‹ Á côté de la grande histoireChapitre 37 sur 44 · Garnier · texte numérisé non relu

Garnier

plume, et il na osé que le moi d'Études... Or, Études est un mot qui dit l'effort, mais qui ne dit pas la réussite. Étude, c'est l'essai solitaire qui risque une confidence avec le public, et le monde est brutal; il ne veut que des choses accomplies. Il pourrait bien laisser un studieux comme Faliés étudier tout seul... Je sais bien que ce laborieux aura toujours la ressource de YAcademie des inscrijjtions^ pour laquelle évidemment il travaille ; mais la grande publicité, à laquelle il doit viser, lui manquera. Du moins, il n'en est pas aussi certain avec son titre écolier, et rougissant vertueusement, d'études, que s'il avait écrit fastueusement à la tête de son livre ce titre qui chausse si bien, comme dirait Rabelais, les grands déchaussés de cervelle : Histoire des civilisations !

Car, civilisation, c'est le mot du siècle! C'est le mot favori d'une époque qui n'est pas plus sûre de son dictionnaire que de ses institutions, et qui procède par engoùment avec l'un comme avec les autres. C'est le mot de l'orgueil moderne, le plus endiablé des orgueils I C'est le mot que fait claquer tout le monde : philosophes, hommes d'État, professeurs, journalistes, avocats, — et surtout avocats, — enfin tous les postillons de Longjumeau du Progrès ! Tous, à propos de tout ou de rien, clament ce grand mot de civilisation, qui semble avoir quarante syllabes. Rengaine du temps! Chaque siècle a ses mots, qui sont des rengaines... Le xviii^ siècle avait celui de « sensibilité », et vous savez

comme il fut sensible, ce siècle qui inventa la guillotine, par sensibilité ! Nous, plus mâles, nous avons : civilisation, et nous sommes civilisés à peu près comme les gens du xviii^ siècle furent sensibles. Du reste, quand on va au fond de ce mot, dont le monde actuel est follement épris comme d'une nouveauté, on y trouve une chose assez vieille : c'est l'action très connue et très continue des siècles, en vertu de laquelle les mœurs se polissent. Yoilà tout ! Faire une histoire des civilisations, pour qui ne s'accroche pas bêtement aux mots, c'est comme faire une histoire générale des peuples. On en faisait bien avant Faliés, de ces histoires-là. Et même une histoire générale des peuples disait davantage, car elle comprenait aussi les barbaries, et l'histoire des civihsations ne comprend, comme le mot le dit, que les Civilisations... Les Etudes de Louis Faliés, dont le mot de civilisation, plus hardiment employé, aurait pu faire la fortune, ne sont donc un livre ni d'idée ni de forme nouvelles. Ce n'est point un livre d histoire écrite pied à pied, renfermée dans sa chronologie, avec son développement logique d'événements, la seule histoire qu'il y ait, en somme ; mais une contemplation flottante d'influences possibles et de résultats généraux, un discours sur l'histoire, la chose de soi la plus fallacieuse qu'il y ait. Sublime peut-être avec un homme sublime, mais plate avec tous les esprits plats, et d'ailleurs discutable toujours! C'est Montesquieu, qui ne fut jamais plat,

mais qui ne fut pas toujours sublime, c'est Montesquieu qui fixa, car il ne l'avait pas inventée, cette manière hautaine de faire de l'histoire. C'est au succès de son Esprit des lois et de sa Grandeur et décadence des Romains que nous devons ces livres qui ont la prétention de planer sur l'histoire pour la mieux voir, et qui ont tous les inconvénients des ballons, d'oii l'on ne voit les choses que de haut en bas et qui passent... Je ne connais rien de plus prolifique que le succès, ce générateur de sottises; mais c'est son expiation — et elle est cruelle! — que les imitateurs qu'il pond.

