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A Damme en Flandre

Qu un soir, comme ce soir où nos doigts se confondent. Un navire sonore, ailé de voiles rondes, Passa devant la tour épaisse de l'église, Traversa le chenal en longeant les balises, S'éloigna vers la mer, de plus en plus petit, Et qu'il fut le dernier navire qui partit !...

Voyages vers mon pays.

Au coin du quai Saint-Christophe et du Marché-aux- Grains s'élevait la maison de MAÎTRE CORNEILLE, doyen des courtiers.

C'était une grande maison presque entièrement en bois, d'un beau bois sombre qu'avaient patiné les saisons. L'hôtel du bailli et l'hôtel consulaire des Biscayens qu'on voyait non loin d'elle, étaient plus hauts et plus larges, mais, construits de pierres et de briques, n'avaient ni son aspect vivant, ni son accueil aimable. A hauteur du premier étage elle s'élargissait, surplombant la rue, et ses petits carreaux ronds regardaient d'un côté la place et la façade de l'hôtel de ville, et, de l'autre, le canal bordé de larges quais. Son triple pignon, ses ancres ouvragées, ses fenêtres nombreuses et le banc de pierre près duquel s'ouvrait sa porte abritée d'un bel auvent donnaient l'impression d'une aisance assurée,

avant même que l'on n'entrât dans la grande salle du rez-de-chaussée où, d'habitude, travaillait MAÎTRE COR- NEILLE.

Le luxe ici disait l'opulence du maître. Les cloisons de bois étaient couvertes, dans leur partie supérieure, de cuir de Malines, gaufré d'or sombre et chaud. Au plafond, les têtes des solives étaient sculptées. Près de la porte d'entrée une très large fenêtre, aux carreaux petits, ronds et sertis de plomb, s'enfonçait dans une sorte d'avant-corps, assez profond pour que deux bancs de bois en garnissent les parois latérales, et comme cette fenêtre occupait le coin coupé de la demeure entre la place et le quai, quand on l'ouvrait la vue s'étendait sur l'écluse et le canal toujours pleins de vaisseaux. A gauche de la fenêtre, un escalier de deux volées montait à l'étage, mais seule la première était visible de la salle car une porte fermait le palier. Un large et haut coffre de chêne, bardé de pentures, clos d'une épaisse serrure, occupait l'angle formé par l'escalier et la cloison de gauche. Il y avait ensuite une porte, puis des casiers nombreux bourrés de papiers, de gros livres, de parchemins roulés dont pendaient les sceaux ; contre le mur une carte aux couleurs violentes étalait des mers et des continents, et devant les casiers, la table aux pieds massifs, couverte d'un tapis d'Orient, encombrée de papiers, de registres et de rouleaux, portait un encrier, de la cire, des cachets et, debout dans un mortier de bronze, un paquet de plumes d'oie. Au mur

de droite s'adossait une crédence joliment travaillée. Une porte ouvrait sur la chambre voisine ; les sièges étaient de cuir et de chêne ; le sol était un beau dallage noir et blanc.

C'est là qu'un matin d'été, vers dix heures, MÈRE- FLANDRE s'occupe avec PIERRE et un APPRENTI, à placer une grande table dans la partie droite de la salle.

Mère-Flandre est vêtue d'une robe brune, sans ornements, dont les plis lourds tombent sur ses souliers de cuir. La ceinture qui noue son tablier, soutient une aumônière de drap et son trousseau de clés. Une courte pèlerine noire lui couvre les épaules; une coiffe de fine toile blanche ne laisse voir qu'un peu de ses cheveux déjà gris. Ses traits sont durs, ses lèvres sèches; elle est brusque et grondeuse, et ce n'est que lorsqu'ils se posent sur certaines gens, que l'on voit que ses yeux sont bons.

Pierre a vingt ans; son visage est long, son teint pâle; il est de ceux dont on dit qu'ils ont les yeux noirs, mais il a les yeux bleus. Ses cheveux châtains coupés droit sur le front lui tombent le long des joues. Il a la tête nue comme l'apprenti et tous deux portent un surcot de drap, l'un vert, l'autre rouge foncé, sur des chausses brunes. La toilette de PIERRE est pourtant plus soignée. Ouvert au cou son surcot laisse voir un col intérieur de linge fin; ses souliers et sa ceinture de cuir ont été fraîchement nettoyés.

A chaque bout de la table, les deux jeunes garçons attendent les ordres de la vieille servante.

Au dehors, derrière les carreaux foncés de la fenêtre et de la porte fermées, on devine l'éclat du soleil. Par terre sont déposés deux plateaux où se trouvent des verres et des coupes de diverses grandeurs ainsi que des cruches de grès et d'étain. Sur le coffre, près de l'escalier, dans une aiguière de cuivre, des fleurs s'épanouissent. La porte, à droite, est grande ouverte.

L'APPRENTI, à Mère-Flandre,

MÈRE-FLANDRE, sur un ton de servante-maîtresse,

Non; recule:{ enco7^e... (Ils reculent) C'est asse:{ !

(Tandis qu'ils déposent la table, Mère-Flandre se dirige vers la porte de droite et, du seuil, interpelle Gertrude dans la chambre voisine)

Tout au fond, su?- la planche au linge damassé, La grande nappe .... Bien ....

L'APPRENTI, à Mère-Flandre qui revient.

C'est tout ?

Le Maître a dit Qu'il était convenu qu'on viendrait à midi,

Midi juste !

L'APPRENTI Entendu ! Puis c'est tout 1

MÈRE-FLANDRE

Non; le Maître Vous autorise tous ensuite â disparaître Jusqu'à demain.

L'APPRENTI Par/ait!

MÈRE-FLANDRE

Qu'un de vous m'accompagne A la cave.,.,

(Elle regarde les cruches qui som près de la fenêtre)

Hjrpocras, cidre, vin de Romagne, Hydromel — il en veut donner pour tous les goûts! —

(Elle se tourne vers Gertrude qui vient d'entrer à droite portant une belle nappe blanche )

Tu sortiras les verres de cristal...,

L'APPRENTI

Cest tout?

MÈRE-FLANDRE, brusquement,

Attende^ donc!... Ou plutôt, non; alle^ m'attendre Là-bas ; J'arrive. . . .

L'APPRENTI, moqueur, A VOS ordres la Mère-Flandre l

MÈRE-FLANDRE

Bien, bien ! File\ !

Alors Pierre et l'apprenti sortent à gauche. Mère- Flandre et Gertrude restent dans la salle et, tout en parlant, rangent les sièges le long des murs, puis commencent à mettre la table.

