Didier
d'homme méconnue et restituée, ni lumière éteinte et rallumée dans les ténèbres. Tout ce que Valfrey croit nous apprendre, on le savait. Et, d'ailleurs, pour écrire la vie d'un homme, il faut en avoir dans la plume, et Valfrey n'en a pas... Ce minutieux de bureau ou de greffe peut bien nous exhiber les fapiers de Lionne, et il nous les exhibe, mais Lionne lui-même, il ne le montre pas, et il y a plus : ce correct dans l'incolore est même incapable de le montrer !
Ainsi, c'est la vie qui manque dans cette Vie. Le livre commence par une déception, et une déception de près de cent pages. Quand on le lit après sa préface, on s'attend à voir surgir un Hugues de Lionne qui ne vient pas. Chose incroyable! ce livre, qui a la prétention d'être une revendication historique et une justice tard rendue, mais enfin rendue, à un homme dont Mazarin et Louis XIV ont confisqué la gloire, — le mot me paraît vif venant d'une plume si rassise, — n'est, par le fait, rien déplus que l'exposition, inconsciente et inconséquente, des faveurs dont Lionne fut l'objet de la part de Mazarin et de Louis XIV qui, bien loin de confisquer sa gloire, lui en créèrent une dans la leur. Et comme si ce n'était pas assez pour le
démontrer que la biographie de Valfrey qui dit les récompenses, il y a, en plus, Thisloire des négociations, qui dit les services, et Ton voit avec quelle écrasante générosité Lionne fut traité par le grand ministre et le grand roi, qui l'ont roulé et emporté dans leur gloire comme s'il faisait partie de leur bagage ; car, assurément, des services et des récompenses, ce n'est pas les services qui sont les plus grands !
Et ce livre, qui n'est qu'un premier volume, l'atteste, et ceux qui le suivront, s'il y en a, l'attesteront encore. Les négociations racontées dans ce premier volume sont celle de Parme, commencée sous le ministère de Richelieu, et celle de Rome, au conclave de 1656, qui ne finirent, ni l'une ni l'autre, dans le sens, d'abord voulu, des intérêts français. Malgré les talents du négociateur, elles ne furent pas pour lui des triomphes. Les autres négociations qui suivirent, comme, par exemple, le mariage de Louis XIV et le traité des Pyrénées, quoique plus heureuses et plus brillantes, n'eurent pas, non plus, en ce qui concerne Lionne, le caractère d'action et de domination personnelle qui rapporte à un homme cette espèce de gloire qui est la vraie gloire, et qu'on ne partage avec personne... Lionne a toujours partagé avec quelqu'un... J'ai dit les facultés qu'il avait; mais les résultats auxquels il arriva par elles ne furent jamais en équation avec ces facultés. Et c'est précisément ce qui rend à mes yeux admirable la conduite de Mazarin et de Louis XIV à
son égard. Ils estimèrent plus ses facultés que les résultats qu'il obtint, en les employant. Les gouvernements et les hommes ont ordinairement de plus lâches coutumes. Mazarin disait cyniquement qu'il voulait, pour s'en servir, qu'un homme fût heureux. Napoléon reprochait brutalement à Marmont de ne pas l'être. Mais Louis XIV et Mazarin (pour la première fois infidèle à son idée !) oublièrent d'appliquer à Lionne cette féroce théorie du bonheur, exigé par les hommes politiques qui croient en cacher Tégoïsme monstrueux sous le poétique mensonge de CQile étoile qu'ils disent avoir, et qu'ils veulent qu'on ait !
