CHAPITRE XII
Puisque les engins de tranchée permettent à bien moins de frais, et avec des machines beaucoup plus simples et moins lourdes que les canons, de lancer des projectiles équivalents, pourquoi emploie-t-on et fabrique-t-on encore des canons ? Quelle est, à côté de l'artillerie de tranchée, la nécessité de l'autre? Et dans celle-ci. pourquoi l'artillerie lourde a-t-elle pris un rôle qui échappe aux limites d'action de l'artillerie de campagne même multipliée? C'est ce qu'il me reste à examiner.
Sans parler de la lenteur relative et de la médiocre précision de son tir, sans parler delà faible vitesse initiale de ses projectiles qui fait que le coefficient « vitesse », pourtant si important, n'intervient guère dans leurs effets, il est une faiblesse qui limite étroitement l'action
de l'artillerie de tranchée, c'est la petitesse de sa portée utile. Avec elle on ne peut agir qu'à très petite distance. On laisse ainsi invulnérable tout ce qui est derrière une bande étroite que j'appellerai 1' « épiderme » du front enDemi, et on ne peut pas atteindre les voies de ravitaillement qui sont les artères et les veines irriguant ce front, ni les centres nerveux qui commandent ses réactions, postes de commandement, nœuds de chemin de fer, abris des munitions et des réserves.
Seule l'artillerie proprement dite peut porter assez loin, et jusqu'en pleine chair dans la masse ennemie, le désordre et la mort.
Enfin, dans l'artillerie elle-même, les pièces lourdes se sont montrées d'une efficacité écrasante et bien supérieure à celle des pièces légères de campagne. Lorsque, dernièrement, « Herr Professor » Rausenberger, qui est l'un des directeurs des usines Krupp, déclarait que les principaux avantages obtenus par ses compatriotes étaient dus à leur supériorité en artillerie lourde, il énonçait un fait incontestable, encore que pas assez prévu. Un professeur allemand est capable de beaucoup de choses, même
de dire parfois la vérité. C'est ce qui est arrivé ce jour-là.
Pourquoi uu adversaire démuni d'artillerie lourde est-il. comme on dit dans l'élégant jargon des sports, « handicapé » par rapport à celui qui en est mieux pourvu? C'est surtout,
— à côté dautres raisons que nous verrons,
— parce que les gros canons tirent beaucoup plus loin, toutes choses égales d'ailleurs, que les petits. C'est-à-dire que, si l'on prend deux canons dont l'un soit la réduction exacte de l'autre, — et qu'on donne à leurs projectiles la même vitesse initiale, —le plus petit portera beaucoup moins loin, et. chose à première vue paradoxale, le projectile lourd du gros canon tombera moins vite sur le sol que le projectile léger du petit.
Pourquoi ? Pour l'expliquer congrùment, il faudrait que j'appelle à mon secours les théories de la balistique, toutes hérissées d'un réseau barbelé de formules transcendantes. Mais pour les heureux mortels qui n'ont point sucé le lait rance de la déesse Mathématique :
La plupart des cas balistiques Sont des cas très cabalistiques,
comme écrivait naguère un canonnier-poètede
mes amis, qui avait lâché la lyre pour la lunette de pointage.
Donc, et bien que les x n'effraient plus personne depuis que la littérature de guerre a répandu un peu partout et jusque dans les documents officiels, cette lettre fatidique qui cache tant de lieux et de gens, je vais tâcher d'expliquer dans le simple langage de tout le monde pourquoi les canons lourds ont une portée plus grande que les autres :
C'est uniquement à cause de la résistance de Pair. Notre fin 75 lance, à la vitesse initiale d'environ 630 mètres à la seconde, un obus de 6 kilos et demi à la portée maximum normale d'environ 7 kilomètres. S'il n'y avait pas d'air, il porterait à 28 kilomètres, environ quatre fois plus loin. Comment diminuer cette influence retardatrice de l'air? En augmentant le poids du projectile.