Gertrude est vive; ses mouvements sont souples et prompts; par moment toutefois ils se suspendent dans un arrêt brusque et la gaîté sur son visage tout aussitôt fait place à l'expression d'une pensée sérieuse. Mais ce n'est qu'un instant et la gaîté revient animer ses lèvres et rosir ses joues.

Ses cheveux noirs s'échappent en mèches fines de la coiffe très légère qui couvre ses oreilles de deux petites ailes blanches. Ses yeux, clairs lorsqu'elle rit et regarde autour d'elle, paraissent s'assombrir sitôt qu'elle réfléchit ; sa voix pleine de notes rapides et sonores devient alors lente et lointaine.

Pour faire sa besogne, elle a relevé jusqu'au-dessus des coudes les manches de son corsage de beau drap; damassé bleu sur bleu, découvrant ses bras jeunes aux poignets solides. Son col haut est surmonté d'une collerette blanche, tuyautée, légèrement empesée; un étroit tablier blanc s'attache à la taille, sous la pointe du corsage. Le long de sa jupe de même drap, bordée au bas d'un galon broché également bleu, pendent sa troussoire et son aumônière, et cette jupe large qui ne découvre que le bout de ses souliers de peau la vieillirait sans doute, si son rire, en ce moment même, n'affirmait ses frais dix-huit ans.

GERTRUDE, regardant sortir les apprentis, Tu les malmènes trop!

MÈRE-FLANDRE

Ce sont Des paresseux !

Mais non ! Pierre est un bon garçon.

Un travailleur!

MÈRE-FLANDRE

Un beau travailleur ! Qui s'amuse A regarder passer les bateaux dans l'écluse ! Mais il a de l'aplomb, tourne bien ses discours, Et flagorne le Maître en lui faisant la court

GERTRUDE

Maître Corneille a dit, la semaine dernière Encore, qu'il était très satisfait de Pierre...

MÈRE-FLANDRE J'y vois plus clair que lui, voilà tout ; je m'en vante t

GERTRUDE Cependant....

MÈRE-FLANDRE

Si le Maître écoutait sa sei^ante Il n'introduirait point parmi les compagnons

Des étrangers l

GERTRUDE T'a-t'ilfait quelque chose?

MÈRE-FLANDRE

Non; Mais puisqu'il est d'Anvers, qu'il reste aux Anvei^soisl Que vient 'il faire ici, che{ nous ? Chacun che^ soi !

GERTRUDE, riant,

Méj^e bougon !

MÈRE-FLANDRE

C'est vrai ! Nous sommes envahis Par ces gaillards ! Il en vient de tous les pays l On leur ouvre le poi^t, la ville, la maison, Et l'on ne songe pas qu'avec les cargaisons Qu'ils débarquent sans fin de leurs naves pi^ofondes Sortent en môme temps tous les péchés du monde l

GERTRUDE, vivement et gaiement,

Ah ! vraiment, c'est ici qu'on peut dire du mal De tous ces grands vaisseaux qui montent le canal Vers nous, lourds de trésors et joyeux d'oyHflammes, Pour faire la richesse et la gaîté de Dammel Que serions-nous sans eux ?

MERE-FLANDRE

Oui, l'argent seul impoiHe Aujourd'hui! Je le saisi Quand j'ai franchi la porte Ici, — voilà trente ans! — si Damme était fameuse Depuis le Neuf- Fossé jusqu'au bord de la Meuse, C'était inoins pour son poi^t que pour sa probité! Sans doute o7i n'avait pas tant d'or! Mais la cité Comptait, le long des quais plantés de vieux ^nûriers. Plus de bourgeois de Flandre et moins d'aventuriers!,.. Donne la nappe.... Ah! tu n'as pas connu ce temps! On était simple ici, mais on était content Tout de même! On se passait de ces régalades!

(Rêvant)

Le dimanche on allait faire sa promenade Vei's Bruges, ou le long du canal vers l'Écluse ; On s'arrêtait pour voir tirer à l'arquebuse Prés des fossés; on revenait en suivant l'eau.,.. Il faisait beau, petite!...

GERTRUDE. riant,

Il fait encor bien beau, Mère-Flandre!

MÈRE-FLANDRH

Mais non !

GERTRUDE

Comment?

MÈRE-FLANDRE

Tout a changé ; C'est autre chose; on est entouré d'étrangers Sitôt qu'on fait trois pas sur le quai Saint-Christophe \ Et du luxe!

(Montrant la robe de Gertrude)

Voye^ quelles riches étoffes !

Quand on se contentait jadis de linge blanc ! Oui, c'était tout au plus si deux ou ti^oisfois Van, Aux jours des grands patrons qu'on fête de coutume. On sortait du vieux coffre, un peu, son beau costume!

GERTRUDE, riant, Trois fois l'an!

MÈRE-FLANDRE

Oh, bien sûr! Aujourd'hui l'on dépense; Rien n'est trop cher! On fait ripaille; on fait bombance; On couvre de bijoux sa femme — ou son amie; Et l'argent, dont on eût fait des économies Jadis, va des tripots aux maisons de débauche!

GERTRUDE, riant et malicieuse,

Quoi donc !

GERTRUDE

Je crois que ton yieJ gauche Est sorti le premier de ton lit ce matin !

MÈRE-FLANDRE Comment ?

GERTRUDE, riant, Mauvaise humeur Jusqu'au soir! C'est certain!

MÈRE-FLANDRE, haussant les épaules,

Ris bien, ris bien petite innocente! Je vois

Périr tout ce qui fut juste et sage autrefois;

Et plus grandit la Flandre et plus je me demande

Ce que devient la vieille honnêteté flamande !

Mais ce n'est pas à ton âge qu'on peut comprendre!.,.

GERTRUDE

Ah! Tu mérites bien ton surnom, Mère-Flandre ! Qui t'a nommée ainsi ?

MÈRE-FLANDRE, brusquement,

C'est un jour, un ami De ton oncle.,.. Eh bien, quoi? Tu rêves?... As-tu fjiis Les biscuits sur le plat d'argent ?

GERTRUDE

Non, pas encore.

MERE-FLANDRE

Il faut le faire! Il faut aussi que tu décores

Le grand-doré ; les fruits confits et le gingembre

Sont sur la table.,.. (Elle montre la chambre voisine)

GERTRUDE, indiquant la partie gauche de la salle,

On doit déban-asser la chambre De ce côté?

MÈRE-FLANDRE

Non, non ; la place est suffisante Ainsi î (Comptant sur ses doigts) Sept assesseurs — encor

[s'ils se présentent Tous les sept! — le greffier, le trésorier, le clerc, Les amis,... Les garçons n'ont qu'à rester à l'air S'ils n'ont pas place, avec messieurs les apprentis l Ils n'en aiguiseront que mieux leur appétit! Tu vas les voir tantôt se ruer sur la table; Je connais ça ! Quelle dépense lamentable ! Mais voilà! On est riche; on veut être un grand homme!

