Reinwald
-\ Xe pas perdre de vue l'époque où ceci a été écrit.
beaucoup de talent et à leur manière des écrivains, mais cela ne suffit pas pour une littérature. Les livres russes, comme les hautes classes russes, comme le gouvernement russe, comme tout ce qui tient en Russie au développement quelconque de Tintellectualité, recherchent avec trop d^empressement le joug de ridée européenne pour avoir la force de le secouer et de le rejeter. Et le secouer, c'est trop dire encore... mais seulement pour avoir la force de s'en passer 1
Et cela est si vrai que les compositions traduites par Chopin ressemblent elles-mêmes à des nouvelles qu'on aurait traduites en russe, et qui auraient été primitivement écrites en français, en anglais, ou en allemand, dans une des trois langues littéraires de TEurope. L'inspiration qui anima ces nouvelles, nous l'avons coudoyée cent fois, et la forme n'est pas plus neuve que Tinspiralion. Quoique relativement supérieures à tout le reste du livre, les deux nouvelles de Lermontoff, qui sont les deux tiroirs d'un même roman et qu'il a intitulées Bêla et la Princesse Mary, ne sont pas plus russes que les autres.
L'auteur y refait, sous le nom de Petchorin, ce beau roman de René, la seule chose vraie qu'ait écrite Chateaubriand, et par un procédé assez grossier d'imitation (toujours l'imitation !) il le mêle à la forme, si abrupte et si piquante, des Memoranda de lord Byron. C'est le vieux type qui a couru le monde du xix^ siècle, un peu partout, que nous retrouvons dans le roman
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de LermontofF, mais ni son bonnet caucasien ni sa redingote à brandebourgs dor et à fourrures ne nous ont empêché de le reconnaître. Croil-il Tavoir renouvelé parce qu'il lui a fait porter l'uniforme, et, lui que les Russes, dit on, dans leur éternelle manie d'Européens, appellent leur Balzac, a-t-il donc vu dans cet illustre modèle, dont on incline le nom jusqu'à lui, que jeter un costume étranger sur un type équivaille à en créer un?
Chose naturelle, du reste, qu'il en soit ainsi, car c'est une même loi qui gouverne tous les phénomènes. Oii il n'y a pas de société, il ne peut y avoir que l'expression d'une société étrangère. Lermontotï et Pouchkine sont des littérateurs français, mis au piquet dans la langue russe, et qui s'impatientent peut-être — comme la chèvre — contre la corde qui les y retient. On peut donc afflrmer, sans même toucher à l'amour-propre de ces messieurs, que la Russie, « le fruit pourri avant d'être mûr » de Diderot, — éclair de bon sens qui avait passé dans son génie à travers les fumées grisantes du moka de Catherine II, — n'a pas encore un grand artiste, un grand poète, un grand penseur, un homme, enfin, qui se soit une seule fois servi en maitre d'une langue que de Maislre (qui s'y connaissait) comparait à celle d'Homère, et qui pourrait devenir un des plus merveilleux instruments dont l'imagination des hommes put jouer. Le seul livre vrai qu'elle possède, en savez-
VOUS le nom?... C'est le recueil des bulletins et des pensées militaires de Souvarof, Thomme unique de ce pays dont la grandeur soit naïve, sauvage, tarlare, et non du plaqué de civilisation plus ou moins réussi. Certes ! si Catherine le Grand vivait en Tan de grâce 1854, que penserait-elle du mot flatteur des philosophes :
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,
et qu'elle n'acceptait de son temps que comme une espérance, un chant du coq, un point du jour?... Qui sait si ce mot trop antidaté ne lui paraîtrait pas une ironie, et si le désappointement pour son pays n'enverrait pas un noble nuage de tristesse sur ce petit front carré dont le prince de Ligne disait avec raison : « D'une tempe à l'autre, voilà l'empire ! »
Nous ne sommes pas plus heureux en mémoires privés qu'en histoire générale et qu'en roman. Les Mémoires secrets du sieur de Villebois sur la cour de Russie pendant les règnes de Pierre le Grandet de Catherine P^ (1), publiés par le comte Hallez, n'ont point satisfait une curiosité qu'on avait d'abord excitée. On disait, en prenant des airs de discrétion charmée,
i. Dentu.
