HO A COUPS DE CANON
la loi des moindres carrés sur la chance qu'ont les militaires de rentrer au bercail sans avoir les os cassés ». Beaux sujets de thèses à soutenir en Sorbonne!
En fait, seuls quelques obus de 77 viennent saluer notre rapide passage. Le 77 n'est d'ailleurs réellement dangereux que lorsqu'il vous tombe tout juste sur le bout du nez. A quelques pas, il est presque négligeable et c'est proprement Y « obus humanitaire », ainsi que je l'ai entendu dénommer par d'humbles guerriers pantalonnés de bleu horizon.
Nous voilà maintenant défilés par un pli de terrain et nous arrivons à l'Aisne. Le pont de pierre sur piles qui la traversait à cet endroit est démoli; on y fait une réparation de fortune, au moyen de madriers, pour le passage des fantassins qui sans cesse doivent traverser la rivière pour leur relève et leur ravitaillement, mais la passerelle ainsi construite a été plusieurs fois démolie par les obus boches.
Cela lient évidemment à ce que la position du pont, encore qu'invisible directement des positions ennemies, peut être atteinte par leur tir indirect, étant indiquée sur la carte. Aussi,
s'est-on finalement arrêté à la solution élégante d'une passerelle sur chevalets construite en un tour de main par nos sapeurs et qui, à quelques décamètres de là, fait la nique à l'ennemi, tandis que celui-ci continue à arroser innocemment, de ses tonitruants projectiles, les ruines Inutilisées du pont de pierre. Tant il est vrai, dans cette guerre, que la meilleure chance de sécurité est de n'employer pour quelque usage que ce soit aucun des ouvrages indiqués sur les cartes, d'habiter en dehors des maisons, de marcher ailleurs que sur les chaussées, de ne jamais passer les rivières sur les ponts, de ne point mettre de canons ni de défenseurs dans les forteresses.
Un Littré tombant brusquement de la lune
et qui entreprendrait, d'après ses constatations,
de définir le sens de certains mots couramment
i employés sur la ligne du feu, serait amené
(ainsi à des définitions qui ne laisseraient pas
! d'être quelque peu inattendues pour les « gens
de l'arrière », pour ces braves gens de l'arrière
dont on parle tant depuis quelque temps et en
si mauvais termes, et qui ne méritent assuré
ment ni cet excès d'honneur ni cette indignité,
Ainsi, on lirait dans ce nous eau Littré des choses comme celles-ci : « Village : groupe de parallélipipèdes de pierres doués d'un pouvoir magnétique spécial attirant les masses ferrugineuses que les Boches projettent vers le ciel, avec des sarbacanes d'acier, pour prouver qu'ils sont les élus de Dieu. Le village a ceci de particulier qu'il est le seul endroit du pays où les guerriers n'habitent pas, les bois, champs et autres lieux démunis de maisons étant exclusivement réservés à cet usage. » — « Route : zone étroite, pierreuse, limitée par deux lignes parallèles traversant le pays en tous sens et qui s'en distingue par son aridité. Sur les routes, on ne laisse pas pousser le moindre brin d'herbe, la moindre végétation, à l'encontre des terres circonvoisines, pour bien montrer la désolation dangereuse qui règne en ces lieux où les piétons et véhicules doivent se bien garder de circuler. Pour mieux désigner aux hommes, et de loin, l'abord des routes et les empêcher de s'en approcher, on les a bordées généralement d'arbres visibles à grande distance. » — « Forts: le seul endroit de la zone des armées où il n'y ait actuellement point de canons », etc., etc.
Sur l'autre rive, des « bitous » sont là, le fusil à côlé deux, caparaçonnés de boue desséchée et craquelée, et qui jouent au bouchon. « Bitous » est un de ces aimables sobriquets dont les artilleurs désignent familièrement leurs camarades fantassins.
Nous montons dans le coteau boisé, et comme les balles se mettent à siffler beaucoup plus que les gentils rossignolels, nous laissons les trois chevaux au trompette et continuons à pied, le colonel et le brigadier, votre serviteur. Nous sommes évidemment vus des tranchées allemandes, car les « psss... psss... psss... » des balles passent continuellement à nos oreilles comme un essaim mortel et bourdonnant.
Explorant toujours le terrain en vue d'y trouver le meilleur emplacement pour les pièces qu'il veut amener là, le colonel me conduit peu à peu jusqu'à la ferme de C... qui, à quelques centaines de mètres, dresse ses hautes murailles éventrées et veuves de leur toit. Sur elles en ce moment les gros crapouillots allemands de 210 millimètres tombent avec fracas en proje-