‹ Á côté de la grande histoireChapitre 7 sur 44 · Ce chapitre date de · texte numérisé non relu

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c'est autre chose ! L'histoire, qui met la main sur toutes les artères d'une société, ne saurait naître que quand une société existe assez pour avoir le besoin de se raconter et de se connaître. Et qui donc croirait risquer un paradoxe en affirmant qu'il n'est rien de semblable en Russie, si Ton entend par société quelque chose de lié, de pénétré, d'intimement fondu, d'identique; quelque chose, qu'on nous passe le mot! de nationalement soi, qui dépose d'une autonomie?...

Analysez donc cet empire singulier, inachevé et vieux déjà, vous ne trouverez en bas que les hordes des Ivans dont les tentes, fichées dans la terre, ne se lèvent plus et sont des villes, et en haut des individualités européennes qui, par le cerveau de Pierre P"" ou de Catherine II, ont pensé un gouvernement comme l'ajirait pensé Montesquieu. Entre ces esprits européens, ces fabricateurs de peuple à la main, et ces hordes qui sont le matras sur lequel ils ont opéré avec une si grande énergie, on chercherait en vain un peuple. Le creuset est prêt, la matière chauffe ; il viendra, sans doute, mais il n'est pas venu. Malgré le commandement, malgré l'obéissance, malgré ce fouet d'or avec lequel on bat la mer et qui n'a jamais quitté la main des races asiatiques depuis Xerxès jusqu'à Pierre le Grand, un peuple à sculpter en pleine barbarie ne se coule pas aussi vite que la statue de Falconet.

L'aristocratie de Saint-Pétersbourg, qui s'est faite

européenne aussi pour des motifs moins élevés que ceux du czar Pierre, cette aristocratie qui n'est pas plus Russe que Catherine, qui était Allemande, qu'Alexandre et Nicolas eux-mêmes, lesquels, à travers la langue officielle de leurs ukases, apparaissent comme des princes fort distingués, mais entièrement européens de mœurs, de connaissances et de génie ; l'aristocratie de Saint-Pétersbourg n'est pas plus une société que des régiments de Cosaques ne sont un peuple. C'est une imitation de société qui s'essaie encore, c'est un fantôme brillant qui joue la vie, un basrelief byzantin en cire flexible, mais toujours prêt à recevoir l'impression du doigt de chair ou du cachet de métal. Délicieux de souplesse et d'inanité morale, les Russes cultivés sont les Alcibiades de l'Europe. Caméléons qui prennent toutes les teintes, ayant dans l'esprit ces mouvements charmants du singe que Joubert discerne si bien dans l'esprit de Voltaire, ils sont, en raison de toutcela,deredoutables diplomates, mais, sans caractère comme tous ceux qui font beaucoup de personnages, ils n'ont à eux ni leur élégance, ni leurs mœurs, ni leur littérature, ni leurs vices. Ils revêtent tout ; ils ne ressentent rien. Copistes qui par vanité ont la prétention d'être originaux, ils achètent nos tableaux, nos acteurs, nos modes, nos livres, notre langue, ils reproduisent notre corruption, et, pour ne pas manquer toutes les nuances de la copie, ils en font souvent une caricature. De tels hommes

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pourraient-ils avoir une histoire ? L'histoire, c'est de la grande peinture. Elle importe à la figure humaine. Mais quand on est condamné à n'être qu'un masque, on se soucie bien des portraits !

Et voilà l'excuse que Beaumont-Vassy pourrait faire valoir en faveur du livre manqué qu'il nous donne. Son ouvrage n'est qu'une incomplète série de renseignements d'historiographe ; ce n'est point un travail sagace et savant d'historien. L'histoire ne s'invente pas. Oij Taurait-il prise? Elle n'est pas plus dans le bruit des journaux d'une époque que dans le silence des cartons d'une chancellerie. Les sources historiques les plus profondes, malgré le limon de la personnalité qui s'y mêle, sont très certainement les Mémoires, et, nous l'avons dit plus haut, les Mémoires n'existent pas en Russie. Malgré la force d'imitation des hautes classes, qui fait ressembler les mœurs russes à la descente de la Courtille d'un carnaval sous Louis XV, elles n'imitent point les Mémoires de cette société qu'elles imitent. Et ce n'est pas seulementune raison politique (quoiqu'elle y soit pourtant) qui les empêche de se livrer à cette imitation dernière devant laquelle leur nature simiesque, pour la première fois, s'arrête court. Nous ne voulons pas déshonorer la Russie ! ce n'est pas uniquement la peur de cet œil qui ne dort jamais, — qui s'ouvre au plafond entre deux lustres, — qui s'ouvre au parquet entre les deux roses d'un tapis, — et l'ombre mena-

çante de cette main retrouvée sur tous les murs et qui peut les saisir dans leur alcôve la mieux fermée, et les jeter, en deux temps, aux traîneaux fuyants de l'exil, qui empêchent les Russes de préparer leur histoire future en écrivant des Mémoires, — ces mines d'où l'Histoire doit sortir ! Il est de cela une raison plus intime, et qui vient de leur nature même.