11 est évident, en effet, que si on laisse tomber du haut de la tour Eiffel une boulette de papier et une boulette de plomb de mêmes dimensions, celle-ci arrivera beaucoup plus vite sur le sol, car elle sera moins retardée par l'air. C'est pourquoi la substitution des bou-
lots de fer aux boulets de pierre moins lourds a augmenté beaucoup, autrefois, la portée des a quanons ». De même, si on lance à la main à une vitesse donnée un petit grain de sable et une pierre, celle-ci portera beaucoup plus loin, parce quelle subit moins la résistance de l'air. Celle-ci est, en effet, proportionnelle à la surface de l'objet, et la valeur de cette surface par unité de poids diminue quand le poids augmente. Ainsi la superficie d'une balle de plomb spbérique de 8 grammes n'est pas huit fois plus grande que celle d'une balle de 1 gramme, mais seulement quatre fois. C'est pour cela que, malgré sa vitesse initiale très supérieure, la balle du fusil porte beaucoup moins loin que l'obus du 75, etcelui-ci moins loin que les obus des canons lourds. Pour prendre un exemple numérique, supposons un gros obus de 305 millimètres, un obus de 75 millimètres et une balle de shrapnell de 10 grammes, tirés tous trois sous un angle de 5 degrés et avec la même vitesse initiale de 800 mètres à la seconde : le premier portera à 8500 mètres, le second à 5 000 mètres, la troisième à 550 mètres seulement.
En résumé, le principal avantage des canons lourds tirant des gros obus provient de la résistance de l'air. — S'il n'y avait pas d'air autour de cette petite balle de je ne sais quel shrapnell céleste qu'on appelle la Terre, tous les canons semblables, quelle que soit leur taille, tireraient aussi loin, et l'artillerie lourde aurait beaucoup moins d'importance. Il est vrai qu'alors il n'y aurait pas non plus d'artilleurs, ce qui serait dommage, car dans une tête, même casquée, il y a toujours un peu de cette chose divine : la pensée.
Ces phénomènes balistiques, on les connaissait— en théorie, — avant la guerre. Si, néanmoins, on n'avait pas développé dans tous les pays l'artillerie lourde, c'est d'abord qu'on la considérait comme trop peu mobile pour la guerre à grande vitesse qu'imaginaient certains, doucement endormis dans le bercement fallacieux des précédents napoléoniens. C/est aussi qu'on supposait n'avoir jamais à tirer à des distances très grandes. En effet, pensait-on avec raison, tirer sur des objets tellement éloignés
qu on ne les voit pas est complètement inutile, car un tir doit pouvoir être réglé, donc son objectif vu, car un tir non réglé n'est qu'un gaspillage de poudre aux moineaux. Comme on ne peut guère observer du sol, à l'œil nu, les effets d'un tir à plus de quatre ou cinq kilomètres, on jugeait inutiled'obtenir des portées plusgrandes. Ce raisonnement si bien déduit s'est trouvé faux, d'abord parce que la guerre qui devait être rapide dans le temps et dans l'espace s'est cristallisée, sans respect des théoriciens, dans une longue immobilité. Ensuite et surtout si l'officier qui tire ne peut pas voir lui-même, à une dizaine de kilomètres et plus, où tombent ses projectiles, il a des yeux qui le peuvent voir pour lui. 11 a un œil fixe : le ballon observateur — connu depuis Fleurus — et d'où la vue amplifiée par de bonnes lunettes porte à des distances très grandes. 11 a surtout un œil mobile, qui peut l'aller voir à sa place : l'avion qui, par signaux optiques ou T. S. F. reste lié à la batterie et permet de régler le tir à des distances insoupçonnées autrefois. L'aéroplane était le complément nécessaire, et si j'ose dire le périscope du canon lourd.
Mais, se récrient ceux qui ne veulent pas s'être trompés, nous savions déjà que l'artillerie lourde était essentielle dans la guerre de positions, et si elle s'impose aujourd'hui c'est uniquement parce que la présente lutte s'est, contre toute attente, figée précisément eu immobile guerre de tranchées. Malheureusement rien n'est plus faux : si les Franco-Anglais à Charleroi, si les Russes en 1915, si les Serbes, si plus récemment les Roumains durent reculer malgré des prodiges de vaillance, c'est surtout parce que les Allemands étaient munis de pièces lourdes qui leur permettaient de déblayer le terrain devant eux à grande distance, sans que l'artillerie légère adverse pût les atteindre. C'était la lutte en terrain découvert et à distance d'un guerrier muni d'un fusil contre un autre qui n'aurait qu'un revolver.
