‹ A coups de Canon, notes d'un combattant;Chapitre 13 sur 23 · H 8 A COUPS DE CANON · texte numérisé non relu

H 8 A COUPS DE CANON

nid d'oiseau est posé, finement tressé d'herbes séchées, où reposent de coquets petits œufs blancs. A un mètre, des lettres, des papiers, que l'homme, gisant, a eu, avant d'expirer, la force de sortir de sa poche, ou que l'explosion en a arrachés, tout mouillés dans l'herbe, maculés de terre ; le « soldbuch » du soldat : c'est un boulanger saxon; sa photographie : il n'avait pas de barbe, il en a ici, dans l'herbe ; celle de sa Gretchen, jolie, ma foi, avec sa figure grasse et ses tresses bien lisses ; une de ces blondes Allemandes, dont l'âme enferme, dans un parterre de myosotis, tant de férocité. Voici des lettres de la Gretchen à son « cher Albert » ; elle lui dit de ces banales chatteries, toujours neuves à qui les reçoit, lui demande de lui envoyer des « souvenirs », — apparemment quelque pendule, — lui parle sans cesse de l'aide de Dieu, cet autre a fidèle second ».

En nous avançant vers la ferme toujours bombardée, nous rencontrons d autres cadavres encore, quelquefois tombés en tas. Enfin le

colonel a trouvé la position qui convient et où l'on amènera les pièces à la fa\eur d'une des prochaines nuits.

Nous revenons en arrière, toujours accompagnés par le bruit de petite flûte que font à nos oreilles les balles mauser, et le craquement léger qui jaillit quand elles s'enfoncent dans un arbre voisin. Le colonel ne paraît pas y prêter attention, mais à chaque sifflement il sourit et ses lèvres en imitent le bruit reptilien, et il fait, sans broncher, des réflexions sur la philosophie de ces choses : quelle est la probabilité pour qu'une balle sifflant à une oreille humaine, c'est-à-dire passant à une distance très faible et facile à déterminer, casse la tête à qui elle est destinée? C'est un calcul aisé... avec une table de logarithmes. Malheureusement nous avons oublié d'en emporter en ces lieux et il n'y en a point dans les chariots de batterie. C'est une grave lacune. Comment ne mépriserait-on pas le danger à côté d'un tel homme !

En nous défilant un peu, nous nous dirigeons maintenant vers les tranchées du x* d'infanterie, au bord du plateau où le colonel vient

plusieurs fois chaque semaine apporter le réconfort de sa présence et de ses paroles... les autres jours, c'est celui de ses actes. Après nous être un peu égarés, nous finissons par trouver l'entrée des tranchées; un homme nous conduit. Ce sont des réservistes qui sont là ; ils ont des barbes hirsutes, des kilos de glaise plaqués sur leurs vêtements, mais des mines superbes et mâles. Les officiers sont en capote, le fusil en main. A dix mètres, rien ne les identifie.

Les tranchées sont très bien faites à cet endroit, taillées nettement dans la terre grasse, luisantes, bien découpées. Cette terre à betteraves est d'ailleurs très propice au travail de la sape. Elles sont fort étroites et c'est un avantage, car les éclats d'un obus tombant à proximité ont d'autant moins de chance d'atteindre le fond d'une tranchée de profondeur donnée qu'elle est plus étroite ; et d'autre part un obus donné tombera d'autant moins facilement dans la tranchée elle-même que sa section horizontale sera moindre. Dans celle-ci un homme peut tout juste passer, et il en serait empêché s'il était obèse, — c'est peut-être pour cela.

après tout, qu'on réforme tant de robustes gaillards sous prétexte qu'ils pèsent plus de cent kilos, à moins que ce ne soit parce qu'ils offrent trop de surface apparente aux projectiles. Quoi qu'il en soit, comme il faut assurer dans la tranchée la circulation et le va-et-vient nécessaires, et comme dans celle-ci deux hommes ne peuvent pas passer de front, on y a ménagé de dix mètres en dix mètres de petits espaces plus larges et semi-circulaires, des sortes de petits garages où l'un des hommes attend que l'autre l'ait croisé. — J'ai d'ailleurs remarqué que, dans les divers secteurs du front où j'ai été amené à opérer, les tranchées sont agencées suivant des types différents, ce qui tient non seulement à la nature du terrain mais aussi aux idées particulières des officiers qui les organisent. De fait il y a cent manières excellentes d'aménager des tranchées.

Celles-ci sont un dédale extraordinaire, provenant de ce qu'elles ont été avancées progressivement vers l'ennemi par des boyaux transversaux, puis parallèles, d'où résulte un vrai labyrinthe. Comme on y est complètement enfoncé et par suite incapable de rien voir au

dehors, on s'y perdrait immanquablement à chaque carrefour, si nous n'étions conduits par une tendre Ariane, qui est un poilu très broussailleux, calleux, pileux, terreux, ne rappelant que d'assez loin la dolente sœur de Phèdre.