Eh bien, ces facultés de Lionne, auxquelles Louis XIV et Mazarin se fièrent toujours, j'aurais voulu en voir le jeu. Pour un historien, il y avait à les montrer en exercice. Mais pour cela, je l'ai dit, il fallait avoir de la vie dans la plume, et si Valfrey n'a que de l'encre bureaucratique dans la sienne quand il s'agit de la biographie de Lionne, ce n'est pas dans le récit des négociations et le hachis des correspondances qu'il pourraprouver qu'il est vivant. Historien momie d'une histoire momie! Sa manière de concevoir et d'écrire l'histoire diplomatique est d'une simplicité par trop
élémentaire. Elle consiste à couper avec des ciseaux des dépêches et à les accompagner de quelques lignes de commentaires. Encore si elles pétillaient de génie! Comme on le voit, c'est la méthode des faits Paris dans les journaux, appliquée àl'histoire, et Valfrey n'est pas même le premier qui ait aplati — jusqu'à ce degré de platitude — la pauvre histoire diplomatique. Il y avait avant lui Armand Baschet (dans ses Ambassades vénitiennes), qu'évidemment il imite. Otez les fragments des dépêches de Lionne, qui ont leur intérêt, mais qu'on aimerait mieux intégrales que coupées, quelle que soit l'intelligence des ciseaux, et vous n'avez plus rien que les quelques petits verres d'eau de réflexions dont Valfrey les arrose! Dans l'histoire de ces négociations, puisqu'on tenait à l'écrire, ce qu'il importait de faire voir, c'était le détail mouvementé de ces négociations; c'étaient les intrigues qui s'y mêlèrent; c'était l'attaque et la résistance, la guerre diplomatique enfin, et surtout les négociateurs, — V individualité des négociateurs. Supposez Michelet ou Chateaubriand, ou tout autre historien qui aurait eu le sentiment profond de l'Histoire, croyez-vous qu'ils n'auraient pas animé devant nous, et fait vivre dans leur action même, Innocent X, Alexandre YII, les Barberini, le duc de Parme, tous les hommes, enfin, à qui Lionne eut affaire, en ces deux négociations, dans lesquelles, il faut bien le dire, il fut battu, mais ne fut pas content? car Lionne n'était point de l'école de ces diplomates impassibles.
symbolisés par le derrière de Talleyrand, qui, au dire de Napoléon, recevait les coups de pied sans que son visage en dît rien. Lionne était, lui, de la race des susceptibles et des bouillants ; et c'est pourquoi, à part ces grandes manières qu'il avait et qui sont d'un immense emploi dans toutes les situations, il fut moins distingué et moins utile comme ambassadeur et ministre plénipotentiaire que comme secrétaire d'État et rédacteur éclatant de la pensée de son gouvernement. Et d'ailleurs, si on y réfléchit, il n\va peut-être que les négociateurs eux-mêmes qui puissent écrire, savoureusement et fructueusement, l'histoire de leurs négociations. Eux seuls peuvent mettre dans le compte rendu de celles dont ils furent chargés et dont ils s'acquittèrent le quelque chose d'humain, de passionné, de dramatique, inhérent à des démêlés et des complications d'intérêts qui eurent certainementleur sérieux, leur tragique, leur comique, leur variété, leur inattendu, comme toutes les choses de ce monde. Ainsi je conçois très bien les mémoires d'un cardinal Duperron ou d'un Talleyrand, et je regrette que Lionne n'ait pas écrit les siens. iMais qu'à deux siècles de distance un homme qui na pas le génie absolu qui devine, là où les autres sont obligés de chercher, puisse nous donner le dessous de cartes d'une négociation qu'il ne connaît que par une correspondance officielle , franchemen t, je ne crois pas à un tel homme . . . et, dans tous les cas, ce ne serait pas Valfrey, écrivain
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exsangue, tête sans aperçu, et qui ne conçoit l'histoire de la diplomatie que comme le vil dépouillement d'un carton...
Elle est autre chose, cependant. L'histoire de la diplomatie n'est pas que lavulgaire copie d'actes officiels, et ce qui la constitue et la rend intéressante, c'est la connaissance approfondie des diplomates qui la font. En elle-même, et sans les diplomates qui la brassent, l'histoire de la diplomatie, cette spécialité historique d'un temps de spécialités et de pulvérisation universelle, où chacun travaille son atome, — son dix-huitième d'épingle, selon la méthode d'Adam Smith, — l'histoire de la diplomatie, ce démembrement de l'histoire telle qu'elle doit être dans la plénitude de son ensemble, puissant et complet, n'est plus qu'un travail préparatoire à la grande Histoire, fait par des ouvriers de dixième main. Gela peut être utile, à sa place ; mais cela est inférieur; et, quand on exécute ce travail comme Yalfrey a exécuté le sien, ce n'est plus guères qu'une relation assez plate, qui n'a pour tout relief que le pédantisme gourmé du renseignement... Sous prétexte de faire de l'histoire diplomatique, on ne fait plus alors que de l'histoire sans visage, et rien, au
fond; n'est plus ennuyeux, quand rien, au contraire, ne devrait être plus intéressant, pour la curiosité et la réflexion, que l'étude des moyens ignorés jusqu'ici pour obtenir, en diplomatie, ces résultats qu'on admire et dont on se demande ce qu'ils ont coûté.
