‹ A Damme en FlandreChapitre 3 sur 3 · LES APPRENTIS ET QUELQUES COURTIERS · texte numérisé non relu

LES APPRENTIS ET QUELQUES COURTIERS

Vive Maître Corneille!

CORNEILLE

Aussi, point de discours!

Et comme nous peinons rudement tous les jours. Nous tous, petits et gi^ands, qui pointons dans

[notice âme L'amour de ce métier qui fait V orgueil de Damme, Quand nous aurons vidé la coupe d'alliance. Amusons-nous, jusqu'à ce soir, avec vaillance,

Puis demain au travail!

LES APPRENTIS

Noël! Noël!

CORNEILLE, les arrêtant d'un geste,

Pourtant Tai quelque chose encore à vous dire! f entends D'abord, à la chapelle de la Confrérie, Faire don d'un calice en or, aux armoiries Des francs-courtiers.

LES APPRENTIS

Noël! Noël!

Je veux encore.

Par le loyer total de ma maison du port. Augmenter désormais ses trop faibles ressources.

LES APPRENTIS

Noël! Noël!

CORNEILLE, détachant la bourse qui pend à sa ceinture,

Je veux ensuite que ma bourse.

Où ducats et florins ont fait quelques petits. Se partage enti^e les clercs et les apprentis !

(Il la leur jette)

LES APPRENTIS, de plus en plus joyeux,

Vivat! Vivat! Noël!

CORNEILLE, se tournant vers Gertrude, toute pâle à son côté,

Etpourfinii%je veux Désormais n'être plus seul l'objet de vos vœux Et de votre respect, pafxe qu'aujourd'hui même, J'ai choisi pour épouse une femme que j'aime, (Il prend la main de Gertrude)

Parce que j'ai sa main fidèle dans la mienne, Et que votre doyen a trouvé sa doyenne! (A Gertrude)

N'est-ce pas?

LES APPRENTIS, exultant.

Eh! Vivat! Vivat ! Noël ! Noël !

Noël!

A ce moment l'on entend sonner au dehors le carillon de l'hôtel de Ville.

CORNEILLE dit alors à Mère-Flandre qui circule en portant un plateau chargé de verres,

Et maintenant, vin, cervoise, hydromel, Mère-Flandj^e, verse^, et n'oublie^ personne ! Et puisqu'il est midi, que le caiHllon sonne Et qu'il fait beau, ouvre^ la fenêtre et la porte.

Afin que le soleil et la musique apportent

La lumière du ciel et la chanson des tours

Dans ma vieille demeure où mes amis m'entourent !

(Il lève son verre)

Et buvons.... pour ne pas en perdi^e l'habitude!

Et l'assemblée, tout entière, tandis que par la porte et la fenêtre ouvertes on aperçoit les maisons de Damme, le canal, les vaisseaux éclatants de soleil, et que dansent et chantent les notes claires du carillon, l'assemblée tout entière, toques et verres levés, crie :

Vivent Maître Corneille et Madame Gertrude!

Gertrude, dont Corneille tient toujours la main, immobile, comme en rêve, essaie de sourire. Pierre, pendant les dernières paroles de Corneille, sans un mot, sans un geste, a glissé derrière les assistants et a disparu.

Quinze ans ont passé depuis le jour où Corneille fut fêté par les courtiers. Dans la lumière terne d'un aprèsmidi d'automne, la grande salle est sévère et triste. Les sièges, les rideaux, le tapis couvrant la table sont usés; nul objet ne l'égaie.

Gertrude, songeuse, est assise près d'un rouet, sur l'un des bancs voisins de la fenêtre ; elle ne travaille pas.

Son visage n'a plus sa fraîcheur d'autrefois. Une mélancolie en accentue les traits et cette gravité soudaine, qui jadis passait sur eux comme un nuage d'été, semble être devenue leur expression coutumière.

Parfois une chaleur lui vient aux joues, une lueur anime ses yeux ; puis la vie calme lui rend sa pâleur et se rendort dans sa prunelle éteinte.

