fière des contenances, — une contenance à la Kœnigsmark, — et comme, en mourant, ce dernier chevalier de cette maison de chevaliers attestait Tinnocence de Sophie-Dorothée, elle lui ferma la bouche avec son pied. C'est cette marque de pied sur sa bouche sanglante qui fera désormais ta Kœnigsmark, dans l'Histoire, une physionomie qu'on n'oubliera plus!
Voilà, en aussi peu de mots que possible, le sujet touché par Blaze de Bury, la tragédie mise par lui en camée et à laquelle il fallait laisser ses colossales proportions. Blaze de Bury n'a été ni assez historien, ni assez moraliste, ni assez poète, pour traiter ce sujet, révélé dernièrement par des curieux allemands et anglais, des alchimistes historiques qui cherchent l'inconnu et le trouvent parfois. Son mérite actuel a été de savoir l'anglais et l'allemand, — ce qui est honorable et souvent utile, mais ce qui n'est pas tout, car le mot célèbre de Cliarles-Quint n'est pas vrai en littérature... Dans ce mystère dévoilé de la mort du comte de Kœnigsmark, que de questions à tenter un
esprit qui aurait eu quelque puissance, et qu'il n'a pas effleurées ! Quel magnifique soufflet à donner aux idées matérialistes qui régnent encore en histoire que cet épisode exceptionnel dans l'histoire du xvii^ siècle! Quelle objection contre les systèmes de température et de race que la figure de cette femme du Nord (madame de Platen) qui, sous une peau blanche, est une brune italienne du temps des Borgia ! Et elle n'est pas la seule danscette histoire dont on puisse ausculter la déconcertante profondeur. Avec son air de victime, l'élégiaque Sophie-Dorothée est peut-être plus étonnante, plus ténébreusement profonde encore ! Après la mort cachée de Kœnigsmark (madame de Platen avait fait disparaître le cadavre), Sophie-Dorothée fut mise en jugement pour adultère, et elle proposa un duel effroyable à la comtesse son accusatrice. C'était le duel à l'Eucharistie. Elles devaient communier ensemble, l'une pour justifier son accusation, l'autre pour justifier sa défense. La vaincue dans ce duel, qui n'était pas plus du temps d'alors que tout le reste, eût été sacrilège et eût risqué sa vie éternelle. Forte seulement dans l'amour, Elisabeth n'osa pas tenter la terrible épreuve ; mais Sophie-Dorothée n'eut pas peur, comme disent les mystiques, de manger sa condamnation. Cela fait frémir quand on songe aux lettres retrouvées, qui sont positives pour qui connaît la passion et les sousentendus de son langage. Sophie-Dorothée n'en fut pas moins condamnée à une détention perpétuelle.
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Quand son mari devint roi d'Angleterre, frappé, sans doute, de Fattilude d'innocence de cette femme sublime ou diabolique de volonté, il lui envoya des ambassadeurs qui lui proposèrent de sa part le pardon et le partage du trône ; mais, plus fîère que si elle avait été pure, ou, qui sait? (car on se perd dans le quatrième dessous de ces sortes d'âmes), voulant peutêtre expier cette communion dans laquelle elle avait enseveli son premier crime sous un crime plus grand, elle refusa le trône et le pardon avec une rigidité d'orgueil et de ressentiment inexorables, et elle acheva lentement sa vie dans la farouche grandeur de sa prison.
Encore une fois, c'était le fond de pareilles âmes que l'historien digne d'un pareil sujet devait nous montrer. On a retrouvé les faits matériels de la chronique de Kœnigsmark, le Disparu de l'Histoire sans laisser derrière lui, quelque part, comme le dernier des Ravenswood, la plume noire de sa toque, pour dire : « C'est là qu'il a passé et qu'il fut englouti. » Mais les causes de ces faits, étudiées à leur sinistre clarté, dans ces âmes d'une énergie presque fabuleuse en ces temps où, pour le bien comme pour le mal, l'âme humaine se ramollissait, pouvons-nous dire que nous les ayons? Et n'est-ce pas à ces causes /iz^//mùî es que l'historien philosophe devait s'attacher? Dans cette chronique ressuscitée, l'Histoire — comme presque toujours, du reste, — bat à plate couture le roman. Il n'est pas de
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romancier, en effet, si créateur qu'il ait été, qui jamais, à notre connaissance, ait atteint à la sombre épouvante de ces deux types, Elisabeth de Platen et Sophie-Dorothée, après leur crime, — l'une, vieillissant, désolée, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans, aveugle et tête à tête avec ses remords dans les ténèbres de sa cécité, vomissant enfin son cœur dans une confession qu'elle autorisa son confesseur à publier, et l'autre, plus tragique encore sous l'imposture de son innocence, soutenue trente-deux ans avec la persévérance de l'enfer ! Ces deux têtes historiques, aux méplats creusés et noirs, plus difficiles à fouiller que le marbre, il faudrait une espèce de Michel-Ange pour les sculpter dans un livre d'histoire magistral. Au lieu de cela, nous avons Blaze de Bury et le badigeon d'un trumeau. Seulement, tel qu'il est, ce trumeau, il est impossible qu'un jour ou l'autre la page d'histoire inconnue qu'il représente ne tente pas l'imagination d'un poète ou la sagacité d'un penseur.