Dans toutes ces affaires, la portée supérieure des projectiles allemands permettait aux troupes du Kaiser de n'avancer que derrière un mouvant rideau de fer mortel, comme derrière un lointain bouclier. Pour ne m'arrêter qu'à l'offensive de Mackensen, ce sont évidemment ses gros canons surtout qui détruisant, à plusieurs kilo-
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mètres en arrière du front des Roumains, la voie de chemin de fer qui les ravitaillait, disloquant, par-dessus leur artillerie de campagne impuissante, leurs communications, a obligé nos alliés à cette retraite. Dans tout cela il s'agit de guerre, non pas de position, mais au contraire de mouvement, et c'est ainsi que le canon lourd rendu mobile grâce à la traction mécanique, s'est montré l'arme la plus efficace de la guerre de mouvement. Ses projectiles précèdent comme des fourriers de mort la marche des troupes, et du même coup, derrière les arceaux bruissants des gigantesques trajectoires, il se rit de la riposte.
L'emploi offensif du canon lourd , comme l'emploi défensif du fil barbelé tendent au même but, tenacement recherché par nos ennemis : détruire mécaniquement à distance l'ennemi sans lui permettre le contact, l'abord direct. Ils ont voulu faire de la guerre, si j'ose employer ce néologisme, une « télédestruction ». Certes cette forme de guerre, où la valeur et la force des soldats ne sont que des fétus emportés dans une tempête métallique, a quelque chose d'attristant. Mais puisque nous ne pouvons nous
y soustraire, elle aura du moins cet avantage qu'en la poussant, à notre profit, jusqu'à ses dernières limites où nous n'aurons plus de contact avec le Boche que par les terribles rallonges de l'acier, qu'en y conquérant à notre tour la maîtrise, nous pourrons enfin, grâce à elle, épargner le précieux sang de France.
Pour citer quelques exemples des portées obtenues avec les canons lourds, il me suffira d'indiquer que notre vieux 155 installé sur des affûts modernes et notre bon 105 à tir rapide tirent couramment jusqu'à 13 kilomètres, notre ancien canon de 14 centimètres peut dépasser 16 kilomètres, notre canon de 32 centimètres atteint une vingtaine de kilomètres ; quant à nos grands canons de bord devenus terriens grâce à d'ingénieux affûts, le 305 atteint facilement 20 kilomètres, le 340 peut porter jusqu'à plus de 32 kilomètres, c'est-à-dire presque aussi loin que les canons allemands de 380 qui ont bombardé Dunkerque. Nous avons d'autres types excellents de canons lourds dont on me saura gré de ne pas parler ici. Ce ne sont pas les modèles excellents qui nous manquent ^'important est d'en multiplier les exemplaires.
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Tous ces canons lourds, dont beaucoup sont munis de reculs sur l'affût sont devenus relativement tfès mobiles grâce à d'ingénieux dispositifs, soit qu'on les déplace par tracteurs (A L T, ce qui veut dire : artillerie lourde à tracteurs), ou sur voie ferrée (A L V F), ou seulement attelés (A L A) de chevaux qui sont encore, chaque fois qu'il est possible, le plus souple des tracteurs. Qu'on la classe en artillerie lourde de campagne (A L G), en artillerie lourde de position (A L P), en artillerie lourde à grande puissance (A L G P) , il nous suffira de savoir que par un vigoureux coup de rein nous sommes en passe de dominer bientôt l'ennemi dans la qualité, sinon encore la quantité totale de nos canons lourds. Les caractéristiques de chaque type importent peu, notre but étant ici non d'une nomenclature technique sans intérêt, mais d'une vue d'ensemble de la question : il n'est pas nécessaire, pour bien comprendre les grandes théories transformistes, de connaître en détail toutes les espèces de phanérogames, de même que réciproquement, hélas ! les minutieuses notions de détail ne suppléent pas toujours à une claire vision panoramique des phénomènes.
