Michel Lévy
et divin que les fautes, les excès, les aveuglements, les folies des familles dépositaires de cette chose — la souveraineté — ■ ne pouvaient elles-mêmes jamais invalider, et contre laquelle tout ce qu'on faisait était, comme le dit Bossuet, nul de soi. Telle était Tidée de Joseph de Maistre, que vous retrouvez sous toutes les pages qu'il a écrites ici ou là : ici plus profondément, plus splendidement, — mais en appuyant moins làbas, mais partout ; — cette idée est le sol, le sous-sol et la superficie de toutes ses théories politiques, de toutes ses dissertations d'histoire. Eh bien, cette idée immense, utopique ou fausse si vous voulez, mais sublime, de la souveraineté, n'a pas régné que sur la pensée de Joseph de Maistre, elle a régné aussi sur tous les actes de sa vie, et elle a communiqué au royalisme de ce pauvre gentilhomme de Savoie, pour lequel le roi qu'il servait eut toutes les royales ingratitudes et toutes les royales indifférences, quelque chose de si continûment et de si obscurément héroïque, que le héros ressemble, ma foi ! beaucoup à un saint !
Je ne dirai point que ce fut pendant dix-sept ans le plus incroyable spectacle, car ce ne fut point un spectacle du tout. Deux ou trois personnes tout au plus surent les misères de ce pauvre grand homme, qui s'est plaint heureusement dans ces lettres, mais comme jamais ne se plaignit un homme qui adroit de se plaindre. Ainsi qu'on le savait avant les Corres- 'pondances^ ministre plénipotentiaire du roi de Sar-
daigne réfugié à Gagliari, auprès de Fempereur de Russie, Joseph de Maistre fut pendanl dix-sept ans en proie aux plus cruelles détresses, ce qu'on ne savait pas et ce que la Correspondance diplomatique a seule révélé.
Gomme tout est relatif en ce monde, on peut bien dire que pour un ministre plénipotentiaire Joseph de Maistre mourut de faim dix-sept ans à Saint-Pétersbourg. Dans un pays comme la Russie, où la richesse est plus nécessaire que partout ailleurs, même qu'en Angleterre, Joseph de Maistre ne pouvait payer un secrétaire, et le plus souvent n'avait pas assez d'argent pour prendre une voiture. « On me dit, — écrit-il avec « cette philosophie que jappelle, moi, une sainteté, « et qui fut toujours si piquante d'esprit quand elle « était le plus touchante de résignation, — on me dit (( que j"ai de l'esprit, mais je ne puis cependant pas « faire avec de Tesprit une berline ! »
Ce Job de la diplomatie savait tenir contre la misère avec la gaité de Beaumarchais, mais il ne savait plus qu'être triste devant l'abandon d'un gouvernement, stupide de cœur comme de tète, qui ne lui donnait ni mission réelle, ni instructions, et, en échange d'admirables conseils demandés pour ne pas les suivre, lui renvoyait d'ordinaire d'ineptes duretés... Ah! si dans les Mémoires de Lamarck (une révélation aussi comme ces Lettres diplomatiques) nous souffrons amèrement de voir Mirabeau, cette grande canaille de Mirabeau,
qui veut sauver la monarchie et qu'on paie pour cela, avoir des coups de sang d'honnête homme indigné parce qu'il ne gagne pas son argent et qu'on ne suit pas ses conseils, si c'est Jà un de ces spectacles qui relèvent Mirabeau du mépris dans lequel l'aurait tenu l'Histoire, mais, hélas ! qui navrent le cœur de ceuxlà qui ne voudraient pas mépriser Louis XVI, que dire et que penser de ce roi de Sardaigne qui a le bonheur d'avoir pour serviteur un Joseph de Maistre, un Mirabeau sans scories, qui n'a. lui, ni dans Fintelligence, m dans la conscience, ni dans la conduite, l'ombre d'une seule de ces taches dont Mirabeau était constellé, et qui n'écoutait pas cet homme fidèle, au génie toujours prêt pour son service, ou qui le méconnaissait après l'avoir invoqué!
Que dire de cette véritable déportation de Joseph de Maistre, dans une cour où ce supphcié de par son maître ne se débattait pas, ne criait pas, mais restait digne et doux, - un de ces doux à qui, disent les livres saints, la terre appartient, - et qui, en attendant la terre qu'il n'eut jamais, du reste, eut au moins l'estime et la faveur d'Alexandre. d'Alexandre qui avait pénétré quel homme c'était que ce Joseph de Maistre, et qui, par des procédés de grande âme le vengea souvent des sécheresses et des ingratitudes de son roi!
