Quantin
grandiose et pur d'avoir été posthume, confisqués par TÉtat et traités comme de vieilles momies égyptiennes, dormaient d'un sommeil qu'on pouvait croire éternel, sous leurs tristes pyramides de cartons incommunicables^ au ministère des affaires étrangères, qu'on avait bien le droit d'appeler, à ce propos, des affaires étranges! Oui I franchement, il fallait qu'on sût cela. Pour mon compte, je trouve d'un excellent exemple que Drumont ait dit la chose, — qu'il l'ait dite toute, — qu'il l'ait défilée de point en point dans tous ses amusants, grotesques et pourtant lamentables détails ! Peut-être seulement a-t-il trop fait une gaîté de cette pitoyable histoire du Fonctionnarisme français, toujours bête, important et despote; car c'est là une tristesse et une honte pour un pays qui a la prétention de l'indépendance... Tel le reproche, le seul reproche que j'aie à risquer avec Edouard Drumont. Il s'est servi de la cravache d'un homme d'esprit, — et pas par le gros bout encore ! — et il en a élégamment caressé les museaux auxquels il avait affaire, mais ces museaux ne sont pas assez fins pour sentir l'impertinence de cette caresse, et, puisqu'on les renvoyait au chenil, ces affreux et hargneux doguins, ces Laridons administratifs, c'est avec un fouet de valet de chiens qu'il eût fallu les y ramener î
Or, en quelques mots, voici cette histoire dont Edouard Drumont a tiré un parti charmant, mais trop doux...
Le duc de Saint-Simon mourait en 1755, insolvable et probablement ruiné par son ambassade d'Espagne, qu'il avait menée avec cette grandeur désintéressée et ce luxe que notre siècle, peu accoutumé à ces généreux spectacles, a pu admirer quand le duc de Northumberland vint, comme ambassadeur d'Angleterre, au sacre du roi Charles X. A peine mort, les créanciers, qui sont les mouches de tout cadavre, s'abattirent sur le sien. Ils dévorèrent tout, mais les manuscrits leur échappèrent... Ils avaient été légués parle noble duc à son cousin, l'évéque de Metz, Saint- Simon comme lui, quand un ordre du Roi Louis XV et contresigné Choiseul confisqua ces manuscrits, comme Papiers d'État, au nom de cette raison d'État qui a le droit de rester mystérieuse et dont elle a souvent abusé. Cette question d'État, qu'on n'explique jamais, pour qui connaît la lâcheté humaine n'est guères que la peur ; et telle fut sans doute, vis-à-vis de Saint-Simon, celle de ce gouvernement de cotillons qui fut le gouvernement de Louis XV. Saint-Simon, en
effet, devait en inspirer une terrible à ce gouvernement de drôlesses. Ce formidable duc, aux mœurs sévères et aux éternelles écritures, qui avait passé toute sa vie à écrire, sans rien publier, contre Louis XIV et son siècle, et qui l'avait effrayé, lui I de la transpiration d'une haine cachée sous les bassesses d'une ambition infatigable et infortunée à laquelle Louis XIV répondit toujours par Técrasement de son dédain, ce formidable duc, à esprit et à physionomie diaboliques, devait inspirer une bien autre épouvante à cette femmelette de Louis XV qu'au grand roi... J'imagine que de certains mots, cruels et profonds, qui devaient parfois lui échapper, comme il en échappe aux hommes de génie, plus haut que leur temps, et qui se sont le plus voués au mépris reposant du silence, faisaient redouter davantage ces papiers qu'on ne connaissait pas, mais qu'on savait qu'il entassait toujours, et qui pouvaient être l'histoire de quelque Tacite, d'un Tacite doublé, triplé et accumulé par le temps... La peur a parfois de ces divinations I Les manuscrits de Saint-Simon, enlevés par ordre, furent portés aux Archives, comme on porte en terre, et ils y restèrent comme on reste en terre. Les croquemorts étourdis qui les y avaient portés n'y pensèrent plus ! Louis XV mourut, la Révolution vint, l'empereur brilla et s'éteignit comme l'éclair du canon, et les manuscrits de Saint-Simon, ensevelis dans leurs cartons, et y restant gardés comme des odalisques par des eunuques
