Firmin Didot
de ces petites adresses et il n'en a pas besoin. Il écrit l'histoire pour Thistoire, sans esprit de retour et sans allusion. Aujourd'hui, l'Italie ne brûlerait pas encore de son dernier combat contre l'Autriche, que Renée n'en publierait pas moins la vie dune femme qui, au Moyen Age, a résumé l'Italie dans sa plus opiniâtre résistance à la race allemande, et qui mérita d'être appelée « la Grande Italienne ».
Dans quelque temps que ce pût être, cette grande figure historique, enfoncée et comme perdue en des chroniques qu'on ne lit plus, mais entrevue d'abord et finalement déterrée, aurait passionné de sa beauté singulière toute imagination qui serait restée poétique sous les formes sévères et sobres de l'histoire et de l'érudition. Or, justement Amédée Renée est une de ces imaginations éternelles. Lui, l'auteur des Nièces de Mazarinj de Madame de Montmorency, et, dans son Louis XVI, de ce portrait de Marie-Antoinette qui seul vaut une biographie, lui qui semble avoir spécialement jusqu'ici l'inteUigence et le goût des femmes dans l'histoire, ne pouvait pas, puisqu'il abordait le Moyen Age, oublier une des plus purement grandes qui aient jamais existé... Aussi l'a-t-il peinte comme il sait peindre et nous l'a-t-il donnée.
Et ce n'est pas non plus au temps qui passe qu'il l'a donnée, car pareille histoire restera. Elle restera, oui ! même quand l'auteur qui l'a écrite n'aurait pas le talent qui brille dans son livre. Elle restera parce
MATUILDE DE TOSCANE 205
qu'avant luipersonnen'avaitsongéàrécrire,etsurtout, surtout, parce qu'elle touche intimement à un homme bien plus grand encore que la femme qu'elle nous fait connaître, un homme envers qui THistoire, en France, a honteusement manqué de justice. Aujourd'hui, par une très noble initiative, Amédée Renée fait date dans la littérature française. Il sera le premier parmi les historiens français qui aura parlé du Pape Grégoire VII avec le respect et l'admiration qu'il mérite ; car ce pontife en a inspiré, des respects et des admirations, qu'il ne mérite pas, et que nous repoussons, nous! pour le compte de sa mémoire.
Amédée Renée, qui a si bien compris la comtesse Mathilde, cette forte amie de Grégoire VII, a compris non moins bien cet homme qu'elle portait avec Dieu dans son àme... 11 a vu le grand homme dans le cœur de la grande femme; superbe milieu pour le regarder ! La vérité n'y a rien perdu ; l'histoire y a gagné des choses touchantes et sublimes. L'Histoire gagn« en beauté humaine et en moralité sensible lorsqu'elle montre à travers la chaste amitié de Mathilde, qui l'adoucit, mais ne la change pas, cette tète moïsiaque d'Hildebrand, toujours plus haute que les calomnies qui veulent monter jusqu'à elle, et qui les domine de son impassible majesté.
Personne dans Thistoire, excepté Mathilde peut-être, qui partagea la gloire de sa vie et la gloire aussi de ses injures, ne fut plus calomnié que Grégoire VII, le Charlemagne de l'Église. Amédée Renée, dans un appendice de son livre, se retourne vers les historiens calomniateurs, et il en cite quelques-uns, mais il ne les a pas cités tous. Il a cité le docte Bayle, qui, pour diffamer Grégoire et la comtesse, invente un jésuite au douzième siècle, lequel affirme, dans un style de cuistre de tous les siècles, les trop grandes privautés de la comtesse et de Grégoire et la captation des biens de cette dévote par ce directeur... II a cité le docte Voltaire, qui conclut la thèse de Bayle par cette incomparable impertinence, que « Grégoire aurait été un imbécile « s'il n'avait pas employé le profane et le sacre pour « dominer la comtesse Mathilde ». Il a cité le docte Sismondi, qui trouve, lui, le grand appréciateur de femmes I que Tâme de Mathilde avait été formée de toute l'aveugle superstition de son sexe. Il a cité enfin le très docte Daunou, Foratorien apostat, qui fait de Grégoire un iourmenteur de peuples, doué d'un zèle inconsidéré qui lui venait d'une persuasion! incurable... Et à tous ces doctes il a ajouté le docte Guizot, calomnia-
leur d'un autre genre, car c'est calomnier un homme que de lui retirer de sa grandeur sans en avoir le droit.
