Hachette
C'est cette violation da droit monarchique dont Saint-Simon a été le témoin indigné, lui, l'homme historique par excellence, Fhomme monarchique jusque dans les moelles, — comme il dirait, — c'est cette violation dont il a vu, de son œil d'aigle, les conséquences mortelles, qui lui a fait écrire ces deux splendides Mémoires, — Tan sur les bâtards légitimés de Louis XIV, l'autre sur la renonciation à la couronne de France, quand Philippe Y prit la couronne d'Espagne. De ces deux Mémoires, bourrés de faits et de raisons et qui sont des revendications en faveur des traditions et des coutumes qui faisaient le droit public de France, celui sur les bâtards légitimés est incontestablement le plus beau, et on conçoit que, pour nous surtout qui faisons de la littérature, ce soit le plus beau. La bâtardise, qui est le sujet de ce terrible Mémoire, prenait à la gorge tout ce qu'il y avait de principes, de moralité, de sentiments et d'idées dans l'âme et dans l'esprit de Saint-Simon, et voilà ce qui a fait pousser à cet homme de monarchie la longue et douloureuse clameur qu'il pousse le long de cet admirable Mémoire, aussi puissamment, aussi désespérément que l'agonie du cor de Roland, à Roncevaux !
C'est, en effet, un olifant qui sonne la fin de la monarchie, — de cette monarchie qui a duré plus qu'aucune monarchie du monde, parce qu'elle était fondée sur le principe divin de la paternité et de la famille, et qui allait mourir par les bâtardises; car toutes les bâtardises s'appellent comme Fabime appelle l'abime. Les bâtardises de rois font les bâtardises de peuples. Le principe, violé une fois en haut, se retrouve violé partout. . . et jamais chose n'a mieux prouvé que le pouvoir politique et la paternité sont congénères, et qu'on ne les disjoint jamais que pour la honte et le malheur des peuples ! Tel fut le crime de Louis XIV, — un crime grand comme lui. En légitimant ses bâtards, Louis XIV ne fit, aux yeux des superficiels qui ne voient rien que des surfaces dans l'histoire, qu'un acte immoral bien près de la faute politique, et on le lui reproche et on passe, et l'on s'enfonce dans la splendeur enivrante de ce règne qui fait tout oublier ! Mais les profonds comme Saint-Simon, mais les zingari de 1 Histoire, qui voient la mort à travers les pompes et les fleurs de la vie, ont vu jusqu'au fond de ce crime qui les contient tous... Ils ont vu ce Péché qui engendre la mort dans Milton. Le péché de Louis XIV a engendré la mort de
la Monarchie, tuée bien avant que la tête de Louis XVI tombât! Jamais dans l'histoire rien de pareil ne s'était produit, il faut bien le dire. Certes! oui! on y avait vu de la fornication et de l'adultère. On y avait vu des bâtards. Mais ils y étaient restés frappés de leur barre de bâtardise. Ils y étaient restés des bâtards, et quelques-uns, qui se sont vengés de leur naissance par de la gloire, en ont gardé le nom. Mais, avant Louis XIV, on ne les y avait pas'vus nés d'un double adultère et légitimés... ce qui était insensé et stupide, même dans les mots ; car légitimer est un mot qui n'a pas de sens! L'homme ne peut légitimer rien! Une chose est légitime ou elle ne l'est pas. On ne touche pas aux choses éternelles ! Or, oser et vouloir légitimer des bâtards, c'était la paternité qui se retournait contre elle-même. C'était la paternité souillée de la chair et du sang qui se retournait contre l'auguste paternité morale qui est la vertu de l'homme et la vie même des nations. C'était impie, — un crime de lèse-nation, de lèse-principe, de lèse-divinité, c'est-à-dire de lèsepaternité divine au premier chef! Et pour qui sait réfléchir, jamais un crime plus grand n'avait été commis par un Roi plus grand, mais auquel la lâcheté des hommes avait trop appris que rien n'était impossible à la Royauté...