qui ne pensaient même pas à regarder la beauté de ce qu'ils gardaient par un trou de serrure quelconque, attestèrent Tétrange amour que les gouvernements ont toujours eu pour les lettres en France I Ce ne fut que sous Louis XVIII, qui se donnait Tair d'un lettré parce qu'il savait un peu de latin, qu'un Saint-Simon obtint, parce qu'il était Saint-Simon, l'autorisation de publier ces Mémoires, dont quelques fragments, arrachés à la surveillance de leurs eunuques, avaient été publiés déjà, plus mutilés, il est vrai, que la Vénus de Milo, mais dont les mutilations faisaient ardemment désirer la splendeur révélée de leur beauté intégrale. Malheureusement, impuissant de lettres comme de tout, Louis XVIII n'en désira pas voir davantage. Il s'arrêta à la faveur faite à un descendant de Saint- Simon. Le stock immense, dont Edouard Drumont a compulsé les pièces, resta en dehors des Mémoires, sous la garde jalouse des eunuques sans sultan qui les détenaient, par le fait d'un pouvoir, routinier et indifférent, qui les laissait faire, et non par une volonté de maître qui veut ce qu'il veut, et qui ordonne... Ces muets ineptes, qui ne gardaient leur trésor pour personne, pas même pour eux, n'avaient pas même l'égoïsme de leur ineptie. Lazzaroni de bibliothèques plus stupides que le bureau qui leur servait de borne pour y ronQer tout à leur aise ! Edouard Drumont les a nommés tous. Il a fait mieux. Il leur a cloué les oreilles sur la grande porte de son Introduction, et
comme il y en a, il faut le reconnaître, de plus longues les unes que les autres, il leur a mis, à toutes, des étiquettes pour qu'on put apprécier les différences de leur longueur I
Voilà, en quelques mots qui en disent peut-être trop peu, rintroduction que le publicateur de Saint- Simon appelle son Introduction générale. Voilà la divertissante hécatombe d'archivistes officiels qu'il immole sur le tombeau brisé de Saint-Simon. Ils n'équivalent pas certainement à des bœufs pour le travail, mais ils l'emportent sur des bœufs pour le ruminement oisif dans le pâturage plus ou moins gras de leurs archives I C'est une justice publique très bien faite, et avec le petit mot pour rire du plus aimable bourreau qui ait jamais coupé le sifflet à quelqu'un. La seconde Introduction, qui suit la première, est d'un autre ton. Elle est consacrée à Saint-Simon tout seul, au Lazare délivré, qui sortira prochainement tout entier de son sépulcre, mais qui n'en sort qu'une partie de lui-même aujourd'hui... Nous n'avons en ce présent volume que Saint-Simon dans une des spécialités de sa vie... Ce n'est plus le Saint-Simon des Mémoires. Ce n'est plus le courtisan magnifique et terrible qui se dévorait d'orgueil et d'ambition exaspérée dans cette plénitude enflammée de Versailles, où Louis XIV créait le vide et le froid pour un homme rien qu'en se détournant de lui ! Ce n'est plus le désespéré qui serait mort chaque jour si, chaque soir, en
prenant la plume, il n'avait pas tenu sa vengeance 1 C'est un autre homme que ce damné-là. C'est Tambassadeur, la Toison d'or, le grand d'Espagne, l'homme apaisé, rasséréné, vidé de l'acre bile qui mangeait son foie de Prométhéel l'homme heureux enfin et vainqueur de la destinée, qui a mis la main sur son rêve et qui caresse sa chimère, qui maintenant n'est plus une chimère !... Seulement, soyez étonnés, soyez terrassés d'étonnement, ô vous qui savez ces Mémoires, que tout ce qui lit sait par cœur! cette chimère, qui n'est plus une chimère et qui est caressée par Saint- Simon... c'est Dubois! ! !
