CHAPITRE VII
On a beaucoup médit de cette guerre de tranchées, si contraire à la « furia francese », et qui devait, semble-t-il, insurger tous nos nerfs, tous nos sentiments amis de la lumière, de la franchise, du visage découvert. On a eu tort, et aussi de s'étonner de la facile et tenace patience avec laquelle nos soldats se sont adaptés à cette vie... et à cette mort... de terrassiers. N'y a-t-il pas dans leur cas quelque chose de la légende d'Antée qui reprenait et fortifiait ses énergies par le simple contact avec la terre, sa mère?
Peut-être laissé-je courir trop loin mon imagination, mais il me semble que ces soldats de France, dont la plupart sont des paysans et qui savent que la terre, leur bonne terre tendre est la source même de leur pauvre bonheur, et qui
sentent inconsciemment que c'est d'elle qu'émanent non seulement les plantes nourricières, mais aussi les corps et les âmes des hommes, et l'humble église et la petite maison nalale, il me semble que ces hommes ont dû sentir, plus vivement peut-être, l'âpre devoir de défendre cette terre maternelle en s'y enfouissant tout vivants comme y dorment leurs pères. A l'ennemi au contraire, elle doit paraître hostile et détestée, il s'en dégage je ne sais quel effluve moral, je ne sais quel parfum spirituel, je ne sais quelle sympathie française, qui nous fortifie et les enveloppe, eux, d'une atmosphère déprimante.
Le commandant D... nous conduit jusqu'à la tranchée de toute première ligne, à l'endroit où la tranchée allemande est si proche qu'on pourrait, semble-t-il, la toucher en étendant la main. Elle est là, pareille à une longue bouche hideuse derrière la voilette des fils de fer barbelés. Mien n'y décèle la vie toujours présente et la mort que celle-citientsuspendue sur nous. La nuit pourtant, quand les canons ont apaisé leur voix tumultueuse et que l'ombre étend sur les choses cette mutité qui ton jours l'accompagne,
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ou y entend les Allemands parler entre eux, et leur verbe acre et guttural soufflette le grand silence ténébreux et si doux.
Le commandant nous dit combien il est content de voir des artilleurs; on sent le même sentiment chez les hommes, dans leur attitude, dans leur regard. Cette visite que le colonel répète souvent a pour effet non seulement d'assurer avec l'infanterie une liaison, que le téléphone réalise d'ailleurs aussi, quoique moins intimement, et qui permet de mieux régler le tir des batteries, mais en outre d'apporter un grand réconfort moral aux fantassins.
Sur les fils de fer barbelés qui bordent près de là notre tranchée, quelques cadavres ennemis sont restés accrochés, pris comme des mouches dans un grillage. Sur le coin de route qui passe exactement entre notre tranchée et celle de l'ennemi, une auto, une belle limousine, se profile, abandonnée, depuis de longues semaines, figée là par un de nos obus lors de la dernière retraite des Allemands dans ce secteur. Derrière ses glaces brisées, affalés sur les banquettes, des officiers allemands doivent dormir leur dernier sommeil. Mais personne, ni d'un
côté ni de l'autre de la barricade, ne peut pour l'instant se risquer à aller faire l'inventaire funèbre de cette auto ; et pendant des semaines sans doute, elle profilera encore sur ce coin de ciel sa silhouette élégante et muette.
Le commandant D... nous fait admirer sa section de mitrailleuses admirablement installée dans un coin de la tranchée, la gueule du terrible outil béante et silencieuse dans un mince créneau, mais prête à cracher le métal mortel.
Nous retournons maintenant sur nos pas et soudain, près du bureau (!?) du commandant, c'est une ruée pittoresque et rapide de fantassins, le fusil d'une main, l'autre joyeusement tendue. Le vaguemestre vient d'arriver, et déjà il distribue ces petits papiers maculés de griffonnages noirs, par quoi les âmes qui se chérissent communiquent à travers les espaces. Pendant ce temps, des shrapnells allemands éclatent, ma foi très près de nous ; mais personne ne prête attention à leur nuage blanc, à leur fracas pourtant douloureux à l'oreille, au sifflement tout proche et si étrange de leurs balles de plomb : on est tout « aux lettres » et la mort même est maintenant éclipsée par
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un événement qui semble la dépasser infiniment en importance.