Si j'ai indiqué ci-dessus quelques-unes des abréviations conventionnelles qui, dans les états-majors, servent à désigner les catégories de canons, c'est que ces désignations énigmatiques qui se multiplient chaque jour, jusque dans les conversations, finiront par faire du langage militaire une série de cryptogrammes pleins d'embûches pour les Champollions de l'avenir. Souhaitons que ce soient là les seules énigmes que cette guerre laisse en suspens.
Il est clair que les avantages de la grande portée des canons lourds ne sont, dans la guerre de position qui se poursuit sur notre front, pas moindres que dans la guerre de mouvement, dont nous avons vu, depuis deux ans et demi, maint exemple. A Verdun, sur la Somme, partout où Ton attaque et où l'on se défend, les canons lourds peuvent seuls inquiéter les ravitaillements éloignés de l'ennemi, le couper de ses bases par des barrages puissants, démolir ses gares et ses voies ferrées, enfin et surtout contre-battre ses propres batteries à grande
portée. Sans eux, celles-ci seraient les maîtresses de la situation, protégées par leur éloignement de la riposte des pièces légères, et de ce fait dispensées même de la précaution de se masquer, comme il arriva lors de la première offensive allemande de Verdun où Ton vit un moment les pièces lourdes ennemies audacieusement installées à ciel ouvert, en des points de l'horizon où nos regards seuls pouvaient les atteindre. On ne reverra plus cela, maintenant que Pétai n puis Nivelle ont passé par là.
Mais il est encore dans la guerre de tranchées, à côté de la grande portée des canons lourds, un autre élément qui leur assure une supériorité : la puissance de leurs projectiles.
Un obus de 53 kilos est-il dans la bataille plus ou moins efficace que dix projectiles de 5 kg. 300 (c'est le poids de notre obus explosif de 75) ? C'est une question qui a été très agitée avant la guerre et lorsqu'on discutait académiquement la question de l'artillerie. Les uns répondaient par une affirmative absolue, les autres non moins àprement par la négative. La vérité, à mon humble avis, est entre les deux extrêmes, autant que le démontre l'expérience
actuelle, et l'expérience, ne l'oublions jamais, prime tout syllogisme pour déceler la vérité. Contre une troupe non abritée, il est évident qu'en moyenne les dix petits projectiles seront plus efficaces que les gros; cela provient de ce que, même tirés par une seule pièce sur une hausse unique, ils subissent, n'étant jamais parfaitement identiques, une certaine dispersion qui leur fait battre une zone bien plus étendue que le gros obus, malgré le rayon d'action assez grand de celui-ci. A fortiori cela est, si les dix projectiles sont tirés sur des hausses différentes. C'est pour le même motif qu'une mitrailleuse est plus efficace qu'un canon contre une troupe à découvert.
Mais quand donc, dans cette guerre, a-t-on l'occasion de tirer sur une troupe non abritée? C'est quand cette troupe attaque, puisque pour avancer elle doit sortir de ses abris. Pour un même poids de projectiles, le canon de campagne, le léger 75, est donc supérieur au canon lourd comme arme défensive.
Mais il n'en est plus de même lorsque l'ennemi est abrité dans des tranchées couvertes ou dans des réduits protégés sous une épaisse
couche tle terre à plusieurs mètres de profondeur, comme c'est le cas actuellement : un gros obus pourra démolir ces abris et leurs défenseurs, alors que plusieurs petits obus du même poids total les trouveront invulnérables. Cela provient de deux causes : 1° un poids d'un kilo nous tombant sur le crâne d'un premier étage brisera immanquablement la cassette ivoirine où fleurissent nos pensées; ce que ne feront pas mille poids d'un gramme tombant successivement de la même hauteur; 2° le gros projectile tombe en un seul point où agit toute sa puissance ; celle des petits projectiles est diffusée parla dispersion du tir, quelque précis qu'il soit. Autrement dit, le gros projectile agit comme un clou qu'on enfonce par sa pointe dans une table, les petits comme si on voulait enfoncer ce clou en posant sa tête plate sur la table. Il est évident que dans ce cas il pénétrera beaucoup moins, même si les deux coups de marteau sont de même force.
En résumé, et pour tout dire d'une formule synthétique, la supériorité, contre les obstacles matériels, d'un obus lourd sur un poids total équivalent d'obus plus petits, provient de ce
que la puissance du premier est concentrée en un point unique du temps et de l'espace.