Or, Guizot, qui a le bouchon protestant sur Tesprit et qui ne comprend que les prêtres mariés, impute à Grégoire, comme une faute d'homme d'État dommageable à l'Église, ce célibat des prêtres que Grégoire maintint avec une si formidable volonté. Renée aurait pu ajouter encore à tous ces docteurs et dictateurs de rhistoire : Thierry, qui fait de Grégoire VII un ambitieux à la manière humaine, voulant tout simplement, au prix de flots de sang, la suzeraineté de V Angleterre; Michelet, qui en fait un sceptique ; et Quinet, qui déshonore de son respect le saint pontife, après l'avoir transformé en révolutionnaire religieux, en une espèce de Robespierre! Mais Renée s'est arrêté; il en avait assez. Il en avait assez pour montrer l'injustice de l'histoire et pour vouloir la réparer.
Eh bien, il l'aura réparée I II s'est dévoué à cette tâche de vérité avec une ardeur sans égale, et, dans cette histoire de la comtesse Mathilde, il a fait d'un seul coup deux histoires. La « grande Italienne » lui a appris le grand Italien, ou plutôt celui qui n'est plus Italien, mais pontife, représentant de Dieu sur la terre, impersonnel et universel comme le vicaire de Jésus- Christ, le chef de la catholicité. L'historien des femmes a passé à l'histoire des hommes, et il a déployé, dans cette histoire, une capacité plus forte que celle qu'on lui connaissait. Jusqu'ici on l'avait vu pénétrant, fin.
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un peu subtil peut-être, vivement coloré et politique par places, quand il rencontrait l'occasion de l'être. Le voici non moins pénétrant, mais jamais subtil; coloré, mais d'une couleur plus vigoureuse; et politique... politique toujours.
C'est l'instinct politique, en efl'et, qui a averti Renée de la grandeur de Grégoire VII, et c'est la justesse de cet instinct qui la lui a fait reconnaître. Sans doute d'autres historiens, même parmi les calomniateurs, avaient senti la force politique de Grégoire, car quels esprits, fussent-ils brutes, ne sentent pas la force !... et ils la sentent d'autant mieux ! Mais, s'ils l'avaient sentie, ils l'avaient accusée, tandis que Renée l'a sentie pour la glorifier. Ce ne serait point assez dire que de prétendre qu'il a innocenté la vie et l'action du pontife, qu'il les a nettoyées et purifiées de tout reproche. Hildebrand ne lui a pas seulement paru un grand homme, qui a plus ou moins raison et qui s'est plus ou moins trompé dans ses desseins, selon la triste condition des grands hommes. 11 faut aller plus loin. Il lui a paru un grand homme qui a toujours raison et qui ne s'est jamais trompé.
Et j'insiste sur ce point parce que je le dois. C'est là
un jugement des plus fermes, des plus vaillamment clairs et des plus rares dans Fétat actuel de Topinion historique. Ce jugement, qui honore singulièrement son auteur, tient à une compréhension politique vraiment profonde. Chose à noter! Amédée Renée est arrivé par Fintelligence seule aux conséquences et aux conclusions qui sont les nôtres, à nous, catholiques, qui avons dans les mains un autre flambeau.
Pour lui, le pape Grégoire VII n'est peut-être pas le pape saint Grégoire VU comme il l'est pour nous. Pour lui, ce n'est peut-être qu'un saint homme. Mais, pour nous, c'est un saint, et nous pouvons expliquer surnaturellement, non pas seulement son infaillibilité en matière de dogme, dont il n'est pas question ici, mais cette infaillibilité de vue, de dessein et didée politique qui en fait réellement un grand homme, à part parmi les plus grands! Nous avons, nous, une lumière allumée parla foi pour voir en cet homme providentielles grâces d'état que Dieu lui a communiquées, dans les intérêts d'une fonction sans laquelle le monde périssait, mais Renée ne l'a pas, cette lumière, et pourtant il a vu cette infaillibilité et il a dit qu'il l'avait vue! Et en de tels termes que ceux qui se moquent des mysti- * ques auront désormais le sifflet coupé par l'opinion d'un homme de cette réalité, qui n'a voulu être, encore aujourd'hui, qu'historien !