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que Fempereur actuel de Russie avait fait défendre l'introduction de ce livre dans ses États. Cela donnait à penser qu'il y avait des choses bien fortes... Il n'y a rien ! Ce vieux Breton de Villeboisest un déplorable observateur.
Les Mémoires ne contiennent sur Pierre le Grand, qui n'est qu'un grand barbare rongé de fausse civilisation, que ce que nous savons tous ! Dans sa position d'amiral et de Français, car cela fut longtemps une position que dêtre Français à la cour de Russie, il aurait pu voir bien des choses, et s'en souvenir, mais il n'avait point le regard qui pénètre. Peut-être ne lavait-il jamais eu, ou l'avait-il hébété dans ces immenses soûleries (orgies ne dirait pas assez) dont, il nous donne l'affreux détail et qu'aiment ces buveurs d'essence de feu qui vivent dans la neige. Du reste, avons-nous besoin de le regretter ? Qu'y a-t-il de compliqué, d'entremêlé, de profond, de savant, de nuancé, dans cette société russe, imitatrice par en haut, sauvage par en bas, et qui croit à ses maîtres comme à saint Serge et à sainte Anne, c'est-à-dire plus qu'à Dieu, pour qu'il nous faille un observateur et un peintre, sous peine de ne pas la comprendre ? Trois coups de pinceau trempé dans du vermillon, la couleur russe par excellence, — car, en russe, }oiige est un synonyme de beau, — et c'est fait ! H n'y a point à dédoubler ce peuple, simple, quoique rusé, sur lequel la civilisation n'est que superposée, et qui, s'il pourrit.
comme disait Diderot, pourrit du dehors au dedans. Politiquement, il u\ a. point de peuple, ni pour le présent ni pour l'avenir, chez lequel Taristocratie parle une langue étrangère, et, socialement, il n'y a à Saint-Pétersbourg que des Kalmouks sans originalité. Il fallait toute la fatuité de cette grande sotte de philosophie pour admirer cela, en s'y reconnaissant. Quanta Pierre P% les Mémoires du sieur de Villebois ne montreront pas une tîbre ou un muscle inconnus dans cette figure allumée de chef de hordes qui a voyagé et de badaud qui rapporte chez lui les coutumes étrangères. Il est des gloires à bon marché. Pierre le Grand, Catherine II la Grande, et qu'on a appelée le Grand, comme si ce n'était pas assez que la Grande, sont de ces gloires qui diminuent beaucoup àTexamen. Lun et l'autre, ils ont beaucoup fait, mais, leur peuple donné, il était facile de le faire. Ils avaient sous eux une colossale obéissance... Il n'y a que les peuples de ce côté-ci de l'Europe, si vite cabrés, qu'il soit difficile de gouverner et qui nous donnent, par conséquent, la véritable idée de la force de celui qui les gouverne et la justification de sa gloire. Les peuples sont comme les femmes. Le beau mérite de subjuguer celles qui ne résistent pas... qui aiment et qui obéissent !
Les Historiettes (2) de Tallemant des Réaux ont, pour la première fois, été publiées en 1834. Toute l'époque d'alors, très tournée au furetage historique, accueillit avec la curiosité d'une commère, friande de détails et de médisances de toutes sortes, ce bavardage de portier qu'un bourgeois cynique avait recueilli dans un langage digne de la chose. En soi, c'était une de ces publications qui n'ont aucun des caractères de conscience, de moralité, — et même de talent, — qui donnent aux livres l'autorité et la durée. Mais il ne faut rien mépriser en histoire. A Venise, l'impassible gueule du lion de bronze recevait aussi bien la dénonciation fausse ou troublée du goujat
1. Historiettes de Tallemant des Bf^au.v. Préface de Paulia Paris [Pays, Il mars 18oi).