Parmi les choses paradoxales et imprévues mises en évidence par cette guerre, il n'en est guère de plus contraires aux théories d'école, de plus hétérodoxes que celles que nous venons d'exposer : le souple 75, considéré naguère à cause de sa légère mobilité et de son tir rapide comme l'arme d'attaque par excellence, se trouve être, à lalumière crue des faits, un outil offensif médiocre et l'instrument le plus merveilleux de la défensive. C'est lui qui, sur la Marne, sur l'Yser, et lors de la ruée allemande sur Verdun, a sauvé la situation par son efficacité d'engin d'arrêt. Les mastodontes de l'artillerie lourde, qu'on croyait devoir être confinés dans les forteresses, se trouvent au contraire être les outils indispensables du mouvement en avant et de l'attaque, ceux sans lesquels celle-ci ne peut être efficacement « préparée ».
Étrange renversement des rôles, étrange culbute des théories apriorisles, et qui doit nous inspirer plus que jamais l'horreur du dogmatisme volatil des systèmes, le respect de l'expérience et du fait!
LA MAITRISE Dl CANON LOURD 231
Et pourtant... en cherchant bien, on trouverait peut-être dans ce paradoxe si nouveau Codeur surannée qu'ont les fleurs desséchées oubliées dans les pages d'un vieux livre jauni. N'est-ce pas en etYet Vauban qui, dans son inédit Traité de la fortification de campagne, a écrit ceci : « Toutes canonnades qui ne peuvent pas nettoyer le derrière des parapets et des épaulements sont inutiles, attendu qu'elles ne peuvent déplacer les troupes ni par conséquent favoriser l'attaque. »
N'est-ce pas là, saisie en un raccourci prophétique, toute la claire vision des causes qui devaient rendre indispensable l'artillerie lourde pour déplacer les troupes et par conséquent attaquer?
Cette phrase du grand Vauban nous amène enfin à considérer un dernier aspect du problème de l'artillerie lourde. « Nettoyer le derrière des parapets et des épaulements » s'obtient non seulement en les détruisant parles « canonnades », mais aussi en tirant des coups de
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canon qui, plongeant derrière eux, rend leur protection fallacieuse, et illusoire l'abri qu'ils procuraient à la troupe.
Autrement dit, il faut, dans certains cas, pouvoir tirer sur des objectifs défilés, troupes ou batteries. Et comme, dans cette guerre on défile le plus possible les hommes, les canons et les dépôts divers de matériel, derrière des crêtes ou des plis du terrain, ces cas sont très nombreux. C'est ce qui a amené à créer, à côté des canons lourds à grande portée, à grande vitesse initiale et par conséquent à trajectoire tendue, toute une artillerie lourde à trajectoire courbe, dont les obus retombant aussi près que possible de la verticale sont capables d'atteindre des points très défilés. Cette artillerie lourde spéciale comprend les obusiers et les mortiers qui sont en somme des canons beaucoup plus courts.
Anciennement, du temps de la poudre noire, on était convenu d'appeler obusiers les canons dont la longueur ne dépassait pas dix à douze fois leur calibre, et mortiers ceux dont la longueur n'atteignait pas dix calibres. Mais l'emploi des poudres progressives dites sans fumée,
à combustion plus lente, a conduit à augmenter quelque peu les longueurs d'àme des pièces pour obtenir un effet équivalent sur les projectiles. La classification précédente n'est donc plus tout à fait exacte et, pour ne pas risquer de faire éclater son élasticité, nous dirons seulement que les obusiers sont des canons courts et les mortiers des obusiers courts.
Ce qui. par une conséquence naturelle, dislingue surtout les canons des obusiers, c'est que les premiers emploient des fortes charges de poudre, ceux-ci des charges faibles. C'est parce que la charge y est faible qu'elle a le temps de brûler avant que le projectile ne sorte de la pièce, même si celle-ci est courte. Cette faible charge a pour effet une faible vitesse initiale de l'obus et partant une moindre portée. Pour atteindre un objectif donné, l'obusier devra lancer son projectile beaucoup plus haut que le canon, de même que, d'un bout à l'autre d'une large rivière, le bras vigoureux d'un athlète pourrajeter une pierre presque horizontalement, tandis qu'une main faible d'enfant devra la lancer très haut pour qu'elle retombe assez loin.