Eh bien, Saint-Simon, à son tour, est aussi grand que le crime de Louis XIV ! Il est monté jusqu'à ce crime pour le raconter, et ce qui fait la beauté
de son Mémoire, c'est le sentiment de cette angoisse respectueuse qui s'y déchire, c'est le prosternement de Thomme qu'il admire et que le crime de celui ijui admire humilie plus bas que la poussière, et qui •se débat éloquemment dans cette poussière ; c'est la douleur enfin d'un royalisme qui voit dans le Roi la Monarchie, et la Monarchie périr par le Roi ! C'est tout cela enfin qui donne au Mémoire de Saint-Simon un pathétique et une grandeur que je n'avais jamais vus au même degré, même dans lui, dans Saint-Simon ! Ceci est évidemment au-dessus, par la profondeur de l'inspiration, de tout ce qu'il a écrit ailleurs. Je retrouve bien ici le Louis XIV des Mémoires^ peint et diminué souvent par la passion de l'écrivain; mais j'ai le secret maintenant de cette passion, et j'admire encore qu'après ce crime de Louis XIV, qu'il a sondé jusque dans le fond de son horreur, Saint-Simon soit resté si juste...
Écrit de cette plume immortelle qui traîne sa vaste phrase comme un de ces lourds manteaux de pourpre que des épaules d'Hercule pourraient seules porter, le Mémoire sur les^légitiméspourrait s'appeler hardiment: « la Bâtardise dans l'Histoire », car, à propos des légi-
timés de Louis XIV, c'est l'histoire de la bâtardise en France et de la bâtardise en soi. Saint-Simon, qui était un fort chrétien et qui croyait au péché originel, la seule explication qu'il y ait de la nature humaine, — et je défie ceux-là qui ne sont pas chrétiens d'en trouver une autre! — Saint-Simon croyait au mal absolu et héréditaire de la bâtardise. Ya-t-on crier? Les bâtards crient toujours quand on les appelle des bâtards, au lieu d'effacer par leur mérite la tache de leur bâtardise. Mais à Fheure qu'il est, où l'atavisme est une idée admise par les savants et où la jeune physiologie moderne conclut, en matière d'hérédité, comme la vieille théologie, on reconnaîtra bien peutêtre qu'il y a dans l'âme comme dans le corps des races d'épouvantables transmissions, et c'est la preuve expérimentale de cette vérité que Saint-Simon a faite avec une largeur de génie qui a dépassé de ses ailes l'étroite envergure d'un Mémoire...
11 a recherché toutes les bâtardises des races royales qui ont régné dans notre histoire, et, à toutes les hauteurs, il a trouvé ce résultat formidable : c'est que partout où il y a eu bâtardise, il y a eu pour l'État trouble, péril et trahison... Saint-Simon n'est pas, lui, un nigaud à métaphysique. C'estune tête d'histoire et de réalité. Écoutez sa voix majestueuse et toute-puissante qui retentit et fait tout taire, dès les premières lignes de ce Mémoire, qui se trouve involontairement un livre sublime : « De tout temps — dit- il — il y a eu des bâtards,
« parce que de tout temps la nature humaine est cor- « rompue. Mais les lois qui n'en suivent pas les dérègle- « ments ont cru imiter Dieu en en faisant un peuple à « part, exclus de tout nom, de toute succession, de toute « faculté de tester, et, par conséquent, de faire souche « et lignée; en un mot, un peuple dévoué à l'obscurité « la plus profonde, sans consistance, sans existence, « la plus vive image du néant. Que telles soient « nos lois, c'est un fait qui ne se peut contester. « Que ces lois soient justes, le seul bon sens, la seule « droite raison Finculquent. Au dehors, le bon ordre, la « conservation des familles, la paix et l'honneur des (( mariages, la source des alliances, la solidité des « établissements, tout crie en faveur de ces lois ; au « dedans de nous-même, une voix puissante se fait « entendre qui les canonise et nous les fait respecter a comme l'explication des lois de Dieu même. » Quelle accablante autorité dans la pensée et dans le style! « De tout temps (continue-t-il encore), de tout temps il « y a eu des bâtards, et de tout temps aussi des lois « qui les anéantissent. Il n'est pas moins certain qu'il « y a eu divers bâtards de princes, de seigneurs et de « particuliers qui se sont élevés^ par leur mérite, au- « dessus du sort de leur origine, et qui ont été revêtus « de biens et d'emplois et quelques-uns même d'écla- « tants ; mais, si on les examine, on les trouvera « inhabiles à tous autres biens qu'à ceux de la fortune, « et que parmi tout le lustre acquis par leur mérite et