Oui ! c'est Dubois ! le prestolet Dubois! mais devenu cardinal, mais premier ministre de France sous Monseigneur le Régent! Dubois, qui n'est plus à son tour le Dubois des Mémoires, Dubois qui n'est plus le fils du Clistorel de Brive-la-Gaillarde, le laquais Dubois, le proxénète Dubois, l'ami intime de la Fillon et de la Gourdan, Dubois le chafouin et la fouine, Dubois le méprisé, le vilipendé, l'avili, le roulé dans la fange par le talon rouge de Saint-Simon, qui ne craignait pas de s'embourber dans une pareille crotte, le Dubois enfin dont le portrait faisait face à la chaise percée
dans la garde-robe de Timplacable duc, qui aurait voulu Fy étouffer, comme Glarence dans son tonneau de Malvoisie ! Tombons-nous d'assez haut, grand Dieu ! C'est ce Dubois, ce même Dubois, auquel le fier Saint- Simon des Mémoires écrit maintenant de déshonorants respects et d'abominables tendresses; car il va jusqu'aux tendresses, dans cette prodigieuse Correspondance ! Il ne voudrait pas — dit-il, — n'avoir pas eu la petite vérole en Espagne (dont il avait failli mourir), « puisqu'elle lui avait rapporté Vhonneur des marques « d'amitié » de Dubois! « La mienne — ajoute -t-il, a Lettre XXV, — (son amitié) vous est consacrée à la « mort et à la vie, et mon cœuv brûle de l'occasion de « vous en convaincre! » Et, Lettre XXX : «J'espère que « mon séjour ici sera court, dans l'impatience extrême « où je suis... devons vouer une reconnaissance et un « attachement éternels^ — ne pouvant cesser de vous « rapporter la grandeur solide et la décoration exté- « rieure de ma maison, et de me BAIGNER, puisqu'il « faut vous le dire, dans ce comble d'amitié à qui rien « de grand ou de petit n'échappe... » Et plus loin. Lettre XXXV, toujours à Dubois : « Je finis par où j'au- « rais dû commencer, par V effusion la plus tendre et « la plus respectueuse pour Votre Éminence, et par « les protestations les plus ardentes d'un respect et « d'une reconnaissance qui ne finiront jamais. » Puis encore, à la Lettre LX : « Madame de Saint-Simon a eu « la galanterie de m'envoyer votre mandement sur le
« jubilé I... Vous faites des coups d'État a la Riche- « LIEU, et vous voulez, comme lui, vous montrer évêc( que par des pièces qui, en ce genre, seraient enviées « des maîtres... C'est un trait, que la manière dont vous « parlez à votre troupeau de votre absence ; mais, il faut « vous le dire, vous savez trop^ à la ftn^ et vous ajoutez « à la brutalité de l'étonnement ! Vous avez trop d'es- « prit!... » Et, enfin. Lettre LX, quand il est sur le point de revenir : « Je pars demain... Mon impatience « ne peut vous être inconnue, et ne peut rien ajouter « à celle que je ressens de témoigner moi-même tout « mon attachement et ma reconnaissance à Votre Émi- « nence, que je conjure de ne pas douter qu'ils ne « soient à toute épreuve ; et si, avec cela. Elle peut « être CONTENTE de ma conduite ici, ce me sera un « bonheur véritablement sensible, parce qu'il n'y a « rien que je désire davantage que l'estime et Yamitié a de Votre Éminence, que j'HONORE, et pour ne pas « parler plus librement, avec le respect le plus fidèle. »
Et c'est le style! et c'est le texte I car si je n'avais pas expressément cité le texte, certainement, vous ne me croiriez pas!