Le projectile de l'obusier arrive donc non plus de plein fouet et presque horizontalement, mais de haut en bas sous un grand angle. De plus, l'obusier tirant très obliquement — car l'angle sous lequel on tire est voisin de celui sous lequel la trajectoire s'achève — peut non seulement atteindre des objectifs très défilés mais se défiler lui-même, derrière un pli de terrain, mieux et plusbasquele canon. Par exemple, tandis que pour atteindre un but placé à 6 kilomètres l'obus du 75 ne monte qu'à environ 400 mètres en l'air, celui de certains obusiers montera jusqu'à près de 1 500 mètres, de sorte qu'ils pourraient tirer par-dessus un obstacle de cette hauteur.
Il y a en somme entre l'effet de l'obusier et celui du canon la même différence qu'entre ceux de la grenade et de la balle du fusil.
On voit, d'après cela, que le tir plongeant des obusiers et des mortiers sera particulièrement efficace contre les abris terminés par une surface horizontale, les batteries ou les organisations défensives très défilées et pas trop éloignées, les tranchées elles-mêmes au besoin, dont les parapets sont inefficaces contre le tir courbe.
A ce propos un souvenir me revient en mémoire. L'artilleur a rarement le plaisir de voir in anima vili l'effet immédiat de ses projectiles. J'eus pourtant ce plaisir certain jour où j'observais quelque part en Woëvre, dans une tranchée de première ligne, un tir de 220. Le 220 est un vieux mortier trapu, tassé sur son affût plat, et qui a un peu l'air d'un seau à charbon, avec son trou noir et peu profond. On y voit presque affleurer le museau de l'obus ogival qu'il lance de haut en bas, et dont il dépose comme à la cuillère les 118 kilos de poids, dont 36 kilos d'explosif, dans l'hiatus entr'ouvert des tranchées.
Ce jour-là nous tirions sur un bout de tranchée que nous avions de bonnes raisons de supposer occupée. La batterie à 2000 mètres derrière nous; l'écouteur à l'oreille, le ventre au sol, le regard tendu comme un arc, nous attendons. Et soudain la batterie nous téléphone : « coup parti ! » Nous savons que l'obus a jailli de la pièce avant d'entendre son rugissement,
car le son va dans le téléphone neuf cent mille fois plus vite que dans l'air, et nous n'entendrons que dans quelques instants la détonation qui est déjà dans le passé. Instants longs comme des heures et qui tendent plus encore nos mains et nos regards sur l'œil double de la jumelle.
Et nous pensons à tout ce qu'évoque le « coup parti », aux servants dont les gestes là-bas s'entrelacent harmonieusement, au tireur, le tire-feu en main, un instant braqué sur les jarrets guêtres et un peu boueux ; à l'obus volant, à cette masse de fer ceinturée de cuivre, qui véhicule tant de mort potentielle et qui pourtant tout à l'heure éclatera pour nous comme un gros rire sonore et percutant du pays gaulois. Nous pensons à son invisible trajectoire sifflante, courbée en forme de parabole comme celle des comètes.
Puis soudain c'est le « boum » formidable qui nous gifle en passant, puis un gros nuage jaune devant la tranchée boche, suivi du croassement énorme de l'éclatement. Deux mots au téléphone pour faire allonger le tir qui était un peu court, et on recommence. Celte fois c'est bien tapé. Une gerbe confuse
vole en l'air, avec les débris du parapet, des piquets de (il de 1er et, au milieu de ce brouillard jaune, deux Boches aux contours diffus, on dirait peints par Carrière, bras et jambes largement étendus et courbés comme des plongeurs. Mais voilà qu'ils retombent, ou plutôt leurs corps, car pour leur âme, elle a, je présume, continué l'ascension, et doit trôner présentement à la dextre du Deuischer Gott. Je m'imagine, je ne sais pourquoi, que ce sont deux très honorés collègues de quelque observatoire allemand, et je les plaindrais peut-être si j'en avais le loisir. Et puis vraiment, les avons-nous invités à venir là? Jadis nous échangions des mémoires : nous leur envoyions des idées, il nous renvoyaient des Katalogues. Chacun fait ce qu'il peut. Aujourd'hui ce sont des obus. Qui l'a voulu?
