‹ Á côté de la grande histoireChapitre 30 sur 44 · LES PUILIPPIQUES DE LA GRANGE-CHANCEL · texte numérisé non relu

LES PUILIPPIQUES DE LA GRANGE-CHANCEL

« de cette unité de foi où le monarque voyait pour lui « l'échelle du ciel. » Quand on veut être insolent pour Louis XIV, il ne faut pas être grotesque, ou Ton manque Tinsolence... Le sens d'historien, qui est très vif chez de Lescure, le fait entrer en plein dans l'histoire, et sur La Grange -Chancel il en a partagé les émotions. Il l'a vu à travers tous les applaudissements contemporains, et c'était la meilleure manière de le mal voir et de le juger de travers.

Par un hasard qu'il a certainement le droit d'appeler heureux, Amédée Renée eut, dit-il, l'honneur inespéré d'être choisi pour finir, par un dernier volume, cette histoire de Sismondi que son auteur devait conduire jusqu'à la Révolution française, quand, arrivé au règne de Louis XVI, il fut emporté par la mort. Si, à défaut d'une identité impossible, continuation implique ressemblance; si finir un livre commencé est, de rigueur, se substituer plus ou moins à l'auteur dans l'esprit et la manière de son ouvrage, l'honneur qu'on fit à Renée dut tout d'abord lui causer beaucoup d'embarras. Pour un esprit comme le sien, pour un esprit jeune alors, animé, plein de sève, et par-dessus tout cela poétique (il venait de publier un volume de vers),

1. Amédée Renée, Louis XVI et sa Cour {Pays, 2i décem- |)rel858).

c'était une charge, mais non une charge d'âme, que de continuer Sismondi, — Sismondi, l'historien érudit, si Ton veut, mais l'historien sans vie réelle, sans mouvement, sans chaleur, et l'un des écrivains de cette belle école grise de Genève qui, pour le gris, le pesant et le froid, a remplacé avantageusement Port- Royal !

Assurément, Amédée Renée, qui se sentait peintre, dut se demander comment il s'y prendrait pour terminer cette grande œuvre, savante, mais incolore. Il dut se demander si sa conscience éveillée de continuateur ne lui créait pas l'obligation d'imiter, autant que le lui permettrait la nature de son esprit, l'homme dont on venait pour ainsi dire de lui mettre la plume à la main. Un moment, — nous l'imaginons, — son anxiété dut être grande. Mais, sll se posa la question que nous venons de signaler, il ne s'en fît pas attendre la réponse, et elle fut nette, comme vous allez voir. Renée prit le seul parti qu'il y eût à prendre. Il fut luimême, et ne fut que lui. Il n'essaya pas de se transformer en un autre. Il n'essaya pas de transfuser dans ses propres veines le sang d'un homme qui était mort, et qui, du reste, n'avait jamais beaucoup vécu. La transfusion spirituelle est aussi difficile que la transfusion matérielle. Il continua son Sismondi, mais sans l'imiter. L'historien genevois ne fut point son fétiche, et il n en fit point le pastiche. Il ne craignit pas de se montrer, dans la difîérence de ses facultés et l'index

pendance de son allure, à la suite du considérable écrivain. Il ne fut point enfin le caudataire servile d'une œuvre vaste, mais traînante, qu'il releva d'ailleurs, dans ce dernier volume, avec un geste que Sismondi n'aurait jamais eu!

C'est, en effet, un frappant contraste avecla manière de Sismondi que le dernier volume de cette longue histoire. Les autres sont suisses, celui-ci est français. Certes î Amédée Renée n'est point de ces esprits qu'on fait venir d'Amiens, ou même d'ailleurs, pour être Suisses, mais, si Ton crut que dans la circonstance il aurait la condescendance de l'être un peu, par procédé de légataire ou par souci de l'illusion à produire sur les honnêtes gens qui voulaient avoir leur Sismondi complet, on se trompa du tout au tout, et l'on fut bien vite désabusé. Renée resta Français, et Français de Paris, et nous eûmes une histoire pénétrante souvent, brillante parfois, mais vivante toujours, et toujours écrite; car il est toujours ce que Sismondi n'est jamais, dans le sens aiguisé du mot : je veux dire un lettré et un écrivain. L'auteur de Louis AVI et sa Cour (1), qui fut aussi le traducteur de Chesterfield et de Cantu, est d'instinct, d'éducation et d'étude, un esprit vraiment littéraire, qu'on aime à retrouver présent dans l'historien alors qu'il manie avec le plus de préoccupation les choses de l'histoire,

Page 1