Il faut donc le signaler d'abord : Faliés est, consciemment ou inconsciemment, peu importe! sorti de Montesquieu. Il dédaigne l'histoire vue de niveau pour l'histoire vue d'en haut, l'histoire qui marche pour l'histoire qui plane, l'histoire qui développe et déduit pour l'histoire qui résume. Il n'est pas dégoûté ! Fatuité d'aigle que cette histoire-là, mais qui ne sied qu'aux aigles! Or Faliés est d'une autre espèce. Au lieu de s'astreindre aux conditions de temps et d'espace qui enserrent l'histoire comme la vie, il fait l'aigle, s'abat où il lui plaît, prend l'histoire où il veut la prendre, et procède même méthodiquement, comme Montes-

LES aVILISATIONS 251

quieu, quand il s'agit de la Civilisation occidentale, la seule qu'il sache ou qu'o/i sache bien, dans l'état actuel des connaissances historiques auxquelles, par son Hvre, il n'ajoute, certes! pas. Comme Montesquieu. dans cette partie de son ouvrage, il se rompt et s'émiette en petits chapitres, moins cassés et moins cassants que ceux de Montesquieu dans VEsprit des lois, et qui n'ont malheureusement pas le fil tranchant et la brièveté piquante que Fépigrammatique Montesquieu, cet esprit aigu, donne aux siens. Faliés n'est point un aiguisé. Il roule devant lui l'idée commune comme un cerceau. Il ne projette jamais l'idée rapidement, la pointe en avant! Homme de sens médiocre, empaumé parla prétention scientifique^ il n'a jamais d'aperçu supérieur, ni comme Michelet, ce déboutonné, qui se permet tant d'insolentes libertés avec l'Histoire, de ces paradoxes (suggestifs même parfois de vérité) qui prouvent qu'on pense ou que du moins l'on veut faire penser son lecteur. Tel il est, et tout cela est assez vulgaire; mais, pourtant, rendons-lui justice en une chose qui prouve, à nos yeux, l'indépendance de son esprit, ou du moins de sa volonté. Quoique immensément au-dessous de Montesquieu, dont il descend, l'auteur des Etudes sur les civilisa' tiens a repoussé le joug de l'idée de Montesquieu qui a fait le plus de chemin, parmi tant de ses idées restées en routC; et que la politique et l'histoire ont également dépassées. . . Il ne donne pas badaudement dans

cette influence des climats qui a régné dans beaucoup de systèmes, et dont le dernier partisan est Taine, qui meurt intellectuellement de cette idée-là. La supériorité relative des peuples, leur originalité, leurs diversités de mœurs et d'instincts, Louis Faliés ne les explique point par ce milieu, si commode, si superficiel, si vite trouvé et si cher au Matérialisme contemporain. Il ne croit, lui, qu'à la race. La race, selon lui, décide de tout dans la aifférence des peuples entre eux. Des naturalistes avaient eu déjà cette pensée; mais d'historien qui en eût fait un principe absolu, je n'en connais pas. Faliés l'a posée nettement au début de son livre, cette question de race, comme le lampadaire de THistoire, et cela donne une sensation charmante ! On respire enfin d'être sorti du vieil étouffoir des climats où depuis si longtemps on a fait suffoquer l'humanité, et l'on se dit qu" après tout voici une nouvelle manière de battre le jeu de cartes de THistoire ! Mais la sensation ne dure pas. Les premières pages franchies, on est désabusé. Après quelques affirmations empruntées à des sciences d'hier, pédantesques dans leur langage comme tout ce qui ne sait pas encore grand'chose, l'auteur des Études retombe à des récits qu'il nous sert en tranches et qu'il nous coupe dans des historiens peu connus, ou d'autorité contestable, qu'il ne critique pas, dont il ne discute pas la valeur, et qu'il suit, comme le chien suit son maître. Et ce sont ses maîtres, en effet. Sans eux,

dont il évoque, sans les juger, les témoignages, que serait-il, puisqu'il n'est pas au-dessus d'eux?...

Et c'est ainsi que, dès le commencement de ces Éludes^ — qui, si elles ne nous racontent pas et ne nous expliquent pas clairement et péremptoirement, comme elles devraient le faire, les civilisations et leurs origines, et leurs développements et leurs disparitions, ont au moins la prétention de les éclairer par quelque côté, — l'auteur, si ferme aux premiers mots, défaille tout à coup sous le principe qu'il a soulevé et qui fait craquer sa faiblesse. Et non seulement, après l'avoir soulevé, il n'est pas capable de l'appliquer aux faits qu'il raconte, mais il est bientôt inconséquent à ce principe, qu'il a posé : de l'influence du sang et de la race. Les sottes idées d'un temps égalitaire le prennent à la gorge. Si les races humaines supérieures doivent commander nécessairement aux races inférieures, il n'y a donc dans le monde, selon le mot de Tacite, que des hommes faits pour commander et d'autres pour obéir. Tacite, en cela, pensait comme Aristote. Mais une opinion si virile paraît bien dure à Faliés, qui finit par aller jusqu'à dire que c'est là une erreur et une impossibilité aujourdhui. Et voilà comme, de l'homme qui posait un principe d'histoire, il ne reste plus qu'un érudit, affaibli et affadi par le libéralisme du xix*^ siècle, et encore un érudit dont je me défie et que je renvoie aux érudits pour le peser! Je n'écris pas pour le Journal des savants. Je n'ai, moi, qu'à dire