Ainsi, pour nous, le premier mérite de cette histoire, qui en a plusieurs, c'est d'être une histoire hu-
maine, politique et vraie, de cet illustre calomnié, de Grégoire YII, que Macaulay n'aurait pas pu conapter parmi ses décapités de V Histoire, car un pareil homme ne se décapite pas ! C'est d'être une histoire de Grégoire VII bien avant d'être une histoire de la comtesse Mathilde, qui, morte, disparaîtici dans la dévorante personnalité de Grégoire, comme elle y disparut vivante, heureuse d'ailleurs d'y disparaître, et comme c'était juste, car Grégoire, c'était l'Église, et Mathilde, ce n'était que l'Italie : l'ÉgUse éternelle et l'Italie d'un moment I II y a plus, Mathilde elle-même, que Renée a appelée avec une analogie heureuse la Jeanne d'Arc de l'Italie, et dont la mission dura plus longtemps que celle de cette pauvre Jeanne d'Arc de France, Mathilde, l'héroïque guerrière qui fut pendant si longtemps l'ange armé du pontife romain, Mathilde n'existe que par Grégoire après sa mort, comme elle n'a existé durant sa vie que pour Grégoire. Écartez le Pape, la splendeur se retire de cette tête autour de laquelle Renée essaierait en vain d'attacher avec tout son talent une auréole, et la voilà qui n'est plus qu'une de ces individualités féodales comme il en passa tant, pour s'y perdre, dans cette histoire d'Italie où le savant Ferrari comptait avec désespoir sept mille révolutions.
Laissons donc dire le titre de ce livre, qui nous invite avec un nom de femme; laissons même les détails charmants et naïfs de ce poème retrouvé du chapelain de la comtesse Mathilde, dont Renée, Fhabile enchâsseur qui sait faire reluire les moindres pierres, a orné les pages de sa chronique ressuscitée. Le vrai sujet de ce livre est Grégoire, et, même quand la mort l'a couché dans sa tombe, c'est toujours lui qui remplit l'histoire de la grande Italienne, c'est toujours lui dont Fesprit ne revient pas, car il n'a pas bougé, et qui est resté sur Mathilde.
Dès la première page, que dis-je ? dès la première ligne de son ouvrage, l'éloquent historien en convient, du reste : « A côté de la puissante figure de Gré- « goire VII, il en est une — dit-il — qui semble s'effacer « d'elle-même et se mettre pieusement dans l'ombre « où les historiens l'ont laissée... » Et après un rapide coup d'oeil sur ce qui restait de l'empire de Charlemagne et de la domination allemande au temps de Mathilde, comme pressé et presque haletant d'arriver au grand homme qui d'un geste arrêta l'empereur et toute sa féodalité derrière lui aux portes de l'Église épouvantée, il s'adresse, dès la page 4, la question brii-
lante : « D'où venait cet homme qui, de son autorité, « se rangea parmi les maîtres du monde, et dont le « nom est un des noms les plus retentissants du « passé? » Et aussitôt il commence, pour ne plus Tin terrompre, cette magnifique histoire d'Hildebrand, qui fut pape même avant d'être pape, dit-il quelque part avec une merveilleuse étendue d'expression, tant les hommes virent de bonne heure sur le front prédestiné de ce moine, soit dans la paix du cloître, soit dans Torage des affaires où il fut mêlé, la place naturelle de la tiare.
Et, quoique rapide, son récit n'a rien oublié. Parce qu'il a voulu tout d'abord écrire l'histoire de cette Mathilde qui a été comme sa sirène historique, et qu'il Ta écrite en réalité, il n'a pas renfermé le Grégoire qu'il nous donne dans le cadre de guerre et de résistance contre l'Empire où Mathilde et le grand pape se sont unis de patriotisme et d'effort.