GERTRUDE

C'est la troisième fois que les courtiers le nomment Doyen! Ne doit-il pas, quand ils le félicitent. Leur faire un bel accueil et fêter leur visite?

MÈRE-FLANDRE, bougonnant, Les courtiers?.,. Des jaloux!,.. Des intrigants!...

GERTRUDE, s'approchant de la fenêtre qu'elle entrouvre et regardant à droite,

Voici Le Maître! Avec quelqu'un.... Ils viennent par ici....

MÈRE-FLANDRE

C'est bon, c'est bon.... Veux-tu m'aider? Tu vas

[répandre La cervoisel...

Gertrude tient en effet une cruche à la main. Elle revient vers la table qui, couverte de la nappe, est garnie maintenant de verres, de coupes, de flacons de vin. Alors la porte du fond s'ouvre et Maître Corneille, s'arrêtant sur le seuil fait entrer devant lui son vieil ami Jooris.

Large et haut, plein de force, le doyen des courtiers est joyeux ce matin. Sa gaîté toutefois n'est jamais expansive; elle demeure rude et brusque comme sa voix et son geste. L'autorité de son visage et de sa démarche, la décision de son regard et de sa parole, comme elles imposent habituellement sa volonté, imposent sa bonne humeur ; sa joie veut qu'on la partage.

Il porte droit sa tète grosse, et ses yeux, petits et vifs, regardant les choses et les gens avec une attention rapide, donnent l'impression qu'il pense sans cesse à ce qu'il voit. Des cheveux roux, grisonnants aux tempes, crêpent derrière ses oreilles ; une barbe courte arrondit ses joues ; son nez est fort, sa bouche grande, munie de dents très blanches. Lorsqu'il ôte sa toque de velours noir, son visage s'éclaire d'un front bombé, intelligent, têtu.

Ses vêtements sont beaux de la qualité fine du linge et de l'étoffe. Un pourpoint de drap brun à l'encolure carrée, des-

ccnd en courte jupe, jusqu aux genoux, sous sa ceinture de cuir agrafée d'argent. Une sorte d'aumusse de drap noir, aux manches fendues, soutachée de galons de soie noire, élargit encore son torse et sa carrure. Ses chausses, brunes comme son pourpoint, moulent ses jambes larges, jusqu'aux souliers de cuir fauve attachés sous la cheville. Une escarcelle plate et une bourse d'étoffe pendent à la ceinture. JooRis est plus petit, plus trapu, sans prestance. Mieux que ses cinquante-cinq ans sonnés, les vents de la mer ont tanné et ridé à grands traits son visage. Ses yeux sont grands et clairs; de longues mèches de cheveux, noirs encore, lui pendent sur le front et tout autour du crâne, et se mêlent sur les joues à la barbe frisée; sa lèvre supérieure est rasée. Une ample houppelande, déteinte par les pluies, cache à demi un surcot de cuir sur des chausses de laine ; des bottes molles, aux larges revers, s'affaissent au bas des jambes ; il tient en main son bonnet de feutre.

CORNEILLE, à Jooris, Entre donc.

JOORIS, entre et dit gaiment,

Bonjour la Mère-Flandre !

MÈRE-FLANDRE, surprise, Tiens f tiens! C'est voiisï Bonjour Monsieur Joorisl

JOORIS

Toujours

Solide?

MERE-FLANDRE Et VOUS'/ Toujours solide aussi!

JOORIS, à Gertrudc,

Bonjour Gcrtrude. Tu me reconnais ?

GERTRUDE, souriant,

Monsieur Jooris....

JOORIS, l'admirant.

Ce n'est plus la petite fille de jadis l

Que la voilà grandie et belle ! Et, vous save^.

Je m'y connais! Depuis un an que j'ai levé

L'ancre et vu disparaître les clochers de Damme,

Dans pas mal de pays j'ai vu pas mal de femmes!

Eh bien, croye^^-en ma sagesse ou ma folie.

C'est encore che{ nous qu'on fait les plus jolies

Et qu'on voit dans leurs yeux l'amour le plus plaisant !

Et je ne connais rien qui soit plus reposant.

Plus bleu, plus doux, plus frais, enfin mieux réussi.

Que deux beaux yeux flamands pareils à ces deux-cil

CORNEILLE, riant,

Vieux galant! Mais c'est v?^ai, elle est belle, elle est

[sage Et bonne, (A Mère-Flandre) Vous ave:{ terminé votre

[ouvrage/

MÈRE FLANDRE Pas encor....

CORNEILLE

Vous viendrez l'achever tout à l'heure; Laissez-nous.

Obéissantes, Gertrude et Mère-Flandre sortent à droite. Corneille se dirige vers sa table de travail et pendant que Jooris lui parle, il ne cesse de s'occuper des papiers qui l'encombrent, pour les lire ou les ranger, parfois pour les marquer d'une note ou d'une signature. En indiquant à Jooris le fauteuil demeuré devant cette table il lui dit :

Eh bien, tu r^econnais la demeure?

Assieds-toi. Que dis-tu?

JOORIS, en s'asseyant,

Je dis qu'on est content.

Après soixante jours de mer et de gros temps. Quand on a sa caraque à l'abri de la rade. De revoir la maison de son vieux camarade!

CORNEILLE

Le voyage fut donc si rude?

JOORIS

C'est selon ...

Du vent, et puis encor du vent; mais il fut long!

CORNEILLE, le regardant.

C'est bon pour la santé du moins !

JOORIS

Cela fatigue !

Jamais, depuis les quarante ans que je navigue. Je n'ai fait un trajet pareil!

CORNEILLE

Et point d'accrocs ?

JOORIS Non, Quarante ans de mer, déjà!

C'est beau!

JOORIS

C'est trop!

Ou, du moins, c'est asse\!

CORNEILLE

Tais-toi donc !

JOORIS

Non, vraiment!

Nous ne sommes pas faits, nous^ autres, gros Flamands, Pour traverser la vie en chevauchant les vagues; Il nous faut le bon sol des Flandres!

CORNEILLE

Tu divagues!

C'est après quarante ans que tu t'en aperçois ?

JOORIS, sérieusement,

On comprend ça, vois-tu, quand on rentre che^ soi.... Être chei soi! Bien à l'abri, bien à son aise!...

(Voyant le sourire de Corneille)

Quand on a voyagé comme toi, sur sa chaise. N'ayant pour hori:{on que les mws qui l'entourent. On n'imagine pas ce que c'est : le retour !