Ce même jour, j'ai entendu en rentrant au cantonnement un des plus jolis mots qui soient jamais tombés de la rude barbe d'un guerrier français. Comme nous nous abritions un instant derrière les murs pantelants du petit village de X... (à moins que ce ne soit W... ou Z..., on s'y perd dans cette géographie majus-
cule) , que les Boches « marmilaient » violemment depuis une heure, nous avisâmes un marsouin qui, inexprimablement hirsute, roulait des yeux furibonds derrière le demi-mur où il montait la garde, tout maculé de débris par un obus qui venait d'éclaler à deux pas : « 11 faut se méfier avec ces s... -là, nous cria-t-il ; ils ne font pas attention où ils tapent ; ils finiraient par nous crever un œil ».
Les effets plongeants des obus de 220 que nous observâmes ce jour-là sont actuellement encore dépassés de beaucoup avec les gros obusiers récents dont le 400, malgré son projectile de près d'une tonne, n'est pas le plus puissant.
Les effets d'écrasement et de destruction de ces projectiles d'artillerie lourde sont dus pour une large part, comme dans les engins de tranchée, à une grande capacité d'explosif, mais aussi à leur poids et à leur forte vitesse restante qui les fait pénétrer très avant dans la terre. Ils sont d'ailleurs munis de fusées plus ou moins retardées qui ne les font éclater
qu'une fois cette pénétration achevée. C'est ainsi que, sur la Somme, on est venu à boiU des abris boches les mieux protégés.
Quant à la puissance mise enjeu, elleest formidable : pour n'en prendre qu'un exemple, l'obus de 540 kilos de notre 340 de marine tombant en un point où sa vitesse est réduite à la moitié de sa vitesse initiale, c'est-à-dire à 400 mètres par seconde, possède encore une force vive capable de lancer un poids de 4500 kilos à 4 kilomètre de haut ! Comment s'étonner après cela de voir des gros obus lancer à des centaines de mètres des objets d'un poids énorme, projeter, comme nous l'avons vu, des chevaux entiers jusqu'au sommet des plus grands arbres où leur lamentable carcasse semble celle de quelque hippogriffe tombé là du haut des nues, niveler enfin comme à Vaux, à Douaumont, dans la Somme, des constructions aux murs puissants, si bien que le terrain n'est plus qu'une sorte d'épiderme rasé que les « entonnoirs » criblent comme ries pores.
En réalité, dans les chiffres précédents, je n'ai tenu compte que de la force vive mécanique mise en jeu, c'est-à-dire celle qui provient
de la masse du projectile et de sa vitesse. Si notre obus de 340 était en métal plein comme les anciens boulets, il aurait à l'arrivée la force vive indiquée ci-dessus ; mais cet obus n'est pas tout en métal ; il contient une charge énorme d'explosif, et la puissance dégagée, à l'instant de la chute, par celui-ci s'ajoute à la précédente et fait beaucoup plus que la doubler.
C'est pourquoi les obus en acier auxquels on peut donner une épaisseur de parois plus petite à cause de la résistance supérieure de l'acier à la percussion, sont, de par leur plus grande capacité d'explosif, plus efficaces que les obus en fonte. On arrive ainsi à faire tenir jusqu'à 30 p. 100 de leur poids dans certains obus allongés en acier. Mais l'acier est plus cher et plus difficile à préparer, et si on utilise beaucoup d'obus en fonte, c'est qu'il faut faire flèche de tout bois... de tout fer, veux-je dire.
De tout cela, résulte enfin que si un gros obus est plus efficace que plusieurs petits de même poids total, c'est qu'il peut contenir un volume plus grand d'explosif, l'épaisseur de ses parois n'étant guère supérieure à celle des petits qui doivent comme lui résister à la percussion. 11
s'ensuit qu'une fraction beaucoup plus grande de son volume reste disponible pour l'explosif. Et c'est pourquoi 500 kilos de gros obus contiennent plus d'explosif que 500 kilos d'obus de petit calibre.