Et c'est là aussi, convenons-en, l'imprévu, le tonitruant imprévu, qui sort aujourd'hui de son carton, comme le soufre de la solfatare! Voilà du nouveau Saint-Simon à Dubois ! Voilà le farouche et sublime Alceste des Mémoires qui, maintenant, n'en est plus même le Philinte ! Il n'y a plus que dans Rabelais que
l'on trouve un seigneur — le seigneur B... (j'allais le nommer!) — qui porte le nom de cette flatterie! Cela rappelle presque Alberoni avec Vendôme, mais c'est Dubois qui est Vendôme, et Saint-Simon qui est Albe-
roni
On ne sait vraiment que penser de ce changement de front entre ces deux fronts, dont l'un, hautain et sourcilleux, se tenait si roide devant l'autre, relevé maintenant de sa poussière, essuyé de son abjection ! Réellement, c'est à n'y rien comprendre. C'est à faire douter de ce qu'on voit et de ce qu'on lit! Quoi! Saint- Simon, le duc de Saint-Simon, le plus altier des ducs, le féroce moraliste... contre les autres, l'austère janséniste, l'ami et le pénitent de Rancé, qui passait tous les ans un mois à la Trappe, se vautre, se dissout et s'escarbouille ainsi dans des effusions (comme il le ditj avec ce maraud et ce pied-plat de Dubois, de Dubois auquel il ne doit rien, malgré sa phrase sur « la « solide grandeur et la décoration extérieure de sa « maison »; car ce n'est pas Dubois qui l'a nommé ambassadeur, c'est le Régent ! Dubois l'a pris des mains du Régent, qui l'a planté de sa toute-puissante autorité dans cette ambassade d'Espagne, non d'affaires, mais
de cérémonial, et tout exprès pour lui faire décrocher la timbale d'une Toison d'or et d'une grandesse! Saint- Simon était parfaitement dispensé de reconnaissance envers Dubois, malgré son luxe hypocrite de reconnaissance. Ah ! il faut chercher et trouver la raison de cela! On ne peut pas être dupe d'une pareille comédie, si c'est une comédie. Edouard Drumont le sait bien, et il me fait l'effet d'être un peu embarrassé dans son Introduction ; car la chose est obscure et difficile. Assurément Saint-Simon, le grand écrivain, connaissait la valeur des mots. Saint-Simon, le moraliste et l'observateur, connaissait la valeur des hommes, et sa fierté, à cet homme si fier, on pouvait croire que c'était son génie I II devait donc savoir ce qu'il faisait quand il parlait en ses dépêches comme il y parlait à Dubois! Je n'ignore pas, moi, il est vrai, que dans Dubois il y avait aussi deux hommes, plus certains tous deux que ces deux-là que l'on croit voir dans Saint-Simon et qui n'y sont pas! Il y avait le hardi faquin, le coquin héroïque, qui, avant d'être prêtre, n'eut que la seule qualité d'être brave au feu du canon commue il l'était au feu des filles; mais prêtre et cardinal, et cardinal pour son argent, pour que cela fût plus miraculeux, le faquin et le coquin disparurent, et le ministre qui se mit alors à pousser sous cette majestueuse barrette que Richelieu avait portée, le ministre aurait été grand, s'il avait vécu, — si la mort n'avait coupé l'herbe sous le pied à sa gloire naissante.
avec une faulx longtemps aiguisée par ses vices... Seulement, cet homme-là, dans Dubois, le passionné, le haineux, Tambitieux, le jaloux Saint-Simon, ne pouvait pas le voir, et ni Drumont non plus, puisqu'il émet le doute qui ferait de Dubois le satanique que tiennent à voir en lui tous les superficiels de THistoire, c'est-à-dire que, par une haine d'une machiavélique profondeur contre Saint-Simon, Dubois aurait subi, sans protester, l'ambassade donnée à Saint-Simon par le Régent, parce que Saint-Simon, son ennemi, devait immanquablement s'y ruiner... Ni Saint- Simon ni son publicateur ne révèlent donc la vérité sur les étonnantes, les renversantes dépêches à Dubois; et le mot de l'énigme sur l'homme le plus entier qui fut jamais et qui semble se rompre tout à coup en deux dans une contradiction mortelle, est un mot qui reste encore à deviner.