0 vaguemestre, être béni des dieux et surtout des hommes, messager qui mets une petite sueur d'angoisse aux tempes des plus farouches soldats, chose que n'a jamais pu faire la mort imminente, tes humbles galons de sous-officier, pourtant bien usés, déversent lorsqu'ils surgissent à l'horizon, plus de soleil aux âmes que le soleil levant. Tu es le vrai dieu des guerriers, car tes mains calleuses de fée barbue relient chaque minute au passé et à l'avenir, les présents aux absents ; tu es plus chéri que les fiancées, plus adoré que les épouses et les amantes, plus pieusement vénéré que les vieux parents, plus souriant que les enfants, car tu es à la fois tous ces êtres chers puisque tu nous apportes les échos bondissants des battements de leurs cœurs. Mais garde-toi pourtant, vaguemestre, de tomber dans le péché d'orgueil et de gonfler démesurément tes narines vaniteuses; n'oublie pas que la roche Tarpéienne est près du Capitole et que peut-être, hélas ! un jour tes sublimes galons de sous-officier se mueront dans l'humble ficelle de l'adjudant. Ce jour-là
tu seras quelque chose de plus, et, pourtant, tu ne seras plus rien.
Au sortir de la tranchée, dans le terrain découvert où nous divaguons un moment, toujours avec l'accompagnement musical et aigrelet des balles, le colonel me fait remarquer que, parmi les corps d'obus allemands éclatés que nous trouvons en grand nombre à nos pieds, les uns sont peints en bleu et beaucoup d'autres en jaune et bleu. Ceux-ci sont leurs obus d'exercice et, pour avoir été réduits à les employer en aussi grand nombre, il faut que nos ennemis aient été, à un moment, sérieusement dépourvus de munitions.
En passant, nous nous arrêtons un instant dans une petite carrière abandonnée où de curieuses figures sculptées, creusées dans la pierre tendre, attestent que des fantassins au repos ont eu là des loisirs coupés de velléités artistiques. Plus tard, dans plusieurs siècles, quand quelque mouvement de terrain aura enseveli la carrière et ses ornements sculpturaux, j'imagine que l'archéologue qui les découvrira enverra à l'Académie des Inscriptions quelque volumineux mémoire où il démontrera
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que ce sont là des œuvres manifestes de l'âge des cavernes, de l'âge où l'humanité n'était pas encore civilisée et croupissait dans la plus stupide barbarie. Ce ne seront, au vrai, que des souvenirs de l'âge des casernes, mais, pour le second point, notre archéologue n'aura pas tout à fait tort. D'ailleurs, si Renan a pu dire que l'histoire n'est qu'une petite science conjecturale, je voudrais bien savoir, à ce taux, ce qu'il faut penser de l'art d'interroger les vieux cailloux.
.Nous revenons au grand trot, par le chemin déjà parcouru et en nous espaçant comme à l'aller. En arrivant au cantonnement, nous voyons dans le courrier du colonel le texte d'une proclamation allemande trouvée sur un officier allemand tué, que nous nous faisons un devoir de reproduire ici, et qui constitue un hommage rendu par l'ennemi à notre artillerie. Elle est signée du général allemand von Bergman n :
«... Les succès de l'artillerie française qui
nous ont causé tant de pertes sensibles sont dus en première ligne à ce qu'il est le plus souvent possible aux Français de déterminer l'emplacement de nos batteries alors que nous ne réussissons pas à déterminer avec certitude l'emplacement des batteries ennemies. Pour arriver à égaler sous ce rapport l'artillerie française, il est nécessaire que nos reconnaissances et nos observations soient poussées comme les leurs en avant des lignes, même si cela doit rendre impossible la conduite à la voix du feu de la batterie. En outre, la reconnaissance des positions de l'artillerie ennemie doit être faite à tout prix par des patrouilles de gens ayant du cœur, qui se glissent à travers les lignes de tirailleurs d'infanterie jusqu'à des points permettant des vues lointaines... »
Parmi les nombreuses remarques réconfortantes pour nous que suggère ce texte militaire allemand, il en est une qui s'impose avant tout. Le général von Bergman n fait allusion à la nécessité éventuelle de renoncer à la conduite du feu de la batterie à la voix. Cela prouve que cette manière de diriger le feu était alors la règle chez les Allemands, et
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comme on ne peut régler le tir d'une batterie à la voix qu'à la condition d'en être extrêmement rapproché, il s'ensuit que les Allemands ient pas encore l'habitude de placer leurs postes d'observation et de commandement d'artillerie à grande distance en avant des batteries et communiquant avec elles par téléphone. Cette dernière manière d'opérer, aujourd'hui communément employée d'un côté comme de l'autre de la barricade, ne s'est imposée aux Allemands comme à nous que peu à peu et par la force des choses. Il est donc faux de dire, comme nous le faisons souvent dans notre habituelle et désolante manie de nous dénigrer nous-mêmes, que les Allemands ont été à cet égard no6 maîtres et nos initiateurs, et |ue nous n'avons fait que suivre les sentiers déjà battus par eux. À ce point de vue et à beaucoup d'autres, les circonstances ont été pour nous, comme pour les Allemands, les seuls guides et ce sont elles qui nous ont, comme à eux, imposé par la force même des choses la conduite du feu des batteries par téléphone et à dislance.