Renée a pris le pontife partout où il est le pontife. «L'histoire de Grégoire Vil — dit-il — estcelle du monde « à cette époque, mais c'est surtout l'histoire de deux « fameuses luttes, car ce grand homme eut à lutter « également contre l'Empire et contre l'Église. » La lutte contre l'Église, dans laquelle Mathilde n'était pas, du moins au même degré que dans l'autre lutte, il s'en préoccupe peut-être davantage. Il pèse plus sur l'action du réformateur dans Grégoire que sur celui du défenseur du droit de l'Église vis-à-vis 4es odieux
usurpateurs allemands, et pour lui qui n'est pas un historien ecclésiastique, qui n'a de foi religieuse que son respect politique pour FÉglise, ceci dénote une rare perfection de bon sens. La grande question était là, en effet : — la réforme. Mais la réformepar en haut, par l'initiative de la papauté ! L'histoire de l'Église, à cette époque, quil a su écrire, a des pages qui feraient pleurer ceux qui l'aiment.
Alors, les mauvaises mœurs rongeaient la société chrétienne jusqu'au cœur du prêtre, et l'hérésie, cette autre corruption spirituelle, pourrissait l'esprit même du sacerdoce. Béranger venait de nier la présence réelle, c'est-à-dire d'un coup tout le Christianisme dans son dogme générateur, et le concubinat, passé presque à l'état d'institution, avait eu l'ambition du sacrement. Les prêtres concubinaires voulaient le mariage, et Grégoire, en s'opposant à cette ambition sacrilège, « en s'attaquant à un ordre de choses que le temps « avaitaffermi,n'entreprenaitpas moins - dit Renée — « que de briser les mœurs et la vie habituelle de plu- « sieurs millions d'hommes ». Il n'y faillit pas cependant; les canons furent exécutés avec la dernière rigueur; la force non pas d'un homme, mais la force de Dieu dans un homme, sauva l'Église, et avec l'Église la civilisation du monde.
L'auteur de la Grande Italienne l'a vu, et c'est l'honneur de son esprit. « Le grand rùle de Gré- « goire VII — dit-il— est le célibat maintenu dans
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« TÉglise. La question des investitures^ linvasion des " empereurs, ne furent que des questions d'Étal et de n pouvoir politique. }\dA?,\Q célibat des prêtres, c'était, « à ce moment, toute la discipline chrétienne et la « morale même dans sa source. » Certes ! pour un esprit qui n'est encore que politique, il n'était pas possible d'aller plus loin, de notre côté !
Et tel est, du reste, à toute page, le caractère de cette histoire, où l'historien, qui, nous l'avons dit, n'est pas catholique de foi, est catholique de vue à force d'avoir la tête politique! ,1e voudrais, si j'avais plus d'espace, mettre en saillie par des citations ce caractère de son livre, qui doit avoir une action sur tout le monde et peut-être sur lui-même, car on ne s'approche pas si près de la Vérité sans tomber un jour dans ses bras ! Je me contenterai des paroles par lesquelles il termine son jugement sur l'ensemble de la vie du pontife, et où la plume de l'historien a été constamment digne de son sujet : « Cet homme — dit-il « en finissant — ne savait inspirer que des sentiments « excessifs, la haine la plus violente ou le plus absolu « dévouement. Lui-même ne ressentait rien à demi. « Sa joie, sa douleur également, sont immenses. Il « n'a jamais assez de fortes paroles pour les ex- <' primer.
« Un historien protestant de Grégoire VII établit un « parallèle entre Luther et lui. Ces deux grands réfor- « mateurs, qui procèdent au rebours l'un de l'autre,
« ont, en effet, plus d'un trait de caractère pareil. « Grégoire, comme Luther, fut un esprit dominateur. « Il était homme par les passions, sans être, comme « Luther, charnel et grossier. Il n'ajoutait pas Tinvec- « tive àTanathème. Il avait les passions élevées, les « passions de Tesprit : c'est par là qu'il nous saisit et « qu'il nous entraîne. Une foi ardente et profonde « se mêlait en lui à l'instinct du pouvoir.
« Tous les intérêts du temps, l'avenir des institu- « tions chrétiennes, remplissaient sa vaste pensée. « S'il agita le monde^ ce fut pour raffermir sa croyance « et sa moralité : il n\j a pas trop d'agitation à ce « prix !
« On peut admirer Grégoire sans accepter sa doc- « trine ; ses idées convenaient à son temps, car, en « fait de gouvernement et de société, elles valaient « mieux que les pratiques grossières d'un monde barce bare. Il eut le sentiment de l'unité, d'accord en cela « avec le vieux génie de Home et avec le génie hu- « main. Le Moyen Age a vécu des conceptions de ce « grand esprit qui garda toute son autorité après sa « mort. Ceux qu'il avait désignés passèrent après lui « sur le trône. Il est vrai qu'il usa rudement de ce « pouvoir qu'il disputa à la barbarie. Il portait dans « la lutte de terribles coups. Ce fut un homme d'action « porté au faîte d'une société farouche et qui n'eut « pour la conduire que cette puissance morale dont il « est, pour l'histoire, la vivante expression.