Et ce sera là le principal intérêt de cette publication. Nulle d'affaires, comme je l'ai dit plus haut, l'ambassade d'Espagne n'eut d'autre importance politique que des mariages entre des enfants, et sans ces stupéfiantes adorations à Dubois, qui jurent si cruellement avec le caractère connu de Saint-Simon, de cet homme qui semblait fait d'un seul morceau comme un bloc de granit vocanisé, il n'y aurait rien à y chercher... Le portrait du roi et de la reine d Espagne, l'esquisse du grand portrait des Mémoires, ne fait point partie des dépêches de l'am-
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bassadeur, et il est rejeté à la fin du volume. L'intérêt se concentre donc exclusivement sur Saint-Simon, le Saint-Simon double qui apparaît comme un autre Saint-Simon aujourd'hui, et qui devient pour l'histoire quelque chose comme un problème. Comment les historiens, qui vont s'occuper de ce problème, le résoudront-ils?... Je l'ignore, mais, pour mon compte, je ne crois pas au double Saint-Simon, et, malgré la différence et le contraste de ses langages, j'affirme qu'il n'y en a qu'un! Saint-Simon, avant qu'il eût la conscience de son génie d'écrivain, avait en lui, plus profondément que l'artiste, un ambitieux, dont l'ambition avait encore plus dïntensité que son génie, et c'est l'ambitieux qui, dans sa vie, doit expliquer tout! Or, l'ambition qui fait la fière n'est pas aussi fière qu'elle le dit et voudrait le faire croire. Elle est prête à tout pour arriver aux sommets qui la tentent. Sans être hypocrite, elle est prête à l'hypocrisie; sans être basse, à la bassesse. Et voilà pourquoi Saint-Simon — il faut bien le dire I — a été hypocrite et bas avec Dubois. Pas plus coupable en cela que tous les ambitieux de la terre : — César, Napoléon, Richelieu, qui ont, tous, leur sac d'hypocrisies et de bassesses, et furent à de certains jours assassins de la fierté dans leur propre cœur, c'est àdire de ce qu'il y a de plus beau dans le cœur des hommes, — pas plus coupable, mais pas plus grand !
Et si cela fut dans Saint-Simon, cela devait être dit ; car dire tout, coûte que coûte, ne Foublions pas! c'est la gloire de IHistoire. Je crois bien qu'enthousiaste du génie de l'écrivain comme il Test, Drumont a senti son cœur saigner un peu en publiant ces dépêches où Saint-Simon flatte, rampe et ment platement devant Dubois ; mais n'importe! il les a courageusement publiées. Saint-Simon, avec tout son génie qui ne le dispensait pas d'avoir de Tàme, s'en tirera maintenant comme il le pourra!
Mais il n'y avait pas ici que des archivistes à fouailler !
Les fouilles dans les papiers de Saint-Simon continuent au ministère des affaires étrangères, et voici pour la seconde fois Faugère qui remonte de ce puits, son seau plein. Il le verse dans un volume de cette édition Hachette dans laquelle il n'est pour rien, bien entendu, et n'intervient que par de faibles et pâles préfaces. On n'est pas plus nain en parlant d'un colosse I Contraste charmant! Cela rappelle le petit poisson au nez du requin ; mais le petit poisson y voit clair, et Faugère n'y voit goutte. — Ce volume prouvera, du reste, une fois de plus, que la supériorité d'un homme, quand il est supérieur, se retrouve partout. Ce ne sont guères là, à proprement parler, que deux Mémoires, — deux simples Mémoires à consulter, au dossier d'un procès perdu sans avoir été jugé, comme tant d autres procès! Mais l'homme de ces Mémoires est un immense Avocat, qui grandit démesurément les causes qu'il plaide : c'est Saint-Simon ! Et il se trouve aussi que ces deux Mémoires sont à eux deux l'histoire la plus pénétrée et la plus profonde, en sa généralité, de la Monarchie française dans son iusti- .tution et ses mœurs. Ni Boulainvillers, ni Dubost, ni -Montesquieu lui-même, ni personne, n'a parlé de la
monarchie française avec celte sûreté et cette clarté de connaissances qui donnent à ces deux pièces de procédure, à ces deux Mémoires d'occasion, l'éternelle solidité de l'Histoire.