Telles sont brièvement esquissées, autant qu'on peut le faire sans s'enlizer dans des développements techniques ardus, les principales raisons qui font du canon lourd le maîtfe véritable, le roi île la bataille moderne.
Il n'est pas jusqu'aux inventions les plus imprévues et les plus récentes dont l'importance ne soit « fonction » surtout de leur apport a l'artillerie. L'aviation de guerre n'est réellement essentielle que par le secours qu'elle apporte aux canons. Les gaz toxiques eux-mêmes, suprême artifice de Faust dégénéré, sont aujourd'hui beaucoup plus employés dans les obus qui les déposent à distance que directement.
En vérité, lorsqu'on jette sur le passé un de ces coups d'œil qui nous montrent les ondulations monotones et toujours pareilles de l'horizon humain, on voit que dans ces monstrueux engins qui portent la mort libératrice à des distances énormes, il n'y a rien que l'appli-
cation perfectionnée d'idées déjà anciennes.
Nos lointains ancêtres, du temps où la guerre n'était qu'une bagatelle et où quelques pauvres centaines d'hommes hors de combat suffisaient à décider du sort des empires, avaient déjà des canons lourds. Dès le xve siècle, il y avait des bombardes lançant des boulets de plusieurs centaines de livres : le gros canon de Gand, fondu vers 1450, lançait un boulet de 360 kilos, et une des bombardes du duc de Bourgogne expédiait à bonne distance des boulets de pierre du poids de 900 livres. On a diminué ensuite le volume et le poids des pièces parce que les progrès de la balistique ont permis d'obtenir les portées utiles, grâce à une vitesse initiale plus grande, et sans être obligé de recourir aux lourds projectiles qui se jouent mieux de la résistance de l'air.
Si on est revenu aux grosses pièces, c'est en somme surtout parce que les portées utiles ont augmenté, grâce à l'observation aérienne. On a alors combiné la plus grande vitesse initiale avec le plus gros projectile. De là est né le canon lourd présent.
Mais il s'en faut qu'on soit encore arrivé à la
limite dos distances où, avec les moyens actuels. L'artillerie pourrait tirer. Lorsqu'on appliquera aux grosses pièces la vitesse initiale de 1 "200 mètres à la seconde, déjà réalisée avec certains canons de marine, on tirera bien pins loin. Même en gardant la vitesse de 900 mètres, lorsqu'on fera des canons longs plus gros que le 340 et le 380, on ira encore plus loin qu'eux, puisque, avec un projectile plus lourd, on se rapprochera de plus en plus de la portée théorique dans le vide qui, avec cette vitesse initiale, est de plus de 80 kilomètres. Nous verrons cela dans la prochaine guerre...
11 n'y a qu'un moyen de venir à bout d'un ennemi qui vous lance de loin mille tonnes d'obus, c'est de lui en rétorquer dix mille de plus loin encore. Comme l'écrivait il y a bien longtemps un des chefs dont la clairvoyante valeur s'est imposée au premier rang : « Cette guerre est une question de tonnes de métal à déverser sur l'ennemi. » Ce mot du général Nivelle doit être enchâssé au centre de toutes
nos pensées, jusqu'au jour où l'enclume ennemie se brisera sous le dur marteau de notre acier.
Mais pour cela il ne faut pas jeter cet acier n importe où, n'importe quand, n'importe comment; et c'est ici que surgissent les ressorts éternels et suprêmes : le cerveau calculateur du chef et le cœur des soldats. Par là, tout en devenant une question de matériel, la guerre demeure comme tout ce qui est de l'homme, un problème cérébral.
La mort s'est trouvée plus joyeuse aux Français que la seule perspective d'une génuflexion devant l'étranger. « Être Boche ou ne pas être », a-t-on osé nous dire. Nous ne nous laisserons pas broyer entre les deux ignobles mâchoires de cedilemmeteuton.Mais,pourcela,ilfautpréférer le vouloir au rêve, l'action au vouloir. La Victoire n'est pas de ces petites mijaurées que quelques bouquets de fleurs rhétoriciennes rendent à merci. C'est une rude fille du peuple, musclée et fîère : la poudre aux yeux ne l'impressionne que si elle est pyroxylée. Travaillons.