CORNEILLE

Bahl

JOORIS

Ris bien! Chaque fois c'est la même surprise Émouvante! On revient de Gênes, de Venise, M'importe; on a longé pendant longtemps des côtes Monotones de roches sauvages et hautes ; Espagne, Portugal ou falaises de France, On les regarde avec la même indifférence. Tu comprends; c'est fort laid d'ailleuf^s! .. Mais, un

[matin, Le sol s'abaisse; on ne voit plus, dans le lointain, Qu'une eau pâle entourant des dunes en îlots. Et le ciel tout entier qui repose sur l'eau.

Et voici, doucement, dans la brume nacrée De l'horizon, voici les grosses tours carrées Des villes et des bourgs cachés au pied des dunes. Nos bonnes vieilles tours, qui nous font, une à une. Leur premier salut clair au-dessus des campagnes. Et qui, montrant la route aux nefs, les accompagnent, Par leurs cloches le jour, et la nuit par leurs flammes. Du château de Dunkerke à l'écluse de Damme.... Aloî^s, mon vieux, le cœur se gonfle, épanoui ; Plus de craintes, plus de tourments; c'est le pays!

CORNEILLE Soit ! Partir cependant.,..

JOORIS

Partir ï S'il te fallait Fermer demain matin ta pot^te et tes volets. Et laisser là ton toit, ton lit, ta nappe blanche. Pour t'en aller tremper dans Veau sur quatre planches. Ne trouvei^ais-tu pas l'aventure impo7^tune 1

CORNEILLE Je me dirais que je m'en vais faire fortune l

JOORIS

On ne s'enHchit point par ces voyages-là ! La fortune? Mais sacrebleu, c'est toi qui l'as!

Et sans bouffer!

CORNEILLE, qui s'est levé,

Cest vrai! Et je n'en ai pas honte.

Mon ami; car le soir, quand je dresse mes comptes Sur ces livres épais que ma chandelle éclaire. Mon esprit va plus loin que toutes tes galères !

JOORIS, incrédule, Com7nent?

CORNEILLE, qui marche maintenant tout en parlani,

Là, dans mon coin, chaque soir, ma pensée A suivi leur voyage ou les a devancées ! Je sais leur chargement dupont jusqu'à la cale; Je sais dans quels pays, après quelles escales, A Vabri de quel port, voiles enfin carguées. Elles 7^ep oseront leurs courses fatiguées ! Je vois, le long des quais où tu les descendras. Nos tapis, nos velours, nos cuirs dorés, nos draps. Tous ces biens, dont le jnonde nous est tributaire. Qui s'en iront, plus loin encore, au cœur des terres ! Et c'est ma volonté maît?^esse qui commande Cette dispersion de richesses flamandes !

JOORIS Tudieu !

CORNEILLE

Mais les voici, qui raniment leurs rames Et leurs voiles, et cinglent â présent vers Dam me! Au plus lointain pays où s'en fut un naviî^e. Elles ont recueilli tout ce qui va servir Cette étonnante ardeur dont la Flandre s'exalte l Celle-ci vient de Chypre, une autre vient de Malte, Une autre a touché terre au pays du Soudan ! Moi, je n ai pas bougé sans doute! Et cependant Avec r anxiété de mon humeur changeante Selon que le vent gronde ou que la biaise chante. Là, tout seul, dans mon coin, calculant mes courtages. Dis-moi donc, si je n ai pas fait de beaux voyages?

JOORIS, bonhomme,

Chacun navigue aloi^s à sa façon, mon cher! Mais pour toi les profits, pour nous le mal de mer, La tienne est préféi^able!

CORNEILLE

Eh, je ne dis pas non !

Puisque je l'ai choisie! Elle a ceci de bon Qiien effet les profits sont sérieux!

JOORIS

Les affaires vont donc si bien ?

Vraiment ?

CORNEILLE

Superbement ; Tant quon e?î veut !

JOORIS C'est la fortune alors '^

CORNEILLE

Complète !

Et V orgueil de savoir que soi-même on Va faite!

JOORIS, sans ironie.

Je f admire!

Eh, plus d'un voudrait être à ma place l J'ai commencé comme eux cependant, sajts audace, Sa7îs argent; commettant méprise sur méprise; Routine, petits gains, petites entreprises. Et, crainte des périls ou faute de pratique. N'osant pas dépasser le seuil de ma boutique ! Mais un jour, étouffant dans ces vieux murs sans air J'ai compris qu'il fallait se tourner vers la mer. Et qu'elle ouvr^ait, plus sûre et plus vaste qu'aucune, La grand' route par où s'en viendrait la fortune] Ah, certes, les débuts n'ont pas été faciles Etfai dû ni obstiner pour la rendre docile! Cent fois, rage stupide ou ruse scélérate, Elle a jeté sur moi ses vents ou ses pirates,

Et j'ai vu s'en aller vers des ports inconnus Plus d'un 7^oyal vaisseau qui n'est pas revenu l N'importe l Déjouant ses caprices fantasques. J'ai vaincu le pii^ate et dompté la bourrasque ; Je l'ai fait obéir et la tiens désormais! La mer, comme la femme, est à qui la soumet !

JOORIS Je t' admire l

CORNEILLE

Aujourd'hui mes livres me pj^oclament Le plus iHche bourgeois de la ville de Dammeï B^niges et Gand n'ont pas un comptoir estimé Comme le mien ; ti^oisfois les courtie7^s m'ont nommé Doyen î Voilà ma chance l Et j'en sais la dui^ée; Car, puisque c'est la mer qui, par chaque marée. Fait monter les écus dans mon coffre de fer. Ça durer^a toujours, mon vieux, comme la merl

(Ayant ainsi parlé, Corneille retourne vers sa table)

Je t'admii^e! Et parfois je t'envie!,.. Et pourtant...,

CORNEILLE, sarrêtant, Quoi donc?

JOORIS Quel âge as-tu ?

CORNEILLE

Cinquante ans.

JOORIS, gravement.

Cinquante ans.

CORNEILLE

C'est rage où l'on est fort!

JOORIS

Cest rage d'être aïeul....

Comment?..

CORNEILLE

JOORIS

Riche, honoré, tout-puissant.... Mais tout

[seul !

CORNEILLE, après un moment d'hésitation.

L'est vrai! Mais je n'ai pas rempli ma destinée Encorl Oui, f ai vécu pendant bien des années Sans m'en apercevoir. Est-ce en pleine bataille Qu'ony songe? Est-on seul d'ailleurs quand on

[tj^availle ?