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ici la valeur historique et littéraire de ce livre, lequel, littérairement, est nul, et historiquement incomplet et sans précision.

On comprend qu'il le soit, du reste. Avec son titre, qui n'est qu'une jonglerie, ce livre fait croire à une étude sur les civilisations en général, — ce qui serait une grande entreprise ; mais quand sous ce titre, pipé comme un dé, ce titre menteur, écrit impudemment en grosses lettres : études sur les civilisations, on passe au sous-titre, écrit en lettres frauduleusement petites, on s'aperçoit qu'il ne s'agit seulement que des civilisations de l'ancienne Amérique et pas plus 1 Piètre chose ! L'Asie n'est point en ces Études^ l'Asie, qui eut des phases et des événements si éclatants et si grandioses. L'Afrique non plus, la terre de Garthage ! Hiatus immense! Et si l'on ne sait pourquoi — car on ne sait pourquoi — l'auteur y a mis Rome et la Grèce, il faut dire, à sa décharge, qu'il n'a pas écrit un mot sur ces civilisations qui n'ait déjà été écrit et qu'on ne sache. Quant à l'Océanie, qui vient après les Amériques dans ce livre de Faliés, on se demande s'il a l'aplomb de nous donner pour des civilisations quelconques des pays où les hommes se mangent entre

eux, et, quand on ne se mange pas, où Ton se frotte le nez les uns contre les autres pour se montrer de la tendresse, ce que le très sérieux Faliés, qui ne rit jamais, le pauvre homme! appelle congrùment a un baiser nasal ». Telles sont toutes ses civilisations, et le cercle encyclopédique — très ébréché — de ses Études. Quant à la précision dont elles brillent, elles nen ont pas plus que Tesprit de Fauteur, de ce triste cerveau, qui pose un principe d'histoire et le plante là quand il faut l'appliquer, et qui, en tout, n"a que des velléités et des envies de dire quelque chose... sans dire jamais rien.

Ce n'est point un esprit vigoureux, qui fait son trou partout où il passe. Il reste dans les moindres toiles d'araignée, et se contente d'y bourdonner... Misérablement féru de ces sciences modernes, qui ne sont pas des sciences encore et qui s'agitent et se tracassent pour le devenir, il est, lui, déjà faible, énervé par elles, et son livre est littéralement empesté de leur odieuse terminologie. Il rêve, tout éveillé, au milieu de ces sciences... futures, si elles peuvent le devenir. Il croit — dur comme crâne, comme le sien peut-être, — à la crànioscopie. Il demande à la géologie des résultats que, dans son état actuel, cette romanesque investigatrice est dans l'impuissance de donner. Il a les manies et les suffisances physiologiques de ce siècle. Il piaffe dans les sciences naturelles, et il voudrait appliquer, haut la main, la paléontologie à This-