« la protection de leurs parents, les lois n'ont pas « fléchi en leur faveur... De là ces noms si communs « dans les plus considérables illégitimes, le bâtard de « Bourbon, le bâtard d'Orléans, le bâtard de Rubem- « pré, et tant d'autres de princes, de seigneurs et de « particuliers, appelés ainsi de leur temps, sans qu'ils « eussent d'autres dénominations, par laquelle ils sont « transmis jusqu'à nous dans les histoires. »
Tel est, pour le mâle et pratique esprit de Saint- Simon, le point de départ du Mémoire sur les légitimés. C'est de cette hauteur historique qu'il va tomber, comme la foudre, sur les prétentions des bâtards Dans ce Mémoire contre eux, il a relevé et compté avec beaucoup de soin et de détail tous les bâtards des races royales qui ont successivement régné sur la France, et que la faiblesse de leurs générateurs a fait sortir de l'obscurité à laquelle les mœurs et les lois de ce pays, qui fut la monarchie française, condamnaient toutes les bâtardises, et on peut s'étonner du petit nombre de ces bâtards. Il y en eut sans doute I mais on les ignore... L'huile du sacre qui faisait les rois ne les faisait pas nécessairement chastes. En coulant sur leur front, elle n'y mettait que le signe de la royauté, mais elle n'insinuait pas la vertu de la chasteté dans les cœurs. C'étaient des cœurs plus ou moins barbares. Avant et pendant le Moyen Age, les passions furent terribles... Mais les lois et les coutumes suffisaient à les endiguer et à les contenir, et ce ne fut que tard, ce
ne fut que dans les derniers temps, que la bâtardise émergea du fond de ses ténèbres et leva sa rebelle et insolente tête dans TÉtat. Ce fut à dater de Louis XII que cette horrible nouveauté commença de se produire. On peut donc dire que du temps de Saint-Simon elle était d'hier... Excepté Dunois, le glorieux bâtard d'Orléans, qui fut un héros et qui racheta et effaça sa tache de bâtardise par les services qu'il rendit à la France, mais dont la postérité (la maison de Longueville) a gardé jusqu'à la dernière heure dans l'État, qu'elle n'a pas cessé de troubler, le caractère essentiel et pervers attaché à toute bâtardise, il faut descendre jusqu'à Louis XII pour trouver cette monstruosité de bâtards légitimés que Louis XIV, dans son orgueil de Nabuchodonosor, rendit plus monstrueuse encore. Louis XII, qui n'eut qu'un enfant naturel avant d'être roi, lenterra dans la prêtrise et l'ensevelit dans un archevêché. Chose qui n'étonnera pas la physiologie ! ce ribaud effréné de François I" n'eut point de bâtards. Mais il eut trois sœurs naturelles qu'il maria richement, mais sans leur donner de rang dans l'État. Il avait encore de la pudeur de roi , ce libertin impudique I Par ce côté, l'homme de race restait pur dans les souillures de l'homme individuel... Tandis que les autres rois qui suivirent, Henri II, Charles IX, Henri lY, plus coupable encore, et Louis XIV, le plus coupable de tous, mirent jusque dans le sanctuaire de l'État toutes les couvées de leurs bâtards, et c'est de
toutes ces honteuses couvées que Saint-Simon a raconté l'iiistoire jusque dans leurs dernières générations... Histoire effroyable, dont il a fait un argument et un exemple contre la légitimation des bâtards, doublement adultérins, de Louis XTV, la plus odieuse, la plus scandaleuse, la plus exécrable de toutes ces légitimations, et qu'il a écrite pour épouvanter de celle- là î