Question d'historien et tout à la fois de moraliste! Mais ce n'est, certes! pas en évoquant ce livre qu'on pourrait y répondre. Dans ce livre, intitulé ; Hugues de Lionne, et, par-dessus Hugues de Lionne : la Diplomatie au dix-septième siècle^ il n'y a pas plus de Hugues de Lionne que de diplomatie. L'un et l'autre ne sont là que nominativement. Impossible, en cette double histoire, de saisir nettement, dans le cours des négociations qu'on y raconte, les fautes, s'il y en eut de commises, et les tours de souplesse, de force ou de génie, s'il s'en produisit. Histoire écrite sans pénétration, sans pincement des faits pour en exprimer l'intime essence, sans clarté profonde et à l'aveuglette, par un talonneur qui a mis la main sur un carton et qui nous le vide, par pièces et morceaux, sur la tête! En l'acceptant comme elle est écrite, on se demande si la diplomatie est plus qu'une alchimie de riens, — ou quelque obstiné travail d'insecte, quelque tissage de fils d'araignée, interrompu et recommencé dans des circumflexions, sur place, infinies, — et on se sent pris, pour ces petits travailleurs en grandes affaires, du méprfs qu'avait pour la médiocrité des meneurs du monde le grand chancelier Oxenstiern, qui s'y connaissait !
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Serait-ce donc là la nature des choses, ou simplement celle de ce livre ? S'il n'y avait eu que lui en question, j'en aurais signalé les défauts et les indigences, et cela aurait été tout. Mais il est l'expression de tout un système de livres dont ou peut craindre l'encombrement, et même le succès! En effet, tel que le voilà, s'il est creux, il est grave ; et la gravité est une tartufferie de l'esprit qui réussit toujours, avec ce peuple d'Orgons intellectuels dont le monde est fait. Que dis-je ? il est bien mieux que grave : il est ennuyeux. Or, on sait avec quelle majesté s'impose l'ennui à ce singulier peuple français, qui ne le pardonnait pas autrefois et qui passait, dans sa légèreté séculaire, pour vouloir, avant tout, s'amuser! Ce n'est pas moi qui ai remarqué le premier le succès infaillible des choses ennuyeuses parmi nous. Pensez, par exemple, au succès toujours subsistant, toujours verdissant, toujours florissant, des séances de l'Académie, et à celui de la Revue des Deux Mondes. Pensez à la gloire des œuvres de Gœthe, et encore à la vieille fortune des doctrinaires, dont les livres étaient assu-
rément moins vides que celui-ci. On ne peut guères mesurer, en France, retendue du succès, quand à Tennui se joint la gravité : combinaison puissante ! Valfre y, qui sent à plein nez Pair du bureau ministériel, a Timportance dans le ton qui doit le faire accepter sur le pied d'un privilégié, possédant une érudition spéciale, — l'érudition des choses d'État, — érudition mystérieuse, presque hiératique, car, si enragé d'érudition qu'on veuille être, tout le monde n'a pas la clé du bureau où tous ces renseignements se puisent... Il n'y a que des favorisés qui pénètrent, par grâce, dans les arcanes des correspondances secrètes; et quoique Valfrey n'ait presque rien rapporté de ces cartons, dans lesquels on l'a autorisé à pratiquer ses petites fouilles, il a l'avantage d'en revenir, et il en revient, pour y retourner !