toire. Seulement, pour cela, il faudrait être plus qu'un Cuyier, et il n'est pas même un observateur. Il n'est guères qu'un compilateur. Le // compilait, comjoilait, compi'/aiV, peut s'appliquer à sa personne. A travers ses compilations d'histoire et de voyages, écrites sans expression et sans couleur et où un déisme insignifiant est affirmé comme pour couvrir des marchandises suspectes, on sent le libre penseur qui, au tournant d'une phrase, salue presque respectueusement le honteux, grotesque et simiesque Darwin, — la Bête du temps, — et on croit ailleurs deviner çà et là le positiviste très peu positif qui se dissimule... Au vague de son esprit, sans conclusion comme sans vue fixe, Faliés ajoute le vague des doctrines, et si, parmi les civilisations qu'il pouvait étudier et dont il a oublié les principales, il a choisi (pour parler comme lui) les civilisations américaines, c'est qu'il a obéi — la chose n'est pas plus grosse que cela — au hasard de ses lectures et à la préférence de ses admirations. Puisqu'il s'agissait de civilisations, le libre penseur se serait bien gardé de toucher à la seule qu'il y ait dans le monde, — la civilisation chrétienne, — car toutes les autres ne sont que des barbaries, policées peut-être à la peau, mais, pour peu qu'on gratte, atroces, abominables et immondes jusqu'au fond du sang de leurs veines! La civilisation païenne, ou ce qu'on appelle de ce nom, était un champ parcouru et épuisé oii la herse de tous les travailleurs en civilisation avait passé.

Il restait donc l'Amérique, et il Ta prise, comme il devait la prendre, du reste, avec cette drôle de civilisation océanienne, anthropophage, et au baiser nasal, par-dessus le marché.

Car l'Amérique, c'est l'Éden des libres penseurs ! Quoique, dans d'autres temps, elle ait été la terre des plus effroyables despotismes, elle devait être un jour la terre des républiques et de la libre pensée, et on l'aime pour cette raison, même dans le passé !... On lui cherche partout des importances historiques... Et, d'ailleurs, il faut bien en convenir, il y a, dans l'histoire des peuplades de l'Amérique, — chez les Astèques, par exemple, les Mexicains, les Incas, à Quito, — de ces choses qui méritent bien pour les libres penseurs ce grand nom de civilisation, la flatterie moderne ! Au regard d'esprits plus préoccupés des choses intellectuelles que des choses morales dans l'histoirC; il y a certainement dans quelques-unes de ces sociétés américaines des côtés formidables et brillants que tous les adorateurs de la force doivent admirer et même avec terreur, ce qui est pour la lâcheté humaine le dernier degré de l'admiration! Les vestiges qui nous restent de ces sociétés, de leurs travaux publics, de leurs architectures, doivent paraître à des âmes d'architectes, d'antiquaires et d'académiciens, des civilisations colossales. Et Faliés est de ceux-là, en sa qualité d'érudit de fait ou de visée. Lui qui, dans la civilisation grecque, est l'admirateur

et le partisan des courtisanes, — pour les plus belles raisons de pédant : parce qu'elles sont lettrées, parce qu'elles sont les Bas-Bleus de l'Antiquité, et « quoiqu'elles ne fussent pas peut-être d'une moralité « irréprochable », ajoute-t-il en douceur, ce parlementaire î — ne peut pas ne point tenir pour des civilisations, — et des civilisations s^er/ir?^, — des sociétés de cette puissance monumentale, de cette richesse, de ce luxe inouï, de ces mœurs, fabuleusement somptueuses, qui éblouirent et enivrèrent jusqu'à leurs vainqueurs. Et cela malgré la plus sauvage barbarie, cachée sous ces enchantements de la richesse et de la politesse d'un peuple si avancé dans les sciences et dans les arts; car ils furent, entre eux, les plus grands égorgeurs, et leurs tueries, les plus grandes tueries que le soleil, accoutumé au sang comme à la mer dans laquelle tous les soirs il tombe, ait jamais éclairées de ses rayons épouvantés! Faliés parle même, dans ses Études, de quatre-vingt mille hommes massacrés de sang-froid, en quelques jours, surlautel des dieux du Mexique. Mais qu'importe! Ces peuples bouchers sont artistes comme les coquines grecques sont lettrées ! Ils n'en sont pas moins civilisés, en vertu de quelque corniche dont les siècles n'ont pu venir à bout Ils n'en ont pas moins fait des civilisations sur les ruines desquelles l'Histoire doit pleurer toutes ses larmes, comme si tout, pour l'Histoire, était dans ce mot de civilisation, devenu presque mys-