« L'Eglise romaine a mis Grégoire au rang des « saints ; partout Fidée de sa sainteté prévalut dans « le peuple après sa mort. Les plus vénérés, les plus « purs, avaient été de son parti. On lui attribuait a beaucoup de miracles. On croyait qu'il s'en opére- « rait encore sur son tombeau. 11 y avait en Grégoire « plus d'un côté qui devait frapper les imaginations. « Comme Jésus, il était fils d'un charpentier; comme « son maître, il avait vidé son calice d'amertumes. Il « avait eu aussi sa passion ; l'exil avait été son calvaire « et sa croix. Cette conformité d'origine^ ces ressem- « blances avec son Dieu, durent parler de même à « l'esprit de Grégoire, à l'orgueil de ce puissant mys- « tique, à cette âme de prophète. Il crut d'autant « mieux à sa mission.
« Dans quelque sens que l'on prenne Grégoire, dans « le sens du ciel ou de la terre, il n est pas possible de « le faire descendre. Saint ou politique, grand apôtre « ou grand ambitieux, il a été tout par Vesprit, et il « faut, de toute façon, qu'on le tienne au premier « rang des hommes. »
Solennelles et imposantes paroles ! A cela près de deux ou trois places oii le scepticisme a fait tourner
la main et trembler le pinceau, je ne crois pas qne Grégoire YII ait inspiré jamais une page de plus de simplicité dans la grandeur et de plus de fierté dans la justice. Dans le sens de la terre, il n'y a pas mieux. Mais il y avait plus beau, et je parle à un homme littéraire ; oui ! littérairement même, il y avait plus beau. C'était le sens du ciel. Renée s'est contenté de le signaler, mais il ne pouvait le prendre et il ne l'a pas pris, et c'est ainsi que son œuvre a payé de sa beauté, un peu diminuée, un reste de rationalisme dans les jugements de l'historien.
Voilà toute la critique que nous nous permettrons. Le seul défaut du livre de Renée, comme expression littéraire, tient à un fond de choses que nous croyons en lui expirant. La peur de l'absolu, qui a fait se taire Villemain devant cette figure surnaturelle de Grégoire à laquelle il ne touchera pas (et ce livre-ci nous en console), la peur de l'absolu a-t-elle troublé un esprit fait pour le regarder sans en pâlir?
Et lui. Renée, lui qui a le goût et le sens, ces deux grands avertissements critiques, ces deux consciences de ce qui fait la force et la beauté littéraires, a-t-il donc pu oublier que, pour écrire l'histoire de Grégoire VU, presque autant que pour la penser, il faut avoir en soi cet absolu que Grégoire avait dans le génie, dans le caractère, dans la foi, et que ceux qui ne l'ont pas dans la pensée ne peuvent s'empêcher d'admirer?
Deux nouveaux volumes de Joseph de Maistl-e, — de Joseph de Maistre, pour cette fois, tout seul, et bien lui-même, sans addition, sans omission et sans aclid' lérisation d'aucune sorte, ainsi qu'Albert Blanc (de Turin), comme il signait alors, nous l'avait donné dans deux autres volumes « qu'on n'a point discutés », dit aujourd'hui M. Sainte-Beuve, qui était sans doute aux Antipodes quand la chose arriva, car non seulement nous avons discuté ces deux malheureux et coupables volumes dans lesquels Albert Blanc se permettait de couper et d interrompre à sa convenance ces lettres charmantes ou magnifiques de Joseph de Maistre pour mettre, entre deux, ses énormités, à lui. Blanc, et des énormités saint-simoniennes, dans un
1. Joseph de Maistre. Correspondance diplomatique, publiée par Albert Blanc {Pays, 15 décembre 1860).
style attaqué d'éléphantiasis, mais nous sommes allés jusqu'à soupçonner leur éditeur d'interpolation!... et nous l'avons dit sans biaiser.