Il publiera un second volume, — peut-être un troisième, — peut-être davantage. Travaux consciencieux et ambitieux! qui pourront lui valoir, qui sait? à les exécuter, quelque position officielle, — officielle comme son érudition ! Si l'on n'est pas un grand historien, on peut être plus facilement un bon commis... Je ne demande pas mieux que de voir l'auteur du Hugues de Lionne en devenir un, agrémenté de tous les ornements de cette fonction publique ; mais je ne veux pas qu'on nous donne, à nous qui nous occupons de la valeur des livres et de leur beauté, comme preuve de talent, un volume d une confection aussi
facile et de si peu de signifiance. Je ne veux pas que toute celte paperasserie s'appelle de THistoire, car, de par tous les historiens qui ont su en faire, ce n'en est pas!
C'est une tentative qu'on recommence toujours et qui ne réussit jamais, que l'histoire faite par des diplomates et que la publication, après décès, de leurs petits papiers diplomatiques. Pour ne parler que de ces derniers temps, nous avoQS eu le livre sur Hugues de Lionne, par Valfrey, dans lequel tout est vague, excepté l'ennui qu'il inspire, — lequel est très précis. Puis, les Mémoires du cardinal de Bernis, qui, du moins, en dehors de la diplomatie, nous ont appris une chose qu'on ne savait pas : c'est que cette Babet la Bouquetière était, sous ses bouquets, un
1. Comte Adhémar d'Antioche. Deux Diplomates : Le comte Raczynski et Donoso Corti^s, marquis de Valdegamas {Constitutionnel, 31 mars 1880 1.
homme d'État, impossible, il est vrai, dans une monarchie impossible et qui frappait tout de son impossibilité. Puis, encore, c'a été les Mémoires de Metternich^ qui ont trompé si misérablement Tespoir de l'intérêt immense qui s'attachait à ce grand nom de Metternich. Enfin, voici deux autres diplomates, hommes très distingués, mais à des titres très différents ; car Donoso Gortès, ce Joseph de Maistre espagnolisé, ce Joseph de Maistre de profond devenu sonore, est plus près de la gloire, cette fille du vulgaire, que le comte Racsynzki, qui est resté toute sa vie dans la haute et mystérieuse sphère de son action, d'où l'on veut le descendre dans le jour commun de la publicité. Et, tous les deux, voici qu'ils font la preuve, à leur tour, que la Diplomatie, dont le plus grand mérite pendant l'action est presque toujours le silence, après l'action, devrait aussi le garder... Talleyrand, qui fut le plus silencieux des diplomates, Talleyrand qui n'écrivait que des billets, ne disait que des mots, et dont toute la puissance ne fut guères que dans des monosyllabes et des airs, avait-il conscience de cela quand il prescrivait de ne publier ses Mémoires que trente ans après sa mort?... Il connaissait bien la nature humaine et son lâche penchant à tout oublier ! Trente ans, pour lui, c'était une époque déterminée pour une époque indéterminée. Après trente ans, qui se soucie de quelque chose? Ces trente ans narquois sont passés maintenant, et les Mémoires mystificateurs
n'apparaissent pas à l'horizon. Ils n'y apparaîtront peut-être jamais, et, pour leur auteur, ce sera probablement tant mieux!
Que nous diraient-ils, en effet? que nous apprendraient-ils, en restant dans leur diplomatie?... En histoire, les résultats importent seuls, et l'Histoire les sait et les dit sans avoir besoin de connaître les infiniment petits moyens à l'aide desquels ils ont été obtenus, en supposant qu'on put les dire, — ce qui n'est pas. L'action diplomatique, quand elle est réelle et effective, tient si intimement à la personne, au corps qui parle au corps, — comme dirait Buffon ; elle tient tellement à des séductions subtiles et relatives et à d'inexprimables manières, que celui qui l'a exercée n'est pas capable de la raconter. D'ailleurs, elle est, de sa nature, quelque chose d'inférieur, et les choses inférieures ne méritent pas d'histoire...