Puis, ayant là, fidèle, et depuis mon jeune âge, La bonne Mère-Flandre au courant du ménage. Et la gaîté rieuse et la grâce enfantine

De Gertrude que f ai recueillie orpheline, Par elles deux du moins s'animait la maison. Mais c'est insuffisant, ta sagesse a liaison ; Je ne veux pas mourir dans cette solitude, Et comme de tout temps feus la bonne habitude Défaille mon destin moi-même, voici donc Ce que f ai résolu dernièrement...,

A ce moment, Pierre entre par la porte de gauche, tenant à la main des papiers. Corneille, qui s'était rapproché de Jooris, s'interrompt.

PIERRE, s'arrêtant sur le seuil,

Pardon, Maître.,,.

CORNEILLE, à Jooris,

Tantôt, (A Pierre) Quoi donc?

JOORIS, à Pierre,

Eh ! mais c'est Maître Pierre î

PIERRE, reconnaissant Jooris,

Monsieur Jooris....

JOORIS, lui tendant la main.

Bonjour. Allons, pas de manières.

Donne ta main ! Tudieu quel gaillard ! Comme on

[change

En un an !

CORNEILLE, à Pierre,

Que veux-tu ?

PIERRE, présentant un papier à Corneille,

Cette lettre de change Devait e/re signée aujourd'hui.

CORNEILLE

Bien ; mets-la Sur la table.

PIERRE, présentant un autre papier,

Tantôt, mais vous n'étie^ plus là, Un pilote est venu remettre cette note Pour la prime....

CORNEILLE C'est fait,

JOORIS, qui s'était éloigné de quelques pas, s'arrête,

A propos de pilote.

Sais-tu bien que j'ai mis une hew^e, en louvoyant. Pour pénétrer dans le chenal l C'est effrayant Comme il s'ensable !

CORNEILLE, brusquement,

Allons! n'exagère donc point!

Comment? Je te dis que J'ai mis une heure, au moins Je te dis qu'autrefois — mais il y a quin\e ans ! — Le havre était facile et sûr, et qu'à présent. Là-même où l'on passait confiant et tranquille, On sent bien les sablons qui vous râpent la quille !

CORNEILLE, sur un ton de colère,

Mais oui; sans doute! On j- travaille!

JOORIS, surpris et se tournant vers Pierre,

// est nerveux!

(A Corneille)

Eh! Ce n'est pas à toi, c'est au port que f en veux! Pourquoi te fâcheS'tu, mon ami?

CORNEILLE

Je me fâche Parce que tous les jours à présent, quelques lâches Ou quelques sots, voyant que du sable s'amasse Entre Mude et Kad:{ant et rétrécit lapasse. Crient que la mer s'éloigne et que la Flandre meurt Lentement, sans songer que ces folles clameurs

Vont réjouir là-bas, de leur concert immense, Anvers et les cités jalouses de la Hanse !

JOORIS

Soit ! On pourrait crier moins fort! Mais le danger N'en est pas moins réel !

CORNEILLE

Réel, mais passager !

On travaille!

On m'a l'air de travailler fort mal.

D'après ce que j'ai vu! Que fait-on?

CORNEILLE, avec impatience,

Le canal D'Oostbourg sera fini dans six mois, tout au plus; Alors, suivant sa pente, à l'heure du reflux. Et dévalant bien mieux que d'un bassin de chasse. Le flot va balayer les sablons de la passe. Où, dans un an d'ici, tes naves les plusfiéres Auront du fond, de quoi se noyer tout entières l

JOORIS Merci, merci l Je n'en demande pas autant!

PIERRE, tranquillement,

Hier, on a dû haler deux nefs au cabestan,...

CORNEILLE, se tourne brusquement vers lui,

Toi aussi, l'Anversois?

PIERRE

Mon Dieu, je m'en afflige.

Maître Corneille!

CORNEILLE

On y remédiera, vous dis-jel

JOORIS

Si Von fait les travaux que tu nous annonçais, Tant mieux ; ce n'est pas moi qui doute du succès l Quoique — comme on l'a vu déjà, dans d'autres ports — Quand la mer veut partir, mon vieux, tous les efforts Sont impuissants, et toute la science est vaine....

PIERRE, à Jooris,

Rappelez-vous Narbonne, Aigues-Mortes....

JOORIS, acquiesçant,

Ravenne....

CORNEILLE, les interrompant,

Ah ça? Croye:{-vous donc que nous tous, gens de

{Flandre,

Nous allons nous laisser mourir, sans nous défendre. Le long de cette côte où la mer asservie, Depuis quatre cents ans nous apporte la vie?

JOORIS Non, mais....

CORNEILLE

Oublions-nous qu'il faut à nos poitrines Le rude stimulant de ses brises marines. Et qu'avec les canaux où ses flots se répandent Elle est le cœur vivant de la terre flamande?

JOORIS, approuvant, Bien sûr!

CORNEILLE, s'adressa nt à Pierre,

Vous a-t-on dit par quel travail géant Nous avons endigué peu à peu l'Océan?

Ce qu'il nous a coûté de sang, d'or et de peine ?

PIERRE

Certes....

CORNEILLE

Save:{-vous bien ce qu'était cette plaine Quand Philippe d'Alsace y fit mener en bandes Les digueurs envoyés par Florent de Hollande?

Rien ! Un désert de sable et de tourbe, des eaux

Sournoises, entourant des forêts de roseaux.

Et la rage des /lots sur toute la contrée

Par les nuits d'équinoxe et de hautes marées!

Or, c'est pour conquérir cela, qu'un matin clair.

Notre première digue osa barrer la mer!

Que de fois cependant sa fureur inlassable

Déracinant les pieux et balayant les sables,

Par la complicité d'une nuit de gros temps

Détruisit en une hew^e un effort de vingt ans!

N'importe; peu à peu nous sommes parvenus

A créer, sur ce sol marécageux et nu.

Des havres, des canaux, des chemins de balises.

Des villes, avec des beffrois et des églises,

Et, riches des trésors que les nefs y débarquent.

Devenus des bourgeois enviés des monarques,

Nous avons réuni dans ce petit comté.

Plus d'or qu'aucun pays n'en a jamais compté!...

C'est vrai !

Et tout cela, notre Flandre prospère, Notre ville opulente où sont couchés nos pères. Nous souffririons qu'un jour tout cela ne soit plus. Parce que l'Océan, dans un dernier reflux. Abandonnant nos quais changés en teiv^ains vagues.

Nous aurait infligé la trahison des vagues? Non! Non! Rassurez-vous! Le pays comprendra Que son destin dépend de V effort de nos bras. Et si la mer s'obstine à fuir quand on l'appelle. Nous la ramènerons che:{ nous, à coups de pelle !

JOORIS, approuvant.

Allons tant mieux!

PIERRE

La mer est sournoise et rusée, Maître!