Albert Blanc se Test peut-être mieux rappelé que Sainte-Beuve, dont la généreuse mémoire ne se souvient probablement que de ce qu'il a fait lui-même, et si Blanc se Test rappelé, ce lui fait honneur, mais ce lui en eût fait davantage s'il en était convenu avec la noblesse de la bonne foi. Malheureusement, il n'en a soufflé mot. Il se contente de se frotter les mains dans sa préface. Mais c'est là peut-être une manière de se frotter une conscience qui fait mal encore. Toujours est-il que, s'il ne confesse pas de repentir, il ne retombe pas dans sa faute, et qu'il nous donne — grâces lui en soient rendues ! — du Joseph de Maistre irréprochable, qui, dégagé de tout alliage, sonne l'or pur de son propre esprit!
Ces nouvelles lettres, qui vont de 1811 à 1817, ne sont point, du reste, une découverte dans le talent de Joseph de Maistre. Elles contiennent l'idée qu'on a de ce talent, mais elles ne la modifient pas. Comme les très grands écrivains qui ont su s'attendre, Joseph de Maistre, qui fut une créature beaucoup trop élevée et trop simple pour se jeter à la tête de la publicité et pour s'ébouriffer de ce mot de gloire, comme Diderot, Rousseau et tant d'autres, Joseph de Maistre, qui écrivit tard, apparaît, quand il paraity avec une beauté accomplie et une physionomie complète.
Comme celui qu'il a si grandement haï, chez qui il y eut deux physionomies : — celle du Consul, aux longs cheveux, et celle de l'Empereur, la médaille césarienne, — Joseph de Maistre n'eut pas deux temps de physionomie. Il n'eut pas celle du Consul et delà Jeunesse; il n'eut que celle de la maturité et de l'Empereur. 11 ne se fit point devant le public; il n'eut ni accroissements ni changements qu'on puisse constater ou suivre, comme beaucoup d'autres esprits, qui se transforment devant nous dans l'action même de leur talent. Sa manière de procéder est plus profonde, et j'oserai dire plus chaste. Si son talent n'a pas jailli d'un bloc, il ne s'est montré que quand il a été bloc, c'està-dire, pour parler plus littérairement, quand il a réuni en soi tout ce qui fait l'unité de la force et la perfection de cette harmonie que Platon compare à une sphère !
Dès le premier jour, le talent de Joseph de Maistre a été incommutable, même à lui-même î Malgré les différences qu'on a cru voir entre le de Maistre qui parle à cet être abstrait et sans visage, le public, et le de Maistre qui parle à ses amis ou à ses enfants, aux visages qu'il aime, il y a pour le vrai critique le de Maistre de toutes les Correspondances dans le de Maistre des Œuvres, et j'en atteste particulièrement les Soirées de Saint-Pétersbourg f Chez ce pur et grand et bel écrivain, c'était, comme chez une femme d'une beauté souveraine, — d'une beauté Borghèse, — c'était la même
beautéet jusqu'au même sourire; seulement, c'étaient quelques sourires de plus.
Ce talent de Joseph de Maistre, caractérisé tant de fois par nous et par d'autres, ajoute certainement, par ce qu'on en retrouve et ce qu'on en publie, à la somme de nos plaisirs intellectuels, mais embarrasse pour en parler après tout ce qu'on en a déjà dit. Et d'autant qu'aucune caractérisation ne creusera désormais d'une seule /i^??e l'empreinte maintenant creusée dans tous les esprits par cette physionomie d'écrivain, aussi facile à reconnaître et aussi difficile à déguiser que la figure de Louis XIV.
Nous ne reviendrons donc pas sur cette physionomie. Nous la laisserons telle qu'elle est en toutes les imaginations, dans la grandeur de sa double force, imposante comme la bonté grave, et charmante comme la toute-puissance qui sourit. Si les fins seuls ont senti dans les Soirées de Saint-Pétersbourg , à travers la hauteur, la colère, l'imprécation, l'aigle et les foudres enfin, le commencement de ce sourire qui s'étend, s'accomplit et rayonne si longuement dans les Correspondances, ce sourire, à présent, n'est plus mis en doute, et fait dire déjà ou fera dire demain de
l'homme terrible, redouté si longtemps, le bon de Maistre, comme on dit le bon Homère, le bon Shakespeare. Le bon! cette épithète de la puissance humaine et qui l'enserre si bien en ses deux syllabes que les Grecs disaient eux-mêmes du souverain des Dieux : le bon Jupiter !