C'est maintenant l'heure de la soupe que je
partage, de par mes humbles galons de brigadier, avec les agents de liaison, trompettes et sous-officiers de l'état-major du régiment. Que de bonnes heures j'ai passées avec ces braves gens, pour la plupart des paysans, où se trouve égaré un notable industriel raffiné et bon enfant! A table, — si on peut appeler ainsi la planche posée sur deux pierres où s'étale magnifiquement notre pitance, — c'est une gaîté simple et de bon aloi, de joyeuses plaisanteries qui ne fatiguent pas les méninges et qui me changent agréablement des tables mondaines où la nécessité d'être averti, spirituel, « bien parisien », digne de sa réputation, vous cause une pelite contraction continue du cerveau tout à fait funeste au bon accomplissement des fonctions stomacales. C'est peut-être pour cela, après tout, que tant de Parisiens sont dyspeptiques. . . Qu'ils essayent donc du système qui consiste à ne pas « faire le malin » à table, à y être même un peu bête, ce qui est parfois très reposant, et je suis sûr que leur digestion s'améliorera comme fait la mien ne au milieu de ces braves camarades dénués de toute espèce de parisianisme, de raffinement et de rosserie.
A table, on a transposé gaiment, pour le plus grand bien du service, les diverses fonctions des servants des canons. Il y a les « pourvoyeurs » qui assurent le ravitaillement de la table en munitions carnées, légumiueuses et même, — eh! oui, — fruitées. Il y a le « déboucheur », qui a débouché les mystérieux flacons pleins de rubis bourguignon ou simplement méridional, que des mains magiques trouvent toujours moyen de faire surgir dans les lieux les plus déserts. Quant à la chère, la viande surtout, malgré les noms irrévérencieux de « barbaque » ou de « tire-fiacre » dont l'argot canonnier la décore, elle est toujours exquise. Sur dix Français pris au hasard, on en trouvera toujours six qui, du jour au lendemain, sans préparation spéciale, et avec des moyens rudimentaires, s'improviseront cuisiniers raffinés, maîtres-coqs délicats, et il doit y avoir bien peu de mess de colonels allemands où Ton mange aussi finement que dans nos modestes popotes de sous-offs et de « troisièmes canards ».
Et puisque, ne déplaise hélas! aux spiritualités intransigeants, nos pensées sont quelque
peu les fruits de nos nourritures, comment veut-on qu'il y ait jamais rien de commun entre ce peuple qui sait si bien rendre délicates les sensuelles contingences de la table, et ceux qui ne rêvent voracement que de soupe à la bière, de saucisses aux confitures et d'autres atrocités barbares et monstrueuses? Comment veut-on aussi que l'esprit, la fantaisie, la finesse, la délicatesse, la « légèreté », la charmante et tant méprisée légèreté, comment veut-on que toutes ces aimables douceurs qui seules rendent supportable la déglutition de l'amère pilule de la vie, puissent fleurir dans les réceptacles ventrus de pareilles horreurs ?
L'après-midi, appelé par mon service, je monte au village de M..., qui est une des choses les plus curieuses que j'aie vues. On y trouve, en eflet, quelques-unes de ces carrières caractéristiques de l'Aisne, sœurs de celles où, en face, l'ennemi s'est si fortement cramponné depuis qu'il y arrêta sa retraite après la défaite de la Marne. Ce sont de gigantesques grottes
artificielles que le lent travail des carriers a creusées à travers les siècles, à flanc de coteau, le long de la route qui borde le village.
Des entrées surbaissées donnent accès sous ces voûtes énormes et sphériques, vastes comme des cathédrales et obscures comme elles, posées solidement sur de gigantesques piliers de pierre frustement taillée, communiquant par des souterrains spacieux, et profondes parfois de plus de cent mètres.