CORNEILLE

Sans doute, mais ses ruses sont usées.

Et nous savons comment la prendre, mon garçon ! Voici quatre cents ans que nous la connaissons ; C'est trop pour nous laisser jouer !

(A ïooris)

Et maintenant.

Retiens bien ce que je t'ai promis : Dans un an Tu suivras le chenal sans accrocs, sans déboires. Peut-être sans pilote!.,. Et là-dessus, viens boire! Tu m'as tant fait parler que f ai la gorge rude!

Et Corneille et Jooris s'en vont par la porte d'entrée. Pierre reste un instant seul, debout, songeur, puis, à droite, la porte s'ouvre et Gertrude apparaît portant un plateau sur lequel sont alignés des verres autour d'un grand gâteau. Elle a enlevé son tablier et baissé les manches de son corsage.

PIERRE, dont le visage s'éclaire, Peut-on vous aider, Mademoiselle Gertrude?

GERTRUDE, souriante,

Oui. Voulez-vous tenir un instant mon plateau?

(Montrant la table)

Je pourrai faire place ici...,

PIERRE, prenant le plateau,

Quel beau gâteau !

GERTRUDE Oui. C'est un Grand-Doré.

PIERRE

C'est vous qui l'ave\ fait ?

GERTRUDE

Oh non ! C'est Mère-Flandre.

PIERRE

// est lourd !

GERTRUDE

En effet.

Vous l'aime^ bien?

PIERRE

Qui ça ? Mère-Flandre ?

GERTRUDE, riant,

Mais non.

Le Grand-Doré?

PIERRE

Je crois bien!... Quel dj^ôle de nom!

GERTRUDE Le Grand-Doré?

PIERRE

Non, non, Mère-Flandre !. . . Pourquoi Rie^-vous? C'est de moi?

GERTRUDE

C'est de vous et de moi, Parce que nous n'avons pas l'air de nous entendre. Je vous dis Grand-Doré, vous dites Mère-Flandre ! Laissez-moi rire un peu... *

(Presque sérieuse)

C'est si bon : rire un peu !

PIERRE

C'est vrai, vous ne rie ^ pas souvent.

GERTRUDE. de nouveau gaie,

Quand je peux i Et vous?

PIERRE

Oh, moi aussi.,., quand j'ai le temps !

GERTRUDE

C'est vrai.

Vous travailîe:{ beaucoup l

PIERRE

Pas mal... Et je devjms Tt^availler plus encor, le Maître étant doyen....

GERTRUDE // faut donc rire en travaillant !

PIERRE

C'est un moyen.

GERTRUDE, ayant rangé les verres sur la table, Rendez-moi mon gâteau ?

PIERRE

Voici....

GERTRUDE

Sa place estjaite. . . .

(Elle le prend)

Me?^ci. . . . Juste au milieu !

PIERRE, admirant la table.

C'est un vrai jour de fête !

Oui! Mais trois fois doyen c'est un honneur insigne! C'est i^are !

PIERRE, approuvant,

Et bien plus rare encore : En être digne ! Mais quel homme étonnant que ce Maître Coj^neille l

GERTRUDE

Oui.

PIERRE

Tout lui réussit ! Puis, ce qui m'émet'veille Voye:{-vous, et pourquoi ma faiblesse l'envie, C'est qu'on dirait, vraiment, qu'il a dompté la vie, Et qu'Un jour, mécontent de la voir comme elle est. Il en a fait tranquillement ce qu'il voulait l Ajoute^ qu'il est bon, qu'il fait du bien,...

GERTRUDE

Beaucoup.

PIERRE

Je vois que vous raime:{ aussi.

GERTRUDE, simplement,

Je lui dois tout.

Je ne sais pas ce que je serais dei^enue Sans lui.... Lorsque maman, que je n'ai pas connue. Est morte, elle était veuve déjà.... L'on m'a dit Qu'il m'avait prise ici de suite.... J'ai grandi Dans sa ynaison si simplement hospitalière.... Voilà; vous save^ mon histoire tout entièi^el

Oh, je la connaissais!...

(Avec beaucoup d'hésitation)

Et c'est même pourquoi.

Vous rencont7^ant ici, sans parents, comme moi....

GERTRUDE

Eh bien ?

PIERRE

// m'arrivait dépenser à moi-même; Et sachant que si Maître Corneille vous aime, C'est comme l'on chérit sa nièce ou sa filleule. Lorsque je vous voyais triste ainsi d'être seule, — Ah l je sais que c'était méchamment égoïste l — Je me aboyais moins seul et me sentais moins triste l

GERTRUDE

Je comprends....

PIERRE

Si j'avoue une chose pareille, Je n'entends pas, du moins, blâmer Maître Coimeille ; Il est sévère et froid, mais rien n'est plus ti^ompeur. Car il vous aime bien....

GERTRUDE

Oui. . . . mais il me fait peur l

PIERRE, riant, Vraiment ? Pourquoi ?

GERTRUDE

Mon Dieu, f en ignore la cause; Mais je me sens auprès de lui si peu de chose; Je lui sais tant d'intelligence et de mérite, Et je le vois si grand, devant moi, si petite.... Vous rie:{ ? Vous trouve^ que j'ai to?^t ?

PIERRE

Oui, je trouve....

Et pourtant, c'est si bien la crainte que j'éprouve Loi^squeje suis ici.,..

GERTRUDE

La crainte?

PIERRE

Manifeste ;

Dans chacun de mes mots, dans chacun de mes gestes. Et, peu?^ de vous déplaire ou de vousfav^e iHre, Je ne vous dis jamais ce que je voudrais dire!

GERTRUDE, riant, Il faut oser!

PIERRE

Oser! Sans doute, on s'y décide.

Puis,.,,

GERTRUDE

Je n'aurais pas cru que vous fussiez timide Comme moi ! D'autant moins qu'en parlant des courtiers, Maître Coimeille a dit souvent que vous étie:{ Plein d'initiative et d'audace !

PIERRE, vivement,

Vtmment?

Il a dit ça ?

(Gertrude fait un signe affirmatif)

C'est vrai; c'est son enseignemeitt D'ailleurs, et son exemple; et nul autant que lui. Ne m'a montré comment on s'y prend aujourd'hui. En aidant son savoir de chances opportunes. Pour illustrer sa ville et bâtir sa fortune. Aussi lorsque je pense au destin qui m'attend. Sachant bien qu'on n'arrive au succès qu'en luttant,

J'apprends ici comment Von vainc ses adversaires. Et je m'arme de tout ce qui m'est nécessaire Pour obtenir, plus tai^d, dans Anvet^s, la maîtrise. Et mener à mon tour de belles entreprises!

GERTRUDE

Dans Anvers?