Certainement, si le diplomate est un observateur ou un écrivain de génie, il verra les choses et les dira comme le génie ; mais, alors, sa spécialité de diplomate sera débordée... La diplomatie ne sera pour rien dans sa supériorité d'aperçu et de style. 11 ne sera qu'un heureux hasard, un homme de génie tombé dans la diplomatie, comme il pouvait très bien tomber ailleurs ! De cela seul qu'il est un diplomate, par exemple, il ne s'ensuit nullement qu'il soit un homme d'État. Les diplomates servent aux hommes d État, mais ils n'ont aucune initiative ; ils dépendent du mi-
nistre qui les emploie ; ils ne sont que les commissionnaires qui font les commissions d'un gouvernement à un autre, des commissionnaires avec plaque, — une plaque parfois d'émail ou de diamants! Gela leur constitue une dignité, sans doute, parce que l'État relève et doit parer toutes les fonctions qui le servent, mais cela ne suppose pas, dans les hommes de ces fonctions, la nécessité d'une supériorité quelconque. L'histoire est pleine de favoritismes de tous les genres... On sait comment Alberoni s'y prit pour se concilier la faveur du duc de Vendôme, mais sans être immonde comme cet homme d'esprit, un sot, oui ! même un sot, dans un poste diplomatique, peut l'emporter, au point de vue du succès, sur un homme supérieur. Il n'y a pas que les peuples qui haïssent la supériorité au nom de l'insolente égalité humaine, et qui adorent la médiocrité parce qu'ils se reconnaissent en elle... Les chefs de gouvernement sont parfois peuple par ce côté-là !
Et si vous ajoutez de plus qu'effective, quand elle l'est, cette action diplomatique est toujours rare! Et qu'on n'a pas, comme Metternich, un Napoléon à qui tenir tête tous les jours!... Les hommes d'État à grande politique sont encore moins nombreux que les diplomates chargés d'en faire accepter ou d'en imposer les décisions. Les gouvernements, qui se jalousent et qui se craignent, restent les uns en face des autres avec des sentiments ou des ressentiments contenus
par des prudences inquiètes... et les corps diplomatiques demeurent entre eux, croupissant dans une immobilité d'observation que leurs Correspondances attestent. Elles sont toutes, ces Correspondances, audessous de ce que limagination les croyait avant qu'elles fussent publiées. Elles sont, pour la plupart, des tissus de riens et de mondanités, d'inutiles dépêches, d'infatigables redites, de rapports immuables dont les termes changent seuls, de commérages et de petites intrigues qui s'emmêlent et se démêlent et n'aboutissent pas; enfin, de ces cunctations éternelles qu'on appelle la diplomatie et qu'il faut acheter parfois par des lâchetés et des bassesses! Écœurant travail, qui dure souvent des années... Des hommes à idées et à convictions fortes, des hommes comme Donoso Cortès et Raczynski, ces nobles forçats du devoir monarchique, ont traîné pendant dix ans ce boulet creux de la diplomatie, plus cruel par son vide que par sa pesanteur, et qui fit saigner leur courage. Ils ont eu, à la longue, assez de cette politique à la suite dont le mot d'ordre énervé ne venait pas d'assez haut pour qu'il fût glorieux d'y obéir; et l'un des deux est mort, dégoûté, à la peine, et l'autre s'est réfugié dans la vie privée, qui, pour un homme d'État, est aussi une autre manière de mourir !
î^86 A CÔTÉ DE LA GRANDE HISTOIRE
Et c'étaient cependant de mâles esprits, et on le Toit même dans cette Correspondance de si peu d'intérêt par elle-même et qui n'apprend rien à l'Histoire! Mais ces mâles esprits faisaient une fonction dans laquelle la personnalité, quand on en a, expire et s'efface. Donoso Cortès et Raczynski étaient, de facultés, peut-être dignes d'avoir une politique à eux qu'ils auraient appliquée et réalisée s'ils avaient été chefs d'État, au lieu d'être d'oisifs diplomates, passifs comme des maîtres de cérémonies I Ils auraient été peut-être capables de jouer la grande partie contre la Révolution dont ils parlent à chaque page de leurs lettres, et qu'ils conseillèrent, mais en vain, déjouer, à leurs gouvernements. Pour le comte Raczynski, comme pour Donoso Cortès, il n'y a plus, en effet, qu'une seule question au monde : c'est la question de la Révolution. Il faut y courir comme au feu, car c'est le feu! Seulement, étiolés par cette diplomatie dans laquelle on avait déporté leur énergie, ils assistent, l'âme assombrie et l'esprit désarmé, aux événements qui passent devant eux et dont ils mesurent la portée avec la tristesse de l'impuissance; et comme si ce
n'était pas assez de les voir diminués par la diplomatie, cette rogneuse d'hommes, il faut qu'un autre diplomate comme eux, — et s'il ne l'est pas, il est digne de l'être, — le comte Adiiémar d'Antioche, intervienne à chaque instant dans leur Correspondance et la coupe où bon lui semble, pour obéir, affaiblissement sur affaiblissement! à cette loi diplomatique des convenances^ plus importante, à ses yeux de diplomate, que la vérité.