Cest là Ihistoire de Joseph de Maistre que ces lettres ne nous racontent pas en se passionnant, mais mon-
trent avec une éloquence inouïe, gaie ici, triste là, ironique plus loin, mais toujours aimable et respectueuse! car Joseph de Maistre est certainement le seul homme au monde qui ait fait passer tous les sentiments de la vie, les plus offensés et lesplus résistants, à travers la réalité d'un respect qui ne se démentit jamais, quand tout aurait dû, à ce qu'il semble, le faire éclater. Ce n'était plus ici de la courtisanerie ou de l'étiquette, ce n'était même point passion malheureuse de fidélité, non! C'était quelque chose d'incomparable, — une sensibilité, une fierté, une conscience de soi, justement révoltées, et qui, armées de toutes les puissances de l'esprit, savaient s'en servir d'une manière charmante ou poignante, sans blesser une seule fois ce respect dans lequel de Maistre avait mis Ihonneur de sa viel
Voilà la saveur morale de cette correspondance, mais la beauté morale qu'elle atteste a fait leur beauté littéraire. Pour se plaindre comme Joseph de Maistre se plaint dans ses lettres, pour sourire comme il y sourit, pour se moquer comme il s'y moque, il a fallu autant de stoïcisme que de grâce, et, on le sait, messieurs les stoïques ne sont pas habituellement gracieux ! Il faut lire ces lettres pour le savoir.
Jamais on ne se douterait à distance des dépenses d'esprit, d'art, de délicatesses infinies qu'il a faites, cet Infortuné et ce Méconnu adorable, pour insinuer seulement qu'il était méconnu et qu'il était malheu-
reux! Allez I vous pouvez prendre les plus spirituels parmi les plus spirituels quand l'esprit est aimable, vous pouvez prendre Hamilton, Rivarol et Voltaire lui-même, et vous n'aurez jamais rien de plus aimable que ce de Maistre qui parle si délicieusement des torts qu'on a envers lui avec ceux-là mêmes qui les ont ! Jamais l'esprit, cet esprit qui est toujours un peu diable, n'est-ce pas? ne s'en est si bien tiré dans une circonstance si difficile !
Voltaire, Rivarol, Hamilton, ces vauriens brillants, auraient succombé, ils auraient emporté la nuance. Joseph de Maistre, lui, ne l'a pas même altérée. Il s'est joué en elle, il a eu la force qui s'arrête à temps, et sa force a été doublée. C'est que Joseph de Maistre a encore plus le génie de l'esprit que l'esprit du génie. 11 a beau avoir de la grandeur de tête et de la vertu, Joseph de Maistre a un esprit du diable, comme on dit dans le pays des gens d'esprit, mais c'est le, diable avant sa chute, dans le temps qu'il était ange encore et qu'il s'appelait Lucifer !
La Correspondance diplomatique, interrompue en 1811, dans ces deux premiers volumes qui nous donnèrent un de Maistre d'invention encore plus que de découverte, va, avec les deux volumes nouveaux, de 1800 à 1817 ; c'est-à-dire qu'elle embrasse en définitive les plus grands événements du siècle qui a changé la Tradition européenne. G est là un intérêt immense. C'en est un autre de voir l'histoire de ces redoutables
temps passer à travers la tête de Joseph de Maistre, et s'y teindre des idées et des couleurs de ce grand espr it éclatant! Quel envers à l'histoire de Thiers sur le Consulat et TEmpire, que cette correspondance du comte de Maistre! Cependant, ce n'est ni cette histoire écrite à ce point de vue qu'en France n'accepterait personne, ni cette curieuse rencontre de Joseph de Maistre jugeant confidentiellement Napoléon, qui sont l'intérêt le plus vif de cette piquante publication. Avant de l'avoir lue, nous nous doutions bien du genre de jugements qu'on y trouverait (à part les arrangements d'Albert Blanc, bien entendu). L'esprit le plus absolu, mais aussi le plus élevé qu'ait produit l'ancien régime expirant, l'auteur illustre du Pape, des Soirées de Saint- Pétersbourg et du Bacon, ne pouvait être compté parmi ces jaloux contemporains de Napoléon qui ont parlé de lui avec la voix de femme de la jalousie : madame de Staël, Marmont, Chateaubriand 1
Nous nous doutions bien de la haine de Joseph de Maistre contre celui qu'il appelle le Dœmoniinn meridianum, mais nous savions aussi à l'avance que cette haine ne serait jamais mesquine, et, de fait, la haine de de Maistre est taillée à la grandeur de l'homme qui l'inspire! Elle lui fait encore piédestal. Tout cela, facile à prévoir, n'est donc pas pour nous comparable à l'impression que doit causer le ton d'un livre écrit par un esprit qui passait pour violent, — ce qui n'était peut-être pas une calomnie, — et qui a résolu incroya-
blement le difficile problème, en littérature et en société, de tout dire en respectant tout et de toujours le dire de manière à entrer le plus dans ceux à qui on le diti L'auteur du fameux passage sur Voltaire et sur le bourreau! l'homme de la rage sainte, concluant comme saint François de Sales qu'il ne faut pas dire trop de mal même du diable, et ajoutant à son talent à force de vertus, voilà pour nous la grande affaire.