En temps de paix, ces carrières voûtées servent de hangars où les gros fermiers du pays remisent les milliards de betteraves qui poussent dans ce coin de France et en font la richesse. J'y avise même en plusieurs endroits des moteurs puissants et toutes sortes d'installations industrielles aujourd'hui abandonnées. Pour l'instant, elles servent d'abri et de cantonnement aux échelons des batteries et ta plusieurs escadrons de cavalerie qui, à une température agréable et constante hiver comme été, dans un demi-jour reposant qu'étoilent quelques lanternes fumeuses aux reflets fantastiques, y défient douillettement toutes les marmites de Sa Majesté prussienne impériale et royale.
Sous ces colossales coupoles de pierre natuturelle, que semble agrandir encore cette obscure clarté que l'entrée déverse parcimonieusement, les chevaux alignés par centaines le long des cordes où ils sont attachés, les hommes reposant, fumant ou jouant ont l'air tout petits et semblent de ces minuscules personnages de bergerie en bois dont. Nuremberg jadis inondait nos bazars. On se croirait dans quelqu'une de ces grottes mystérieuses et enchantées où les Mille et une Nuits ont promené nos yeux d'enfant agrandis par le mystère, et qui servaient aux Quarante voleurs d'Ali Baba pour entasser leurs richesses. C'est une chose unique et d'une originalité pittoresque qui ne se saurait oublier.
Le soir, un convoyeur venant du dépôt nous a amené quelques chevaux et plusieurs hommes. C'est un des services les mieux organisés que ce ravitaillement continu des unités combattantes en hommes et chevaux, et qui, sur un télégramme, s'achemine sûrement et sans àcoups, à travers le dédale savamment réglé des gares régulatrices et des trains militaires, du dépôt nourricier au corps qui combat et qui s'appauvrit.
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Dans la nuit, effrayé sans doute par le bruit inconnu pour lui de quelque marmite déposée bruyamment dans notre voisinage par la sollicitude toujours en éveil des séides du Kaiser, un des chevaux nouvellement arrivés, afiolé parce fracas qui ne disait rien de bon à sa pauvre cervelle équine, s'est étranglé en tirant trop fort sur la chaîne qui l'attachait à un arbre du verger. Nous le trouvons au réveil étendu sans vie. Vite et sans aucune cérémonie on le fait traîner par un de ses camarades, qui n'en paraît, le misérable, nullement ému, vers un pré voisin qui est le cimetière des chevaux. Tout justement un vaste et récent entonnoir de marmite s'offre à nous qui nous dispense d'un trop long travail de fossoyeur. La pauvre bête est vite enterrée.
A huit heures, le colonel, toujours galopant devant son invariable trompette et son non moins invariable brigadier, nous filons rapidement de l'autre côté de l'Aisne, mais cette fois dans un nouveau secteur, en passant d'abord au village de P... Le village est complètement
démoli et c'est un des plus saisissants exemples que je connaisse des ravages produits par un bombardement. Ils ne ressemblent en rien à ceux qu'a causés l'incendie et qui sont si fréquents dans les villages lorrains systématiquement brûlés par les Bavarois. Pas une maison ici n'est intacte ; l'église est lamentable, percée comme une écumoire avec sa tour qui ne tient plus que par un pan de mur : un pan coupé, c'est le cas de le dire.
Dans ce qui fut le château du « Monsieur » de ces lieux, est installée l'ambulance. Elle a fort à faire. Puis, nous allons à l'extrémité du bourg, à la ferme de la T..., qui est dans un état indescriptible ; pas un mètre carré de ses murs qui ne soit criblé d'éclats d'obus ou de balles de shrapnells. Seule, par un miracle de Sa Sacrée Majesté le Hasard, la bascule placée au milieu de la cour est restée intacte. Des inscriptions à la craie, en caractères gothiques sur les portes, indiquent qu'un important état-major allemand était naguère installé ici. Nous trouvons là l'état-major du x° d'infanterie qui présentement a la garde de ce secteur : le lieulenant-colonel et le commandant (il n'y a plus de
colonel : tué), tous deux le bras droit en écharpe, blessés l'un d'une balle de fusil, le second d'un plomb de shrapnell, s'avancent vers nous, l'autre main tendue, souriants. Ils sont charmants, pleins de gaîté et de finesse. Ils nous conduisent à la petite tour en poivrière de la ferme, toute criblée de projectiles. Nous y accédons par une mauvaise échelle et de là par une brèche s'offre à nous une vue superbe sur l'ensemble des positions allemandes qui sont à quelques centaines de mètres à peine.