Je ne crois pas qu'il y ait de plus impatientant procédé que celui-là, commun, du reste, à tous les diplomates, que cette suppression impertinente qui rappelle celle que le cant anglais opéra un jour, par les mains de Thomas Moore, sur les Mémoires de Lord Byron. Et encore, Byron et nous, nous n'y avons perdu, lui, que du génie, dont il y a assez dans ses œuvres pour lui faire une gloire immortelle, et nous, que des plaisirs, chers à Tépicuréisme de nos esprits. Mais Donoso Cortès et Raczynski y perdent... qui sait?... de la grandeur intégrale de leur moralité et de leur esprit. Pour Donoso Cortès, l'auteur de VEssai sur le socialisme, qui s'est écrit en toutes lettres ineffaçables dans ce livre éclatant, allumé sur sa mémoire comme un phare sur un tombeau, ce n'est pas bien sur ; mais pour Raczynski, cela est certain.
Qui, jusqu'à ce moment, connaissait, en effet, le comte Raczynski, à part la haute société de l'Europe à laquelle il appartenait?... Illustre par sa famille, qui tient le premier rang en Prusse, il était né en 1788 à Posen, le chef-lieu de la grande Pologne, et, avant d'entrer dans la diplomatie prussienne, il avait fait bravement, comme officier, les campagnes de 1809 et de 1811. Il devait bien cela à son nom ! L'avant-propos de cette correspondance tronquée, dont Adhémar d'Antioche a publié les tronçons, nous apprend que, de 1836 à 1843, le comte Raczynski avait publié, en plusieurs volumes, un grand livre intitulé : FArl moderne en Allemagne. Mais, malgré son mérite et peut-être à cause de son mérite, le livre était resté aristocratiquement inconnu... Et il en serait de même de la personne de son auteur sans la publication du comte Adhémar d'Antioche, qui a la prétention de le faire connaître. Son père avait été le collègue diplomatique du comte Raczynski en Espagne, et en mourant Raczynski lui avait légué tous ses papiers. C'est de là qu'est sortie cette Correspondance. Elle embrasse toute la période de temps qui va de 1848 à 1852. Pendant cette période, le comte Raczynski et Donoso
Cortès s'étaient liés d'une intime et profonde amitié. L'un, alors, faisait à Madrid ce que Tautre faisait à Berlin et plus tard à Paris. S'ils ne se ressemblaient pas par la célébrité, ils se ressemblaient par les idées. Aussi est-ce sous la lumière attirante de ce nom de Donoso Cortès qu'on a placé avec intelligence le nom moins lumineux de Raczynski, pour qu'il put bénéficier de cette lumière et qu'on vit mieux qu'il était digne de la partager.
C'étaient assurément, l'un et l'autre, des hommes de religion et de monarchie, comme il en faudrait beaucoup aux princes, et jamais, il faut le reconnaître, l'amitié qui les unit ne prit sa source dans des natures plus profondément nobles et qui rétléchissent mieux en elles toutes les qualités accumulées de leur race. C'est cette amitié de Raczynski, de ce petit-fils de tant de Starostes et de Castellans, pour l'homme qui pouvait dédaigner son titre de marquis de Valdegamas, parce que son nom était Cortès, c'est cette amitié qui fait le prix et l'intérêt de ce volume, intitulé : Deux Diplomates (1), mais ce n'est, certes! pas la diplomatie. Leur diplomatie, à eux, a ressemblé à toutes les autres diplomaties, pour la plupart stériles et vaines. Si elles sont faites « pour voir et pour prévoir », — comme le dit avec assez peu d'originalité le comte Adhémar d'Antioche, dans son introduction en l'honneur de la