PIERRE

Il faut bien; car n'étant point d'ici.

Ce serait difficile,.,. Et puis Anvers, aussi. C'est Anvers!

GERTRUDE, surprise de son accent d'admiration.

Oui, mais Bruges et Dàmme?...

PIERRE

D'accord; Il n'y a n'ew de mieux sur les plages du Nord, Et pour voir aussi beau l'on chefxherait en vain. Si l'on ne trouvait pas Anvers sur son chemin ï

GERTRUDE

Vi^aiment ?

PIERRE, avec conviction,

Ah, oui! Vous vous en souvenez peut-êti^e. Quand j'y fus l'an passé pour le compte du Maître, A quel point je ?^evins ravi, enthousiaste!

Des milliers de maisons, un grand fleuve, un port vaste Ve7^s lequel les vaisseaux du monde entier convergent, Et dans le riche enclos de son enceinte viei^ge, — Car nul prince à ce jour n'a franchi ses murailles — Je ne sais quoi d'ardent qui gronde, qui travaille. Et fait sentir qu'au cœur de cette ville immense. C'est comme un gr^and destin de gloii^e qui commence !

(Avec chaleur)

Alors vous comprene:{ qu'aux heures où Von sent Que l'on est fort et jeune et qu'on a du vrai sang Comme une sève chaude et qui gonfle Vécorce, Ce soit dans ce milieu de jeunesse et de force, Qu'on rêve de donner un jour, ...à ceux qu'on aime, Un fier et grand bonheur qu'on au7^ait fait soi-même. Fallût-il, nuit et jour, peiner comtne unfoi^çatl...

GERTRUDE, riant, Mais vous n'ave^ pas l'air si timide que ça!

PIERRE, confus,

Vous vqye\,,.. vous rie^ de ce que je vous dis!...

GERTRUDE, protestant vivement.

Mais non l

PIERRE, brusque.

Et vous n'ave^pas tort! Je m'étourdis.

Je rêve, je m'exalte.,.. Et je sais bien pourtant

Que n'ayant rien que mon courage et mes vingt ans.

Je resterai sans doute un fort pauvre écolier....

GERTRUDE, doucement,

Pourquoi dites-vous ça maintenant ? Vous parlie:{ Beaucoup mieux tout à Vhew^e.

PIERRE

Eh, non!

GERTRUDE

Je vous assuj^e.

PIERRE, amèrement.

Non, mon 07^gueil allait dépasser la mesui^e.... Le ton qui me convient est un ton plus modeste.... Et vous m'aurie!^ ci^u fou si j'avais dit le i^estel

GERTRUDE, surprise par son accent, Qu'ave!(-vous ?

PIERRE

Rien....

GERTRUDE, sur un ton d'affectueux reproche,

Mais oui. ... de la peine ? Et cela Me surprend l Êti^e triste un beau jour de gala

Comme aujourd'hui ! Quand il fait bon ! Quand on

[s'apprête A s'amuser! Vous n'allé^ pas bouder la fête, Dites?

PIERRE, tristement,

N'ave\-vous pas certains jours de la peine?.,.

GERTRUDE Oui. . . . parfois.. . . le dimanche

PIERRE, souriant.

Et pendant la semaine?

GERTRUDE

Très peu; mais le dimanche est si long! La demeure Est vide; le travail n'y met plus sa rumeur; Dans vos bureaux, personne; et V horloge balance Dans toute la maison un si profond silence Qu'on entend grignoter les souris dans la huche. Mais pendant la semaine, on dirait une ruche! Dès le lundi matin, t^eprenant son ouvrage. Le port y fait rentrer sa vie et son tapage ; Vous travaille:^, Maître Corneille aussi, les clercs, Tout le monde; et moi-même, je me donne l'air. Par mon humble besogne à côté de la vôtre, D'êtt e aussi vive et nécessaire que les autres ! Ne rieipas!

PIERRE

Je m en garde! Je vous écoute....

GERTRUDE

Dix fois en un matin vous êtes sur ma route! Le Maître vous appelle — // appelle toujours ! — Vous n'ave:^ qu'un instant pour me dire bonjour ; Vous fuyei pour ne pas le laisser dans V attente.... Et tout cela m'amuse, et je suis très contente ! N'étes-vous pas heureux sans raison, quelquefois?

PIERRE

Jamais !... Je suis heureux, mais je sais bien pourquoi!

Cest quand je suis ici.... c'est lorsque j' imagine

Alors, avec une pauvre joie enfantine

Qui méfait oublier mes jours les plus mauvais.

Quel serait mon bonheur, plus tard, si je pouvais,

Sentant que mon travail me libère et m'élève.

Me rendre digne ainsi, de quelqu'un dont je rêve!

C'est lorsque je jne dis, en ces minutes-là :

S'il arrivait qu'un jour le soi^t nous égalât.

Et me permît un peu l'espoir d'en être aimé.

Je trouverais les mots qui peuvent exprimer

Ce que l'on sent frémir tout au fond de soi-même!...

GERTRUDE, très simplement, C'est vrai; commentfait-on pour se dire qu'on s' aime?...

PIERRE, se tournant brusquement vers la porte d'entrée,

Voici le Maître!

(Il fait quelques pas vers la porte, à gauche)

GERTRUDE, étonnée,

Eh bien ?

Non.... Je n'avais qu'un mot A dire.... Et je Vai dit.... tout de même....

GERTRUDE, lui souriant tandis qu'il sort,

A tantôt....

Il a disparu déjà lorsque Corneille entre et s'arrête devant la table, près de laquelle est demeurée Gertrude.

CORNEILLE

Cestfinil

GERTRUDE Oui.

CORNEILLE

C'est bien; cest très bien. Les boissons?

GERTRUDE

Mère-Flandre est allée avec un des garçons A la cave.

CORNEILLE

CPest bien. Le gâteau, les biscuits.

Parfait. On aurait pu mettre là quelques fruits; N'importe, c'est très bien....

(Il aperçoit les fleurs de l'autre côté de la chambre)

Et ces fleurs sur le coffret Uoîi viennent- elles?

GERTRUDE, timidement,

Cest.... cest moi qui vous les offre..

CORNEILLE, souriant d'abord, puis grave.

Ah.... Ah.... Merci Gertrude....

(Voyant qu'elle fait quelques pas vers la porte, à droite)

OÙ. vas-tu? Reste ici..

GERTRUDE

Je voudrais m" arranger....

CORNEILLE

Tu es très belle ainsi; Reste....

(Après une courte hésitation)

Je veux d'ailleurs te parler. ... Je voudrais, Vois-tu, que ce beau jour qui semble fait exprès

Pour mettre entre nous deux une entente parfaite. Ne soit pas pour moi seul, Gertrude, un jour de fête l

GERTRUDE

Je VOUS écoute. Maître.