Devant nous, entre nos tranchées et les leurs, le troupeau de bœufs blancs de l'autre jouiest étendu tout entier, immobile à jamais ; à droite et à gauche, quelques cadavres ennemis ou français. Tout le mur qui ceint la ferme est crénelé et garni de fantassins l'arme au bras, tous les chemins qui y mènent sont barricadés de pavés et de chariots renversés. C'est que la ferme est un point d'appui important et que l'on se dispute beaucoup. Des balles, comme toujours, sifflent près de nous. On finit par n'y plus faire attention.
De là, nous allons rapidement vers les tran-
chées de ce secteur, occupées par le œe d'infanterie.
Pour y accéder, nous suivons le creux d'un petit ravin, le long- duquel il y a un mouvement continuel de fantassins; à quelques mètres à peine du fond du ravin, une douzaine de cadavres allemands sont étendus dans des poses émouvantes. Si on ne les a pas encore enterrés, bien que si proches du chemin fréquenté par nos soldats, c'est encore un effet des lois inexorables du défilement : tandis que les flancs du ravin où nous cheminons sont parfaitement défilés, il n'en est pas de même de ses bords, continuellement et durement battus par les balles ennemies. 11 y a ainsi sur le front des milliers d'endroits où la zone dangereuse est séparée par une ligne étroite et nette de celle où l'on n'est pas exposé au feu direct de l'ennemi; faites un pas à droite, vous êtes en sécurité; faites un pas à gauche, vous êtes mort, car la terre, la bonne terre de France, n'est plus interposée, qui, dans un des plis de sa rude face, arrête le projectile meurtrier.
Dans ce secteur, nous sommes encore plus près des tranchées ennemies que dans le sec-
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leur voisin. A la jumelle, je vois très distinctement les détails des créneaux ménagés dans le parapet ennemi. Nous ne résistons pas au plaisir d'y tirer quelques coups de fusil. C'est là, si je me souviens bien, que j'ai rencontré ce petit alsacien, presque un enfant, timide et intrépide. Comme je lui demande en son patois pourquoi il n'a pas craint de venir s'engager, au milieu des dangers qu'il courait en passant la frontière et de ceux qu'il courra encore, il me fait cette réponse dont il ne soupçonne pas la sublime tristesse : « Mutter is' g'storbe (je n'ai plus ma mère). »
Deux de nos pièces ont été installées de nuit au fond du petit bois, dans la position de batterie que le colonel a reconnue. Cette position est à quelques cents mètres seulement de la tranchée allemande, ce qui permet sur elle un tir extraordinairement précis. Aussi est-ce un plaisir de voir comme les jambes et les bras teutons volent en l'air à chaque décharge. Mais il est évident que la section ne pourra pas rester longtemps à cet endroit, car, à si courte distance et bien que sa position exacte ne puisse être repérée dans les fourrés où elle se
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dissimule, elle est terriblement exposée aux tirs systématiques des fusils ennemis qui battent avec rage le coin où on la soupçonne. Plusieurs de nos servants ont été déjà blessés par eux. Mais ils ne veulent pas être remplacés, tout à leur joyeuse et terrible besogne, et ils ont pris le parti de ne tirer que de temps en temps, et par surprise, une rafale, puis de se précipiter très vite au fond de leurs abris.
Le soir, on nous a distribué un certain nombre de « paquets du soldat », envoyés par je ne sais quels bienfaiteurs anonymes. Nous les faisons tirer au sort, et cette petite loterie égaie notre salle à manger, à laquelle le ciel étoile fait un plafond magnifique. Sur cette scène les éclatements des shrapnells mettent parfois une lueur violente et tragique d'incendie instantané, dont le frisson lumineux surprend la rétine.
Tôt couché dans la bonne paille, où, par la grâce de la guerre, je trouve la paix d'un sommeil inconnu jadis, je pense à celle journée si remplie, et comme une obsession, passe et repasse devant mes yeux fermés l'inscription qui, dans la cour de la ferme où nous étions tout à l'heure, sert de devise au vieux cadran
solaire. La voici ije respecte l'orthographe) :
LA FIGURE DE CE MuNUE PASCE (sic) COMME L'OMUUE
Quelle mélancolie surgit de ces simples mots tracés, il y a un siècle, sur ce mur maintenant en ruine, et tout incrusté de métal teutonique, près de ces cadavres, en ce lieu, à cette heure!...