tique tant il est sacré pour les imbécilles de ce temps. Misérables civilisations, après tout, qui, là oii, comme chez les Incas, elles furent le plus brillantes, n'étaient guères que des Barbaries, avec quelques côtés splendides, telles qu'elles le furent partout dans le monde idolâtre. Je viens de le dire, mais il faut insister : c'est avec la notion de Dieu qu'on fait les civilisations. Pour qui sait les annales du genre humain et qui a la tête assez forte pour y lire sans être aveuglé, il n'y a qu'une civilisation qui mérite ce nom de civilisation, si c'est un si grand honneur que de le porter, et c'est celle-là qui est sortie de TÉvangile et du Christianisme pratiqué. A côté de celle-là, toutes les autres civilisations disparaissent, ou plutôt elles apparaissent toutes, et même celles que les esprits comme Faliés estiment les plus grandes, comme des Barbaries plus ou moins glorieuses, plus ou moins savantes, plus ou moins artistes, mais, au fond, sous cette fleur de gloire, de science ou d'art, d'épouvantables Barbaries. Campez-vous oii vous voudrez dans l'Histoire, jusqu'à l'avènement du Christianisme, cette grâce surnaturelle pour les nations comme pour l'homme, le monde tout entier n'est qu'un fauve. Les arts, les sciences et la richesse, qui ornent plus les mœurs qu'ils ne les adoucissent, ont fait parfois donner gracieusement la patte à ce tigre, mais il n'y a que le Christianisme qui lui ait fait rentrer sa griffe et qui l'ait apprivoisé. Le Christianisme a donné aux nations plus que cette

politesse qui est le signe des civilisations, puisqu'il leur a donné la charité. Et, du même coup, le Christianisme a grandi le cœur et le génie des hommes. Avec les vertus quil a fait descendre dans leurs mœurs, il a fait descendre dans leurs arts, leurs sciences et leurs littératures, des inspirations inconnues, d'une beauté que les peuples les plus spirituels de la terre, comme la Grèce et Rome, ne soupçonnaient même pas !

Aussi, pour prendre exactement la mesure d'une civilisation dans l'histoire, il n'est besoin que de se servir comme mesure de la civilisation chrétienne... El c'est, malheureusement pour lui et pour nous, ce que l'auteur des Études sur les civilisations n'a pas fait. Il aurait alors, avec cette mesure, avec cette règle d'or de la civilisation chrétienne, vu à quoi se bornaient ces civilisations américaines qui lui font ouvrir les yeux si grands. Ce raconteur à la suite d'historiens plus ou moins suspects, qui va à la cueillette des civilisations et s'ébahit de ce qu'il trouve, se fût alors épargné bien des anecdotes compromettantes pour les civilisations qu'il admire. Il aurait mangé ces noisettes tout seul. Il ne nous eut pas, par exemple, donné comme une illustration de ces merveilleuses civilisations américaines qu'il décrit, des monarques comme ce magnifique civilisé roi de Quito, Atahualpa, qui ne crachait jamais que dans la main des plus grandes dames de sa cour !

Quant à moi, j'aime mieux Louis XÏV. Et vous?...

Mais laissons ces sornettes historiques ! Par procédé pour Faliés, je veux être sérieux. J'aimerais bien mieux être gai... Je me résumerai sur son livre. Malgré toutes les peines qu'il s'est données pour composer sa petite mosaïque de renseignements, pris partout à Prescott et à Brasseur, ses Études, si on en juge par les résultats qu'elles affirment, sont à continuer. Il peut se remettre à la besogne. Jusqu'ici, nous n'avons en ces Etudes que des lamentations sur des ruines et des indécisions sur tout... C'est bien moins l'histoire des civilisations, montrées nettement dans leur contenu, que l'histoire des peut-être qui planent sur elles ! Torquemada (un historien renseigué comme vous allez le voir), Torquemada, dit ingénument Faliés, parle beaucoup delà littérature des Astèques, qui était superbe, mais qu'il ne connaît pas. Eh bien, c'est à peu près l'histoire de Faliés ! En ses Études, aucune question, ni sur l'origine, ni sur le développement des civilisations dont il parle, n'est coulée à fond. Et, d'ailleurs, ces questions, — des bobines sur lesquelles les Académies peuvent dévider leur fil pendant l'éternité! — n'ont d'importance que pour Faliés. Qu'im-