Elle est plus 'oelle qu'autrefois, plus attirante aussi de toute la consolation que semble demander sa tristesse muette.

Dans rencadrement de la fenêtre aux carreaux sombres, sa tète nue s'incline sous les tresses enroulées, sans ruban. Une robe unie, sans ceinture, dessine ses épaules et sa poitrine puis, en plis cassés, s'évase autour d'elle; vieille robe d'un gris déteint, dont le col ouvert en pointe, les poignets et la jupe sont bordés d'une mince fourrure usée de place en place.

M ÈRE- Flandre va et vient, nettoie et met de l'ordre.

MERE-FLANDRE, s'arrêtant devant le fauteuil,

On devrait recouvrir ce fauteuil ; il est temps!

GERTRUDE, tournant la tête, Cela coûterait cher ?

Quinze ou vingt gros.

GERTRUDE

Autant!

Tu crois ?

MERE-FLANDRE

Bien sûr!

GERTRUDE Vingt gros !

MERE FLANDRE

Même un florin peut-être Tout est usé ! Faut-il que je demajtde au Maître?

GERTRUDE

Non!

MÈRE-FLANDRE Mais voye:{ : le cuir se détache en éclats!

GERTRUDE

Non ! Quand on l'entretient de ces dépenses-là. Tu sais bien qu'il refuse et se met en colère.

La servante ne répond rien et reprend sa besogne. Gertrude alors se lève et regarde par la fenêtre entrouverte.

MÈRE-FLANDRE

Que regardez-vous là. Maîtresse?

GERTRUDE, lentement,

Une galère Qui s'éloigne, petit à petit, vers les dunes....

MÈRE-FLANDRE

// n'en est plus entré depuis un moisi

GERTRUDE, rcp(jussant la fenêtre,

Plus une....

MERE-FLANDRE C'est celle qui venait de Hambourg ?

GERTRUDE

Oui.

MÈRE-FLANDRE

Quel deuil !

Gertrude s'est rassise. Mère-Flandre, près de la table, soulève un coin du tapis, largement troué

Regarde:^; le tapis est comme le fauteuil!

GERTRUDE, avec un geste las,

Laisse....

MÈRE-FLANDRE, bougonnant,

Mais c'est pitié de voir que tout s'en aille Ainsi!

GERTRUDE, après un silence, Le Maître est-il sorti ?

MÈRE-FLANDRE

Non ; il travaille.

Ah! Si tous travaillaient comme lui!

GERTRUDE, qui rêvait,

Que dis-tu ?

MERE-FLANDRE

Je dis que si notre pauvre ville avait eu.

Parmi tous ceux qu'elle a fait vivre, quelques hommes

Comme lui, nous ne serions pas où nous en sommes!

' GERTRUDE, indifférente.

Peut-être,,.,

MÈRE-FLANDRE

Regarde^ ! La cité tout entière Est comme un béguinage, ou comme un cimetière! Compte^ les volets clos et les toits sans fumée! Save^-vous bien que trois cents maisons sont fermées ? C'est Jooris qui l'a dit hier encor! Oui! Trois cents! Voilà Damme! On était riche, on était puissant. On était l'un des plus grands ports avec l'Ecluse, (Montrant le fauteuil)

Et l'on n'a pas de quoi remplacer ce qui s'use A présent!

GERTRUDE

Tu sais bien,..,

Je sais ce que je vois!

De tous ceux que la mer faisait vivre autrefois Combien sont dans la gêne et combien sur la paille?.,.

Et s'il arrive encor qu'un navire s'en aille, Et qu'on regarde au loin s'effacer ses huniers. On tremble chaque fois que ce soit le dernier!

GERTRUDE, d'une voix lasse,

Que veux-tu?

MÈRE-FLANDRE

Qu'on travaille!

GERTRUDE, de même,

On essaie.

MÈRE-FLANDRE

Oh! Comment?

Qu'a-Uon fait pour lutter contre l'ensablement?