Quand on ne peut plus montrer dans une figure placée et comme appendue, ainsi qu'un grand portrait, dans la préoccupation contemporaine, un trait oublié que l'admiration n'avait pas vu ou que quelque autre trait d'à côté plus développé ou plus puissant avait recouvert et caché, il faut s'en détourner sous peine de 'pléonasme d'idées, car la critique, cette observatrice qui se sert tout à la fois du télescope et du microscope, est tenue d apercevoir dans ce qu'elle regarde quelque chose quon ne voyait pas, sous peine de manquer à son devoir. L'individualité complète, l'individualité de pied en cap de Joseph de Maistre, certes! nous sommes heureux de la retrouver dans le livre d'Albert Blanc, qui l'avait mutilée, tronçonnée, et, pis que cela, déshonorée en un précédent travail. Mais cette individualité, qui n'en a pas fait le tour? Qui ne sait pas l'écart de compas qu'il faudrait pour mesurer cet homme, qui va du génie à la plus grande àme, de la plus grande àme à l'esprit le plus séduisant, et chez qui toutes les qualités simplement aimables ne font pas croire, comme chez la plupart des autres hommes, à un affaiblissement dans la puissance?...
Tout cela est incontesté aujourd'hui et demain sera incontestable, et nous le laisserons à qui fait la cour à la gloire en lui faisant écho, pour prendre seulement un détail de ces lettres, un détail entre mille, parce que ce détail donne à leur publication une spécialité de saveur morale et une nuance de beauté littéraire que nous n'avons jamais trouvées à un égal degré dans les autres Correspondances de Joseph de Maistre, et sur lequel, pour cette raison même, nous demandons la permission d'insister.
Il y est pourtant bien exquis déjà, en ces correspondances ! Ce qui frappa surtout quand elles parurent, car son génie était connu et faisait trembler, ou du moins étonnait quand on ne tremblait pas, ce qui frappa en ces lettres inespérées, ce fut le père, non le
père majestueux, quoiqu il yfùtaussi, le pa^-?r/a?«î7ia5, Romain deux fois, de la Rome antique et de la Rome chrétienne, mais le père tendre comme une mère, le genre de père qu'avec la gravité d'un tel homme justement on n'attendait pas: Le sentiment paternel a cela de divin, il est vrai, qu'il se paye comme Dieu avec lui-même et qu'il est heureux uniquement de ce qu'il existe. Vous savez la phrase très commune, mais très vraie : « Quel mérite a-t-on d'aimer ses enfants? » On a le mérite des âmes bien faites et profondes; mais de mérite acquis, pénible, arraché aux instincts et tout saignant des cruautés du sacrifice, il n'y en a point, c'est la vérité !
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D'un autre côté, quand on aime ses enfants et qu'on a du génie, comme de Maistre, et de la tendresse dans le génie, on efface bien vite sous la vérité de ce qu'on écrit toutes les mignonneries de cette délicieuse Artificielle, de cette caillette, non pas d'esprit, mais de cœur, qui s'appelle madame de Sévigné 1 Et le mérite est encore là d'être ce qu'on est, c'est-à-dire un des privilégiés du bon Dieu ! Or, à côté du sentiment et delà grâce de la paternité dans un homme de génie, il y a en Joseph de Maistre un sentiment bien plus étonnant et bien plus rare, un sentiment qui fait moins son train dans les cœurs et qui surtout, dans cette correspondance-ci {Correspondance diplomatique) (1), s'élève en lui jusqu'à la plus haute raison et la plus haute vertu, sans cesser pour cela d'être une grâce, sans cesser d'être une chose charmante d'expression, et ce sentiment-là, c'est le respect voulu et maintenu de tout ce qu'on pourrait ne plus estimer ou mépriser peut-être. C'est le respect du sujet fidèle à un souverain très indigne ou très ingrat, mais, après tout, au souverain / CdiT Joseph de Maistre, ce n'est pas la féodalité comme nous l'avons vue mourir dans les derniers gentilshommes de l'ancienne monarchie, c'est quelque chose de plus et de mieux.
Et, en effet, pour ce génie mystiquement politique, la souveraineté était un fait de l'ordre supranaturel