porte à nous autres, et même à la science historique, de savoir, par exemple, si Torigine des Othomis est inconnue? Qu'importe qu'on ignore s'ils sont plus anciens que les Quinames et les Olmèques? QuMmporte quMls fussent bûcherons, charbonniers, et MÊME portefaix?... Et même portefaix! Mais, pour lui, c'est une grande affaire. Certes ! il faut avoir le crâne conformé comme Faliés, qui croit aux crânes et qui en est un, et qui en a un... bien différent du mien, pour suer d'ahan sur ces questions-là. Seulement, puisqu'il Ta, et que, ces grandes questions, il ne les a pas résolues, je le livre à ce casse-téte chinois. Il dit quelque part, dans un langage que n'ont pas connu et qui ferait pâmer de rire Molière et Rabelais : « Le type cépha- « lique propre aux Hellènes du Nord était brachycé- « phale ; c'est le résultat des races blanches avec les « races jaunes. L'autre type, dolichocéphale, pris de « la partie antérieure de la tête à l'occiput, est plus « large que les têtes brachycéphales. » Je ne sais pas s'il est brachycéphale ou dolichocéphale, Louis Faliés; mais ce qui est certain, c'est quil a la tête faite pour contenir ces choses exquises, que Panurge, ce batifoleur, dirait en riant, mais que Trissolin et Thomas Diafoirus diraient avec la gravité de Faliés. Le pédantisme des sciences modernes, voilà son caractère et celui de son livre, et c'est un caractère qu'il est bon de ne pas mépriser par le temps qui court. Louis Faliés est la crème la plus pure, la plus grasse et la plus

mousseuse de ce pédantisme dont il faut une cruche pour faire un Académicien. Il parle la langue qui est une friandise aux Inscriptions...

Qu'il se moque donc bien de ma critique, et qu'il pose sa candidature !

Toute chose a sa littérature, — et c'est littérairement surtout que je veux examiner ce livre d'histoire. L'auteur, en dehors de son livre, m'est inconnu, mais je ne serais pas surpris qu'il fût attaché comme « rédacteur » au ministère des affaires étrangères; et, s'il n'y est pas, on peut l'y mettre, car il a la convenance, la correction, la haute prudence, le culte du carton, la cravate blanche, tirée à quatre épingles, qu'on a dans ces pays ministériels, quand on y écrit quelque chose. Malheureusement il faut plus que ces dons charmants pour faire de l'histoire, et même de l'histoire diplomatique, qui n'est pourtant que de l'histoire dédoublée,

1. Valfrey. La Diplomatie au xvii* siècle : Hugues de Lionne (Constitutionnel^ 21 janvier 1878).

désossée, — un os à ronger pour la grande Histoire ; et il faut plus que cela encore pour opérer la résurrection du Lazare sur la personne morte de Hugues de Lionne, le ministre d'État enterré dans la gloire d'hommes bien plus grands que lui, — Mazarin et Louis XIV, — et il pouvait rester, sans injustice, dans la splendeur d'un pareil tombeau !

Il devait s'y trouver très bien, dans ce tombeau splendide; mais telle n'est pas l'opinion de Valfrey, — un exigeant, à ce quïl parait, — qui a voulu le tirer de là et lui bâtir, à part et de sa main, une petite colonnette... Chacun entend la gloire à sa façon, surtout quand on croit pouvoir la donner, et Yalfrey est impatient d'ajouter à celle de Hugues de Lionne, qu'il ne trouve ni assez retentissante, ni assez personnelle. II se plaint de la place que ce grand diplomate occupe devant la Postérité. J'en demande bien pardon à son impatience, mais il m'est impossible de la partager, et je crois que mort, comme vivant, Hugues de Lionne n'a pas à se plaindre de la Destinée.

Presque toujours cruelle pour les hommes supérieurs, elle n'a pas fait expier à celui-là sa supériorité par les malheurs de sa vie. Je ne sache guères d'homme plus heureux. Il naquit à la hauteur sociale où il fallait naître pour monter plus haut, dans un siècle où la naissance était une force ajoutée à celle que, par soi, on avait. Les dignités hantaient sa maison. Son père, qui de conseiller au Parlement se fit prêtre,