GERTRUDE, de même, Tout ce qu'on peut.,.,

MÈRE-FLANDRE

Mais non! On se querelle, on doute, On a peur ! Et ce sont les peureux qu'on écoute ! (Elle ajoute entre les dents) Ou ceux qui viennent se mêler de nos affaires,...

GERTRUDE

Que dis-tu?

MERE-FLANDRE, après un moment,

Save!{'Vous ce que Pien^e vient faire A Damme?

GERTRUDE, d'une voix plus vive,

Il vient d'Anvers, s'occuper des ti^avaux Du canal et du port. On a des plans nouveaux Paraît-il.,., En tous cas, le voici revenu,... Après quinze ans bientôt l... L'aurais-tu reconnu?

MÈRE-FLANDRE, bourrue.

Sans doute; il a gardé sa mauvaise figure l En voilà par exemple une étrange aventure ! Il dispa?mt un beau matin, sans un salut. Sans un adieu ; personne ici ne le voit plus ; On le recherche en vain par toute la cité; On l'oublie.... et voilà qu'il est ressuscité! Vous croye:^ que ce sont ces plans qui le ramènent Chei nous ?

GERTRUDE, s'animant,

Mais sûrement! Depuis quatre semaines Qu'il est à Damme, puis à B?^uges, tu sais bien Qu'ils ont, le Maître et lui, de nombreux entretiens. Il vient négocier, chargé par les bourgeois D'Anvers, un prêt que leur demandent les Brugeois, Et je sais que le Maiti^e escompte son crédit Pour. . . .

(Elle s'arrête en voyant l'expression narquoise du visage de Mère- Flandre)

MÈRE-FLANDRE

Vous êtes savante!

GERTRUDE, froidement,

Oh, /entends ce qu'on dit!...

Voilà tout!

MÈRE-FLANDRE, haussant les épaules.

Et vous y crojre^!... Qu'y connatt-il?...

GERTRUDE

Tu n'as jamais cessé de te montrer hostile A ce garçon ; et tu ne sais rien de sa vie. . . .

MÈRE-FLANDRE, se remettant à l'ouvrage.

C'est bon, c'est bon! Défendez-le! Je me méfie;

C'est bien mon droit! Les gens d' Anvers sont bien

[connus Alle{! Tous des voleui^s!

A ce moment, Corneille ouvre la porte du palier et descend vers la salle.

Le torse encore droit mais la tête penchée et marchant déjà du pas lourd des vieillards, ce n'est plus le maître de jadis qui réglait son destin ; c'est un homme comme tous les autres qui a subi la vie et que ses coups ont marqué.

Presque blanc, le visage profondément ridé, maigri, le front tendu, l'œil toujours vif, il paraît agité d'une impatience inquiète. Sa brusquerie s'est faite presque brutale. Il semble

n'avoir gardé en lui que ses forces défensives, celles dont on use dans la défaite, celles qui n'ont ni la souplesse ni l'élan confiant des forces d'attaque, mais la violence amère de la résistance et de l'obstination.

Lui aussi porte de vieux vêtements qui furent beaux jadis.

Gertrude et Mère-Flandre se sont tues en l'entendant venir.

CORNEILLE, s'adressant à Mère -Flandre, Pierre n'est pas venu?

MÈRE-FLANDRE

Non,

GERTRUDE, quitte la fenêtre et, timidement, comme elle parle toujours à Corneille, demande,

Vous l'attende^ ?

CORNEILLE Oui,

GERTRUDE

A propos des nouvelles

D' Anvers?

CORNEILLE, en se dirigeant vers la table.

Oui.

(Il s'arrête, et d'un ton presque joyeux)

On annonce qu'une caravelle

Espagnole, ai^rivée aujourd'hui à l'entrée Du chenal, attendait l'heure delà marée!

GERTRUDE, sans empressement.

Ah!... Mais vient-elle à Damme ?

On l'affirme.

GERTRUDE, indifférente.

Tant mieux....