Il n'y a que les niais qui croient à l'impartialité dans le monde. Les Mémoires sont les revanches de la personnalité froissée, dont le ressort comprimé s'échappe enfin, ou les épanouissements de la personnalité heureuse, qui fait la belle et qui s'étale, à l'odalisque, sous son éventail de plumes de paon. Dans les deux cas, c'est de la personnalité exaltée, et la personnalité, nous l'avons dit, manque aux Russes. Ils peuvent être des chevaliers de Grammont dans la vie ; c'est un air à prendre, un habit à porter, un propos à tenir, une manière de saluer, de monter à cheval, de mettre ses bottes, ou de se les faire ôter par des princesses, — comme faisait Lauzun. Mais être l'Hamilton du chevalier de Grammont, c'est plus difficile ; car le génie, comme la conscience, c'est la perle divine qu'on trouve au fond de la coquille d'huître de Thumanité, et que tous les monteurs de pierres fausses ne pourront imiter jamais 1

Que la critique finisse donc par être légère à Beaumont-Vassy! Les historiens de la Russie, les vrais, les seuls, ne sont point ceux qui ont la préten-

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tion ou la volonté d'écrire, en quatre points, une histoire de l'empire russe, mais ce sont les observateurs sans missions officielles, les artistes intuitifs, les voyageurs surtout, qui, un beau matin, s'en vont regarder l'énorme sphinx au visage et reviennent nous dire ce qu'ils en ont vu. Vous rappelez-vous l'effet de lumière et de bruit que fit, il y a quelques années, en Europe, le livre du marquis de Custine sur la Russie?... Ce n'était pas là un livre d'histoire, mais c'était un livre qui devait servir à l'Histoire, et quelle histoire, du reste, avant ou depuis cette époque, nous renseigna plus que ces magnifiques tablettes d'un observateur? Il est vrai que les uns reprochèrent à l'auteur du Voyage en Russie un peu d'humeur dans les opinions, et les autres beaucoup d'ingratitude vis-à-vis d'un pays qui l'avait reçu avec une si coquette hospitalité. Qu'importaient ces murmures autour de ce livre? il n'en restait pas moins le seul ouvrage où l'histoire de la Russie, de ce pays ouvert aux voyageurs, mais fermé à la pensée, cette histoire qui ne s'écrit pas, avait été devinée, saisie au vol, et rapportée parmi nous sous la forme la plus individuellement éloquente. Quand on fit le procès à ce chef-d'œuvre, qu'on lira encore quand on saura la Russie par cœur, personne ne se dit que Custine était de cette famille dejugeurs dont madame de Staël se vantait d'être, — madame de Staël, qu'il rappelle d'ailleurs pour le style et pour sa manière habituelle et soudaine de faire partir Vétincelle de l'aperçu.

« Je serais conduite à Féchafaud, — disait un jour madame de Staël, — qu'en chemin, je crois, je voudrais juger le bourreau. » Custine avait plus difficile à faire : il avait à juger ceux qui voulaient le séduire, et il a été plus fort que ses séducteurs. Pour l'écrivain français, dont la plume pouvait universaliser le blâme ou reloge, la fine Russie avait pris son plus beau sourire grec et revêtu toutes ses grâces de Cléopâtre asiatique. Mais Custine porta sur elle un regard qu'aucun sentiment n'a troublé. Il ne revint pas de Saint-Pétersbourg ivre-mort de ce philtre où Diderot avait bu. Le grand seigneur y avait résisté mieux que le bourgeois philosophe. Et, puisque nous parlons tant d'histoire, il se montra surtout historien par ce côté encore qu'aucune considération ne put voiler ou diminuer, dans son livre, ce qu'il crut être la vérité. Tout grand pouvoir, qui se fait charmant, doit avoir pour les plus nobles esprits des fascinations d'Armide, mais quand on est un lynx, on garde ses yeux, et on ne permet même pas à la Toute-Puissance, devenue aimable, de vous les fermer avec sa plus douce main de fer, gantée de velours.

Que si nous tenions à prouver en détail ce que nous avons dit plus haut de l'absence complète d'originalité en Russie, voici un ouvrage qui

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serait UD bon argument. Les Russes écrivent peu; nous en avons dit les raisons. Ils sont d'ailleurs plus près du fait que de la pensée, et, quand ils pensent, ils inventent moins qu'ils ne se souviennent. L'ouvrage en question, entièrement russe, a été traduit en français par un homme d'esprit, de savoir et de goût. Chopin a eu l'heureuse idée de réunir en un volume (1) plusieurs Nouvelles dues à la plume des écrivains russes les plus vantés dans leur pays. Deux surtout parmi eux semblent avoir fixé la renommée, qui s'en va parfois comme elle est venue, et sans avoir plus de raisons pour s'en retourner que pour venir.

Pouchkine etLermontoff attendent encore que l'Europe s'occupe de leurs œuvres. Pouchkine, il est vrai, a commencé de jeter sur le tambour des journaux français son nom cymbalique, un de ces noms, par parenthèse, que la gloire aimerait à faire sonner I Il nous semble que Mérimée a traduit quelque chose de Pouchkine, dans ce style ferme et sobre de Mérimée qui donne à la pensée la densité peut-être un peu sèche du métal. Mais Lermontoff est moins connu. Eh bien, tous les deux, si nous nous en rapportons à ce que Chopin en publie (2 , établissent, par leur genre de talent et par leurs œuvres, qu'on n"a pas vu luire en Russie le premier signe d'une littérature I Bien avant ce moment, on y verra des académies, et même des gens de

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