CORNEILLE fait quelques pas en hésitant, puis revient vers Gertrude,

Eh, sans doute, f y pense Depuis longtemps, mais aujourd'hui, les circonstances Me paraissent plus favorables pour te dire Ce que je veux. ... (il se reprend) OU plutôt ce que je désire.

GERTRUDE, étonnée.

Je vous écoute....

CORNEILLE, après une nouvelle hésitation,

// est évident quà ton âge Gertrude, tu as dû penser au mariage Quelque/ois/...

GERTRUDE, interdite.

Maître....

CORNEILLE

G est tout naturel! Et, certes, Si le sort — dont parfois les jeux nous déconcertent Pourtant — fa réservé la part que tu mérites.

Ne crains rien; tu seras heureuse, ma petite!

Tu as donc fort bien fait de songer à plus tard,

PuisquHl est imprudent d'attendre du hasard

Le bonheur qui ne va qu'à ceux qui sont hardis

Et volontaires l Mais, d'autre part, tu t'es dit.

J'en suis persuadé, n'étant plus une enfant.

Que les efforts qu'on fait vers lui sont décevants

Comme les rêves, quand — pour les raisons prof ondes

Que personne ne sait — Dieu vous a mis monde

Orphelin, désarmé, d'avance si vaincu.

Que sans l'amour d' autrui Von n'aurait pas vécu !

Grâce à moi, tu n'auras jamais souffert du deuil

Où nous mit ta naissance!... Oh, je n'ai nul orgueil

De t' avoir recueillie, et tu ne me dois rien ;

Si ce fut ton bonheur, ce fut aussi le mien!

Maître....

CORNEILLE, qui a repris toute son assurance en parlant,

Ecoute d'aboi'd. Oui, pendant ces vingt ans. Tu fus la vie et la gaîté de tout instant Che:{ moil Lorsque f avais un moment de loisir. Te voir fut mon repos, t' entendre, mon plaisir. Et quand, aux mauvais jours de lutte trop intense. J'étais las de payer si cher mon existence. Par ton rire d'enfant qu'il m'advint d'écouter, Tu m'as rendu plus fort souvent, sans t'en douter!

N'est-il pas naturel que je t'en remercie ? Rude au début, ma vie enfin s'est adoucie; Le mauvais sort devant mon courage a fléchi; Je me suis, lentement, mais si bien enrichi. Qu'au seul vu d'un écrit que ma cire cacheté Le monde entier me vend tout ce que l'or achète! Nul n'est plus grand que moi dans Damme, et tout a

[l'heure Ses plus riches courtiers, remplissant ma demeure. Acclameront en moi leur chef, trois fois élu! Eh bien, puissance, argent, dignités, fai voulu. Pour ojssurer ton sort que bien d'autres jalousent. T'en donner désormais ta part, et je f épouse!

GERTRUDE, stupéfaite,

Maître!.,.

CORNEILLE souriant, sûr de lui,

Ne t'émeus point, Gertrude! L'on décide Ces choses, d'un esprit raisonnable et lucide. Tu me connais ; je t'ouvre mon cœur; et sachant Que sous mon rude aspect ce cœur n'est pas méchant, Et que son vœu, pareil au vœu de ma raison, Cest de te voir épouse heureuse en ma maison, Accepte ton destin, sans crainte, sans émoi!...

(Voyant qu'elle reste silencieuse et tremblante) Mais si tu n'as pas confiance, dis-le moi!...

GERTRUDE, ne sachant que dire,

OK Maître!...

CORNEILLE

Parle! Eh bien?... As-tu rêvé peut-être. Un avenir plus sûr et plus brillant?...

GERTRUDE, de plus en plus émue.

Oh, Maître!...

CORNEILLE, un peu rude, Douterais-tu de moi, lorsque je te dis tout?...

GERTRUDE

Oh, non!.,.

CORNEILLE

Crois-tu trouver, autre part, n'importe où. Ce que je veux que mon affection te donne?...

GERTRUDE, confuse,

Oh, non!...

CORNEILLE, faisant un pas vers elle.

Ahlje comprends que mon projet V étonne l Mais, songeant, si tu fus heureuse sous mon toit. Que le même bonheur s'offre encor devant toi. Pourrais-tu refuser la main que je te tends?...

Paie, incapable de dire une parole, Gertrude n'a pas fait un mouvement. Alors, comme Corneille lui a pris la main et qu'elle la lui laisse, il la serre dans les siennes.

CORNEILLE, souriant et ^rave.

Ah, petite!... (il l'attire à lui et l'embrasse sur le front)

Je suis bien content! Bien content!...

A ce moment, un Jeune Apprenti entre brusquement par la porte du fond.

L'APPRENTI, joyeux.

Maître! Maître! Voici le Conseil, les Courtiers!

CORNEILLE, à Gertrude, gaiement.

Allons! Soyons tout au plaisir, un jour entier!

Reste p7^ès de moi! (A l'apprenti) Va p?^évenir les commis.

L'apprenti sort en courant, à gauche, et tandis que Gertrude, éperdue, le cœur tremblant d'émoi, demeure immobile au milieu de la salle, Corneille, sans s'éloigner d'elle, se tourne vers la porte d'entrée et, souriant, salue les arrivants.

CORNEILLE

Entre:(! Entre:{!.,.

Et voici d'abord, toque en main et vêtu de la longue robe de drap noir qui porte sur le côté, de l'épaule jusqu'au bas, une bande de drap bleu lisérée de rouge, voici l'ancien DOYEN des courtiers auqucl succédera Corneille. Il est suivi du trésorier, du greffier, des assesseurs et d'autres membres du métier. Tous sont endimanchés, importants; Jooris se trouve au milieu d'eux. Par la porte de gauche entrèrent, en même temps, turbulents et joyeux, plusieurs jeunes apprentis parmi lesquels Pierre qui gagne la partie droite de la salle.

De ce côté vient d'apparaître Mère-Flandre. Gertrude et Corneille sont demeurés au centre du groupe formé par les arrivants.

L'ANCIEN DOYEN, saluant Corneille,

Bonjour doyen.

(Il lui serre la main, puis serre la main de Gertrude)

CORNEILLE

Mes bons amis.

Bonjour !

LE GREFFIER, à Corneille,

Bonjour.

UN APPRENTI, appelant les autres,

Par ici; la chambre est profonde...,

CORNEILLE

Prene^ place. (Au trésorier) Bonjour trésotHer. (Il lui serre la main)

L'ANCIEN DOYEN, qui est resté devant Corneille,

Tout le monde Est-il là?

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