MÈRE-FLANDRE, narquoise,

Tant mieux!... Pourvu qu'elle entre l...

CORNRTLLE, brusquement,

Et pourquoi pas ?

MÈRE-FLANDRE

Bon Dieu, f espère comme vous qu'elle arrive à souhait ! Mais nen a-t-on pas vu déjà qui s'échouaient ? Ce n'est pas la première fois, je me figure. . . .

CORNEILLE, violent,

C'est ça, croasse encore, oiseau de bon augure l Nos malheurs sont pour vous une telle habitude Que lof^sque, par hasard, une heure un peu inoins rude

Nous permet d'espérer qu'ils vont s'évanouir, Vous ne parvene:{ plus même à vous réjouir !

MÈRE-FLANDRE, grognant,

Pour une caravelle ou pour une galère Au port, se réjouir l Vraiment, la belle affaii^el Un navire ! Mais c'est le bon Dieu qui l'envoie ! Un navire!,.. On en pleurerait, de votive joie l

CORNEILLE, s'installant derrière la table,

Vous vous plaindre^ toujours l Soit; c'est de la manie; Asse^l...

(A ce moment on frappe à la porte d'entrée)

On frappe.,..

(Mère- Flandre va jusqu'à la porte et l'ouvre et Jooris paraît) Ahl Ah! Jooris!

JOORIS, sur le seuil,

La compagnie.

Bonjour,

Lentement, d'un geste las, le vieux marin a tendu la main à Gertrude puis à Corneille; il a salué Mère-Flandre d'un mouvement de tête. Un long manteau, fourré d'écureuil, l'enveloppe jusqu'à rai-jambe; il porte de gros souliers de cuir. Les longues mèches de cheveux qui, de dessous son bonnet, lui tombent sur les oreilles et dans le cou sont grises maintenant.

CORNEILLE lui dit, montrant le fauteuil devant la table, Assieds-toi..,. Rien de neuf?

JOORIS s'est assis; il se tait un instant,

Non. ...je passais. . . .

CORNEILLE

Tu sais qu'une nave espagnole....

JOORIS, haussant les épaules,

Oui, je sais....

Ils s'échoueront!... Le por^t n'est plus fait pour ces

[naves ....

CORNEILLE, brutal.

C'est pour m'annoncer ça que tu viens?...

JOORIS, conciliant.

Non, mon brave Ami.... non.... Je venais te parler d'une chose....

CORNEILLE De quoi?

JOORIS, très hésitant.

J'ai décidé. . . . Plutôt, je 7ne p7^opose. . . .

CORNEILLE, impatient.

Quoi donc ?

JOORIS Eh bien, je viens te di?-e que je dois Quitter Damme, prochainement.... au bout du mois,...

Pou?^ longtemps?

CORNEILLE JOORIS

Définitivement....

Mais voilà.... C'est

CORNEILLE Toi?

JOORIS Oui...,

que je m'en irais

CORNEILLE, se levant,

Ce n'est pas vrail Ce n'est pas vrai l Voyons, tu plaisantes?

Je ne plaisante pas.

JOORIS

Non, certes,

CORNEILLE

Alors, quoi? Tu désertes Comme les autres, toi, Jooris, toi mon fidèle Ami?

JOORIS, embarrassé, Je dois quitter Damme....

CORNEILLE, brusquement,

Tu doutes d'elle.

N'est-ce pas ? Et de son salut 1

JOORIS

Ahl oui, j'en doute \

CORNEILLE

Ah, vraiment, de ta part mon vieux JooiHs — JOORIS

Écoute, Corneille, quand on a mon âge, il est permis D'aller mourir en paix....

CORNEILLE

Loin de ses vieux amis!

Loin de sa ville !

Non ; si le malheur jn'exile, C'est que préciséynent Damme n'est plus ma ville.