Encore une fois, ce fut celle-là qui acheva le mal commencé par les autres, et qui fut la fin de cette monarchie française d'une durée de dix-sept siècles 1 Ce fut le suicide, dans le respect des peuples, de la Royauté par la Royauté. Transgression de la loi des races royales qui menaient le monde et de l'hérédité qui les rendait inamovibles et éternelles, encore une fois, c'était la fin ! La Révolution pouvait venir. L'échafaud de Louis XVI allait confiner au lit de la Montespan. Le chevet touchait au billot... C'était la fin de toutes les coutumes et de toutes les traditions pour lesquelles ce vieux héros, comme l'appellerait Carlyle, ce vieux pair de Saint-Simon, qui n'entendait pas plus qu'on violât la pairie que la royauté, n'a cessé de se démener et de combattre ! Les deux Mémoires que voici ne sont plus que des curiosités historiques. Ils
n'ont plus de signification d'aucune sorte. Ils seraient impossibles à recommencer avec les mêmes idées et les mêmes sentiments. Cette histoire de choses mortes qui donne une si grande idée du temps où elles étaient vivantes, n'est à présent qu'un vain document sur un temps qui n'est plus. Quel fut leur destin alors que Saint-Simon les écrivait?... On n'a sur ce point que des idées incertaines. Mais ce qui est certain, c'est que ce document, inutile, fini, enterré, à mille pieds dans l'ordre des idées de ce que nous croyons maintenant la vérité, — si nous croyons à quelque chose ! — est un chef d'œuvre, qui a pour les admirateurs et les adorateurs du génie l'intérêt immortel d'un chefd'œuvre. C'est comme un m.orceau de Michel-Ange qu'on eût retrouvé... On ne comprend pas très bien peut-être le sujet de cette statue, mais ce qui n'est pas une énigme, c'est la beauté même du chef-d'œuvre, la beauté qui se comprend bien toujours. N'est-ce pas assez?...
Que Faugère continue de nous rapporter des pajners inédits de Sai7ît-Simon beaucoup de chefsd'œuvre comme celui-là, et nous Taccueillerons avec joie, même avec les préfaces qu'il y ajoutera.
Si l'on connaît l'historien, à coup sûr on ne connaît pas le héros de cette histoire... Oui ! pour l'historien, on le connaît, et j'en ai parlé déjà. C4'est ce Frédéric Masson qui publia un livre sur le cardinal de Bernis, qui, tout simplement, nous apprenait le cardinal de Bernis, que nous ne savions qu'à moitié, et nousentr'ouvrait cette robe rouge de cardinal qui paraissait rose aux clartés décomposantes du xviii^ siècle, et qui avait bien le droit d'être rouge, et du rouge le plus grave et le plus éclatant, puisqu'il y avait pardessous un homme qui n'était plus le poète badin des
1. Frédéric Masson. Le Marquis de Grignan {Constitutionnel ^ 29 novembre 1881].
marquises, mais le dernier et douloureux ministre d'État d'un gouvernement devenu lamentablement impossible... Bernis était un méconnu. On n'avait vu guères en lui que le poète frivole. Frédéric Masson montra Thomme profond, et nous eûmes Bernis dans toute sa valeur intégrale. Mais, cette fois, c'est bien autre chose ! L'historien de Bernis s'est risqué dans l'aventure d'une histoire bien autrement difficile à écrire ! Il passe témérairement du Méconnu à Finconnu... Audacieux et dangereux passage ! Bernis, tout méconnu qu'il ait été, avait, après tout, étoffe d'histoire, et Tétoffe même était opulente, mais l'inconnu que voici n'a pas laissé derrière lui le moindre petit chiffon historique qu'on puisse ramasser!
C'est un inconnu, en effet, absolument ignoré, et, malgré ce que Masson nous en apprend, justement ignoré, que ce Marquis de Grignan (1), le dernier des Grignan, dont le nom, qui timbre un livre aujourd'hui, dit une race et ne dit personne. Pour être matière et sujet d'histoire, il faut être quelqu'un; et ni avant sa mort ni après sa mort ce marquis de Grignan n'a été quelqu'un... Ce qu'on en connaît, on ne le sait que par sa grand'mère, qui même ne s'appelait pas Grignan, — qui s'appelait de son chef Rabutin de Chantai, et du chef de son mari Sévigné, et qui, elle, ne fut pas comme son petit-fils. Elle fut quelqu'un, et même elle est restée quelqu'un!... Sans la mar-