devint évêque de Gap. Son oncle était Abel Servien, copartageant avec Fouquet de la surintendance des finances... A Tàge où l'on est encore dans les Pages, Hugues de Lionne était dans les affaires. Il commençait déjà de glisser vers le pouvoir, le long de cette pente de velours qui fut le tapis sur lequel il a toujours joué... Son mérite, en fleur (il en avait un), fut tout de suite discerné. Il eut cette rare chance d'être deviné et apprécié par trois grands hommes d'État qui se connaissaient en hommes : — Richelieu, Mazarin, Louis XIV, — le Dieu en trois personnes de la Monarchie absolue ! Les deux derniers le couvrirent d'honneurs et d'argent. Ils allèrent jusqu'à le chamarrer des Ordres du Roi, alors la dignité suprême, et l'ornementèrent de ce cordon bleu qui paraissait le ciel même à ceux à qui on le passait autour du cou. Ils firent enfin de lui un Magnifique. Il ne les avait pas attendus pour cela. Il l'était déjà de nature, mais ils l'achevèrent... Né de tempérament grand seigneur, il en avait les mœurs déboulonnées et fastueuses : la main hbérale, prompte au bouton et au teston. Lionne dut tirer souvent de cette qualité de grand seigneur, qui est peut-être un vice, un parti énorme ; car, en affaires, les hommes sont subjugués par l'aisance, la largeur sceptique, les grandes manières, qui sont parfois de grandes impertinences, et un jugement qui passe à cent pieds au-dessus de toutes choses. Or, il avait ces dons respectés par la médiocrité humaine.

Travailleur et viveur, il menait, de front, le travail et la vie, comme on mène une voiture à deux chevaux ardents, que Ion contient par la force du poignet et encore plus par sa souplesse. La souplesse, en effet, était sa qualité première. Il était assez souple pour n'être jamais bas. Où les autres se seraient aplatis, il se relevait. Il avait l'humilité fière qui plaît tant aux femmes, dans les hommes faits pour les séduire, et qui plaît tant aussi aux Puissances, parce qu'elles sont des femmes aussi! Négociateur qui ne réussissait pas toujours, mais qui avait le charme de se faire pardonner ses défaites par ceux qui l'employaient et qui défalquaient son talent de ses insuccès; joueur effréné, mais plus heureux dans la vie qu'au jeu, il échappa à la disgrâce dont Louis XIV frappa le joueur Brienne, et, que dis-je? il en bénéficia, puisqu'il lui succéda dans sa charge... Cependant la voilure aux deux chevaux de feu qu'il mena toute sa vie à bride abattue, et qui devait le tuer, le tua. Il mourut de ses travaux et de ses passions, jeune encore, mais exténué par les affaires et par les plaisirs, ce robuste, taillé pour tous les excès, « consumé d'une flamme qui brûlait sous sa peau amincie etpâle », dit un ambassadeur, frappé de la consomption d'un tel homme. Lui vivant, cette espèce de Satrape de la Diplomatie, sa somptueuse, voluptueuse et laborieuse situation fut sa gloire ; mais, mort, il n'eut plus que celle de son nom, écrit dans une foule de papiers d'État, sous la signa-

ture de Louis XIV. N'était-ce donc pas assez ?... Qu'avait-il besoin d'autre chose?... Lui fallait-il expressément une biographie d'outre-tombe?... Enseveli dans la gloire de Mazarin et de Louis XIY, et, dès qu'on parle d'eux, revenant derrière eux, n'était-ce donc pas une assez belle place dans la mémoire des hommes?... Le cheval d'Attila, les femmes d'Attila, furent (dit-on) enterrés avec leur terrible maître... Lionne, qui fut un très digne serviteur des siens, devait-il être exhumé et mis à part d'eux, à part des traités où son nom brille abrité sous les leurs, comme sous un dais, pour que nous sussions mieux ce qu'il était et ce qu'il fit?... Méritait-il donc plus que ce qu'il a?... Ce travailleur infatigable, mais à la swi/e; ce premier, mais parmi les seconds; cet instrument flexible, aiguisé, toujours prêt à la main qui le saisissait ; cette plume experte et à grand style, qui s'assimilait et traduisait presque avec majesté les inspirations de ses maîtres; ce négociateur aux aptitudes et aux attitudes imposantes, mais qui, en somme, ne commanda nulle part en chef et ne gagna jamais en personne de grande bataille diplomatique, est-il réellement de stature d'Histoire?... Voilà la question. L'auteur de ce livre intitulé Hugues de Lionne (i) l'a pensé, mais la vie qu'il en a écrite ne le prouve pas. Elle ne renferme ni faits ignorés et nouveaux, ni valeur

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