CORNEILLE Qiie dis-tu là 1

JOORIS, tristement,

Ma ville eut ses jours triomphants Jadis f et nous étions fiers d'être ses enfants l Sa force était la nôtre et sous sa bonne étoile Nous parcourions les mers du monde à pleine voile! Mais depuis que son port est noyé par les sables. Ma ville, la voilà, pauvre, méconnaissable. Triste comme un courlis dont on brisa les ailes. Et mes yeux ont beau la chercher; ce n'est plus elle!

CORNEILLE

Mais si c'est vrai, soyons encor plus résolus! Ayons plus de courage encor !

JOORIS

Je n'en ai plus.

CORNEILLE

Et pourquoi ?

JOORIS

Parce que depuis plus de quinze ans Je vois tous nos efforts rester insuffisants Tandis que le péril ne cesse de grandir ! Bruges, l'Écluse et nous, afin d'approfondir Ce chenal dont dépend toute notre existence. N'avons-nous pas, en vain, réclamé l'assistance

Des gens d'Ypres, de Gand et des Quatre- Métiers? Oui, luttant pour le sort du pays tout entier. Nous ne parvenons pas à leur faire comprendre Qu'en sauvant nos trois ports ils sauveraient la

[Flandre!

Tous nos travaux, là-bas, restent inachevés; Plus d'argent!... Et d'ailleurs, pourrait-il nous

[sauver?

CORNEILLE

s est mis à marcher pendant que parle Jooris, puis, lorsqu'il

lui répond, Gertrude va se rasseoir auprès de son rouet,

et Mère-Flandre quitte la chambre. Il dit :

Je n'ai jamais compris qu'on renonce ou qu'on cède! Mais, que ce soit à l'heure où l'on vient à notre aide. Où les moins confiants peuvent reprendre espoir, Vraiment!...

JOORIS

Qu'espères-tu?

CORNEILLE, s'arrêtant devant lui,

Tu n'es pas sans savoir.

N'est-ce pas, ce qu'Anvers nous offre?

JOORIS

Oui, je sais ; Et je ne comprends rien d'ailleurs à cet accès De générosité soudaine, qui le pousse....

CORNEILLE, l'interrompant.

Tu raisonnes....

JOORIS Comme un marin!

CORNEILLE

Nonl Comme un mousse l Les Anversois, ne sont pas des marins! Ce sont Des marchands, comme nous! Et nous nous adressons, En réclamant leur aide, à leur propre intérêt! Leur générosité n'a pas d'autre secret!

Quand j'ai vu, repoussant nos plus justes demandes, Gand donner le mot d'ordre aux communes flamandes. Je me suis dit, devant ce refus arrogant, Qu'Anvers qui nous en veut, mais déteste aussi Gand Dont rétape des grains depuis longtemps le gêne. Lui porterait un coup en nous tirant de peine l C'était juste et ce qui suivit le démontra ! Je me rendis à Bruges, près des magistrats; Je leur dis : « Le bon sens d'Anvers ne peut permettre « Qu'un jour toute la Flandre ait les Gantois pour

[maîtres !

« Voye:{ les Anversois ! Dites-leur qu'il nous faut « Cinquante mille écus pour finir nos travaux ; (( Et si leur intérêt leur dicte leur conduite « Ils comprendront ! »

JOORIS

Eh bien?

Ils ont compris de suite !

Nous allons obtenir qu'ils nous prêtent la somme! Ils nous ont envoyé d'abord, Pierre.... un jeune homme Que tu connus ici, che^ moi, comme apprenti. Dans le bon temps....

JOORIS Je me souviens.

CORNEILLE

Et qui partit Un beau matin, si bien au fait de son métier, Paraît-il, qu'il devient l'un des premiers courtiers D' Anvers l

JOORIS, bonhomme, C'est un succès pour toi !