Il y a aussi aux carrefours de précieuses plaques indicatrices. Ce sont généralement des demi-betteraves sur la section bien blanche et très nette desquelles on a écrit au crayon à encre les indications nécessaires avec des flèches dûment orientées. En voici une qui indique le poste du colonel ; voici 1' « Avenue des Boches » ; voici d'autres indications imprévues, pittoresques et gauloises.

Car la gaieté, la bonne humeur, l'esprit, ces fleurs gracieuses et charmantes de notre terre, s'épanouissent sur la ligne de bataille en une floraison continue et si touffue que la mort ellemême ne la peut point détruire, malgré ses rudes coups de faux. Notre « légèreté », que les cuistres teulons n'ont jamais comprise et qu'ils prenaient pour une marque de notre infériorité, — l'éléphant ne peut pas comprendre l'oiseau, — notre subtile gaieté ne nous a pas abandonnés dans

ces heures tragiques où la patrie bondit sous une ignoble étreinte.

Mais n'est-ce pas justement parce qu'il est gai et léger que le peuple français survole de toute la hauteur d'un splendide coup d'aile l'âme épaisse et lourde de ses ennemis? En proie à une sorte de sombre et intolérant mysticisme, ils se croient, eux, en possession de la vérité absolue et, partant, du droit de tyranniser les mécréants de la religion germanique ; lui, indépendant, ami de toutes les nuances dont la variété fera l'harmonie de l'humanité tant qu'on n'aura pas réduit celle-ci à marcher synchroniquement au pas de parade, aimablement sceptique, il puise dans son incorrigible légèreté la folie de ne jamais croire que « c'est arrivé », et de prendre si peu au sérieux la vie elle-même qu'il est prêt à la sacrifier à ce mythe inconnu des Teutons : la Liberté.

Légèreté en effet, légèreté sublime et délicieuse, et qui par cela même est vouée au triomphe. Car si vous essayez de plonger une fleur légère au fond d'une mare, croupissante et pesante, toujours elle remontera à fleur d'eau et viendra flotter au-dessus de la surface

épaisse. Il semble que le principe d'Archimède soit aussi vrai dans l'ordre moral que dans i l'autre.

Après nous être longtemps et amplement ! enduits de terre grasse au passage, nous arrivons enfin au poste du colonel. Celui-ci, qui vient d'être tué, est remplacé provisoirement par un commandant d'infanterie coloniale, M. D..., maigre, à figure énergique qui luimême, hélas ! sera tué quelques heures plus tard, à l'endroit précis où nous le trouvons, par un obus malheureux. 11 est dans son abri couvert de chaume, assis sur la paille, le téléphone en main, relié par lui à la brigade qui est un peu en arrière. Du tabac, des pipes, quelques papiers, un fusil à portée de sa main, complètent le « mobilier » de ce poste de commandement. La seule chose dont il se plaint est que les hommes ne peuvent guère manger chaud, car il faut aller chercher leur soupe au cantonnement, qui est loin en arrière, à une demi heure de marche au moins. Mais on ne peut faire de feu dans la tranchée, sous peine de signaler à l'ennemi les endroits où elle est occupée en nombre et d'y attirer promptement une « cl

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lée d'obus », comme disent pittoresquement le^ hommes.

Les balles sifflent d'ailleurs continuellement au-dessus de nos têtes, mais sans danger pour nous, puisque nous sommes abrités derrière les hauts parapets de terre. Mais, aux endroits où, pour une raison quelconque (par exemple un seuil de roc que la pioche n'a pu entamer), la tranchée n'a pas la profondeur voulue, il faut bien se garder, de montrer la tête à l'extérieur si peu que ce soit : une balle bien placée aurait vite fait de vous rappeler au sentiment des réalités en vous expédiant ad paires. Car aucune idée ne vous entre aussi facilement dans la tête que celle qui y est portée par un morceau de métal bien pointu. Trop d'imprudents ou d'inattentifs Font appris à leurs dépens.

A chacun des créneaux de la tranchée allemande, comme d'ailleurs de la nôtre, des fusils sont en effet tout installés sur des supports ou des chevalets, et exactement pointés vers le bord de la tranchée adverse. Au premier objet suspect signalé par les guetteurs dans le champ des périscopes, ils partent presque tout seuls, si j'ose dire, car nul doigt n'a besoin d'en près-

ser la gâchette, une simple ficelle en faisant l'office, que l'homme tire du fond de la tranchée loin de l'espace vide et dangereux que constitue pour lui le créneau et qui est vraiment, au sens propre du mot, une meurtrière.

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