Il faudra désormais compter avec eux. Ils éclairent de la lumière simplificatrice du génie les parties obscures de l'Histoire de France, qui en a tant encore! Ils éclairent même rétrospectivement ces incomparables Mémoires, dont la gloire de Saint-Simon est sortie, et ils vont ajouter aux rayons de cette gloire. Après les avoir lus, on comprendra mieux Saint-Simon. On aura mieux la compréhension de cette tète où tout se tenait dans une unité pleine de force. On aura de lui l'idée la plus complète qu'on puisse avoir d'un homme à qui on avait jusqu'ici refusé le génie politique. On verra, au contraire, combien il l'avait. On ne lui connaissait guères que des passions. On lui accordait, il est vrai, le génie du plus grand peintre d'histoire qu'ait eu la langue française, mais on avait toujours méconnu en lui le génie politique qu'il avait pourtant au même degré, mais qui, avec les vices et l'esprit de son temps, était resté et devait rester sans emploi. D'un autre côté, quoiqu'on ait rendu justice au peintre, au Titien historique qu'il fut, on a souvent trouvé dans les magnifiques peintures de ses Mémoires ce qu'on appelle vulgairement des « ombres au tableau ». Même les plus enchantés de Saint-Simon ont souri — quand ils n'ont pas bâillé — aux ques-
lions du bonnet, du tabouret, du brevet, qui tiennent une si grande place dans les Mémoires. C'est si bon pour la médiocrité de trouver des ridicules au génie. Cela venge d'admirer. C'est exquis ! Le ridicule de Saint-Simon, pour nous autres révolutionnaires, ce sont ces questions d'étiquette dont l'esprit moderne ne comprend pas plus le sens que la portée... Et, en effet, l'étiquette comme le blason, ces deux langues mortes, qu'on ne parle plus, n'en furent pas moins deux langues superbes... L'étiquette et le blason, méprisés maintenant par les polissons de notre âge, symbolisaient des choses sur lesquelles a vécu des siècles la plus ancienne des monarchies connues, et Saint-Simon est le dernier historien de cette monarchie, dont son grand esprit pressentait la ruine prochaine, et qu'il défend avec le courage et Tacharnement de l'épouvante, car il savait qu'il ne la sauverait pas! Comme Bayard, il défend seul la tête de ce pont ; mais ce pont s'est écroulé. Après Saint-Simon, il n'y a plus d'historiens pour la m.onarchie française, il n'y a plus que des ennemis.
Et ce n'est pas seulement un grand historien que Saint-Simon, c'est le légiste du droit monarchique de la France, dans toute la vérité et la majesté de sa
tradition... C'est le tout-puissant jurisconsulte du droit coutumier de la monarchie ; car, excepté une seule loi, cette fameuse loi salique promulguée par Clovis et même peut-être avant Clovis, qui établissait Théredite de mâle en mâle, il n'y a jamais eu en France qu'un vaste ensemble de coutumes solidifiées par le temps, les circonstances, et cette hérédité sans laquelle les nations ne seraient plus que de confuses et tourbillonnantes multitudes. Ce sont ces coutumes, supérieures a toute loi écrite, à tous ces papiers qu'on appelle a des constitutions », que Tépée du premier venu déchire quand ce n'est pas la main populaire, moins belle qu'une épée, ou la gueule, la basse gueule des tribuns! ce sont ces coutumes qui ont fait, en notre pays, de la monarchie un bronze qui ne s'est laissé entamer qu'après dix-sept siècles ! Tel le droit que dans deux Mémoires (1), restés inédits et remis aujourd'hui en lumière, Samt-Simon a établi de la manière la plus péremptoire et la plus irréfragable, avec la logique la plus victorieuse, car là où il y a l'obscurité d'un hiatus dans la chaîne des faits nécessaires au développement de sa thèse il répond par l'impérieuse et inévitable nature des choses, que les fautes et les crimes des gouvernements et des hommes peuvent violer, mais dont, pour l'avoir violée, les hommes et les gouvernements meurent nécessairement toujours !...