‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 11 sur 23 · H4 A COUPS DE CANON · texte numérisé non relu

H4 A COUPS DE CANON

tant des gerbes sombres qui me rappellent, je ne sais pourquoi, dans ce décor funèbre, les hauts panaches noirs des chevaux de corbillard, et où les pierres voltigent comme des fétus de paille.

C'est ou plutôt c'était une de ces grandes et belles fermes de l'Aisne, riche et monumentale comme un château, posée superbement au milieu des grasses terres à betteraves. Maintenant, il n'en reste plus que des murs décharnés, un haut pignon toujours debout et sur lequel les Boches déversent furieusement des tonnes de métal, s'imaginant à tort ou à raison que cette ruine qui domine la plaine nous sert d'observatoire d'artillerie. L'ennemi lui en veut aujourd'hui.

Le petit bois que nous traversons, en nous masquant le mieux possible derrière les buissons, — car les sifflements des balles nous font cortège, — offre le désordre inexprimable des lieux où l'on s'est battu récemment, et celte solitude sinistre des terrains non défilés aux yeux de l'un et de l'autre parti. C'est ici que naguère les Allemands, par un violent retour offensif, ont voulu nous rejeter de l'autre côté

SOUS LE FEU Uo

de l'Aisne. Mais nos 75 étaientlà. Le colonel i\..., qui les commandait dans ce secteur, laissa l'ennemi approcher en rangs serrés jusqu'au bord du plateau dénudé, jusqu'à ce petit bois dévalant, où nous sommes en ce moment et où nos fantassins les attendaient ; et là, à bonne portée, nos pièces en firent un épouvantable massacre. Voulant se précipiter dans le bois, pour échapper aux rafales meurtrières, les deux régiments allemands qui opéraient là se jetèrent sur les fusils et les baïonnettes de nos fantassins, qui tenaient bon ; ils refluèrent alors vivement vers l'arrière; mais, sur le plateau dénudé, nos terribles obus, dans un tir fauchant admirablement réglé, les suivaient pas à pas, avançant ou reculant avec eux. Bien peu des 6 000 hommes qui, ce jour-là, s'étaient rués sur nous, regagnèrent leurs tranchées.

Dans le bois entrecoupé de clairières où nous sommes maintenant, et où, arrêté par nos baïonnettes, l'ennemi commença sa fuite éperdue sous les rafales imprévues et soudaines de nos batteries, c'est un désordre tragique. Par-ci par-là, des ébauches de tranchées, hâtivement creusées, puis abandonnées, et partout, dans

Page 1