Être doué d'un esprit prodigieux dans le sens le plusleste et le plus brillamment impertinent de ce mot d'esprit, qui souvent dominait chez Joseph de Maistre toutes les gravités du génie, et devenir d'autant plus spirituel qu'on est plus respectueux, et gagner, dans cette compression féconde; mais douloureuse, d'un respect même immérité, des formes toutes - puissantes ou délicieuses pour sa pensée, qu'on n'aurait peut-être jamais eues sans cela, voilà ce que nous tenions à faire remarquer, nous qui pensons que la moralité d'un homme ajoute toujours à la beauté de ses œuvres ! Quelle plus belle leçon de rhétorique donnée par la morale à la littérature, qui probablement n'en profitera pas!
Ce livre, que Fauteur appelle avec juste raison une Étude historique et non pas une histoire, a fait quelque impression. Écrit pour les journaux et par un journaliste, les journaux lui ont fait écho. Ils ont tout de suite reconnu que l'auteur était de la famille. On a cité ce livre, qui, au fond, n'en est pas un... lia eu son succès, ce succès d'un jour qui marque sur le cours de l'opinion, comme une feuille qui y tombe marque sur le ruisseau qui coule et qui l'emporte. C'est la destinée, du reste, de livres pareils. Faits spécialement pour le quart d'heure, que deviennent-ils, le
1, Thureau-DaDgin. Royalistes et Républicains [Constitutionnel, 1" juin 1874).
quart d'heure passé ? Quel que soit le talent dont elles peuvent briller, ces espèces d'Études historiques nées à propos d'une question contemporaine, filles de l'occasion politique, ne valent pas pour la durée le moin dre livre d'histoire. Pour qu'on revienne avec goût à ce genre de littérature, qui vieillit comme la politique elle-même, c'est-à-dire plus vite que les autres choses humaines, il ne faut rien moins que du génie. Joseph de Maistre et Burke ont eu cette fortune et ce privilège d'arrêter sous le regard de la postérité cette chose fugace, la brochure politique. Ils ont donné de la densité et de la fixité à cet éclair. Rare privilège! Swift, ce pamphlétaire redoutable; Junius, ce bourreau masqué, comme celui qui trancha la tète de Charles d'Angleterre; Swift et Junius eux-mêmes ne l'eurent pas. On ne les lit que pour le bruit qu'ils firent. On ne les lit plus pour ce qu'ils sont.
Mais Thureau-Dangin n'est point de cette race. C'est un journaliste plus modeste et plus doux que ces journalistes éclatants dont les noms éclairent encore les œuvres mortes et les font regarder. Il n'a rien de commun avec ces lions, Burke et de Maistre, ni avec ces tigres, Swift et Junius. Il n'a point cette griffe que certains hommes mettent dans tout ce qu'ils écrivent. La griffe n'est point en lui, mais des facultés, rondes comme des pattes : le bon sens, mais qui ne devient jamais le grand sens; la justesse du coup d'oeil, qui voit bien ce qu'elle voit, mais qui n'en voit pas long...
Esprit honnête, qui a beaucoup mangé, m'a-t-on dit, à la mangeoire du Correspondant. Ceci peut donner assez exactement la mesure de Thureau-Dangin et le ton de ses opinions. Son livre de Royalistes et Républicains (i), qui n'est qu'un livre de circonstance, aurait pu cependant s'élever plus haut que la circonstance qui l'a inspiré. Il aurait pu sortir du relatif d'une question contemporaine pour entrer dans l'absolu d'une conclusion historique, qui pourrait bien être une loi de l'histoire. Eh bien, il ne s'en est pas même douté ! Aveuglé par la question présente, esclave d'une opinion politique en harmonie avec la portée de son esprit, — car, il ne faut pas s'y tromper, l'opinion politique de la plupart des hommes est une affaire de naissance ou de facultés , c'est-à-dire de naissance encore, — l'auteur de /?oj/alistes et Républicains n'a pas su conclure, dans son livre, contre l'opinion que les faits et les observations de son livre auraient dû renverser. Et c'est ainsi qu'il est allé jusqu'au bord d'une vérité dans laquelle il fallait se jeter avec courage, et qu'après son étude il est resté Gros-Jean... Gros-Jean politique comme devant!
Et encore, un Gros-Jean, c'est bien gros ; c'est Jean- Jean peut-être qu'il faudrait dire, car il va quelque