CORNEILLE

Succès pour moi, Si je parviens à m'en servir! Depuis un mois. Je t'affirme en tous cas que ma diplomatie N'a pas été trop maladroite! On négocie

Ai'ec lui les conditions du prêt ; et Je préjuge Que moyennant quelques concessions de Bruges, Dans deux Jours, au plus tard, nous aurons réussit Ce n'est pas tout! On vient de nt apprendre ceci. Que r Archiduc, par lettres patentes, pour rendre A Bruges son renom de premier port de Flandre, Veut bien lui confirmer son ancien droit d'étape ! Crois-tu que le succès maintenant nous échappe Encore? D'un côté, nous trouvons de l'argent; De l'autre, c'est l'étape absolue, obligeant. Tous les marchands du monde, à part quelques

[franchises, A débarquer che:{ nous d'abord leurs marchandises! Après les mauvais Jours qui nous ont abattus. C'est le retour certain du beau temps ! Qu'en dis-tu ?

JOORIS, secouant la tête, Je n'en crois rien....

CORNEILLE Comment ?

JOORIS

Que veux-tu, mon ami!

Tu seras demeuré seul confiant, parmi Tous ceux dont le malheur vainc l'obstination! Je n'ai plus ni ta foi, ni tes illusions. Qu'Anvers vous vienne en aide et que Bruges pavoise,

C'est parfait ! Et pendant ce temps, la mer sournoise. Se moquant de vos droits d'étape et de vos dragues. Recule encor, tout doucement, de quelques vagues!.,.

CORNEILLE, haussant les épaules, Des mots ! Ce ne sont que des mots!

JOORIS, tristement,

Je le souhaite....

Quoi qu'il en soit, moi j'ai fini, ma tâche est faite; Et je ne veux plus voir ce canal d'eau qui dort En songeant que c'est tout ce qui reste d'un port Qui jadis a tenu dans ses digues robustes. Les dix-sept- cents vaisseaux du roi Philippe-Auguste ! J'ai des patients à Marck, tout prés de Saint-Omer; J'irai che^ eux; et là — vieux marin, que la mer Se réservait — qui sait? — pour un de ses naufrages, — Je moulerai doucement parmi des pâturages.,..

(Corneille fait un geste)

Non; je veux m' endormir bien en paix, dans mon coin. Damme et toi vous mourre![ aussi....

CORNEILLE, exaspéré,

J'aurai du moins Lutté l J'aurai lutté pour vous, lutté pour elle ; Et mort pour mort....

JOORIS, a.vec émotion.

Mais oui; la tienne est la plus belle!

Je le sais bien !

CORNEILLE, se remettant à marcher,

Et puis, non, non ! Mauvais prophète Qui me prédis la mort, même avant la défaite. Rien n'est jamais perdu quand on a du courage! Avec l'argent d'Anvers nous ferons le bai-rage De Croxhoucke, et tu sais ce qu'on peut en attendre !

JOORIS, secouant la tête, // est trop tard!

CORNEILLE, avec un geste de colère.

C'est bon ; tu ne veux rien entendre ! On ne discute pas avec une bouée, . . .

(A ce moment Mère-Flandre rentre par la porte de droite)

MÈRE-FLANDRE, tranquillement, Maître ?

CORNEILLE, se tournant vers elle, Quoi donc?

MÈRE-FLANDRE

La caravelle est échouée.

CORNEILLE, brusque, OÙ ça?

MÈRE-FLANDRE

Dans le canal à hauteur de V église D'Oostkerke....

CORNEILLE

Qui Va dit?

MÈRE- FLANDRE

Le gardien des balises.

CORNEILLE Bon; c'est bon. Ty vais voir.

(Il se dirige vers la porte)

JOORIS

Je f accompagne.

CORNEILLE

Bien.

JOORIS, à Gertrude, Au revoir.

GERTRUDE Au revoir.

CORNEILLE, arrivé près de la porte d'entrée s'arrête et dit à Gertrude,

Ah, mais.... Si Pierre vient,

Dites-lui, n'est-ce pas, pourquoi je suis sorti; Etprie\-le d'attendre.

Oui.

Corneille et Jooris s'en vont. Gertrude regagne le banc de la fenêtre. Mère-Flandre reprend sa vague besogne dans la chambre.

MÈRE-FLANDRE

Je lavais dit !

Et son ami Jooris qui s en va quitter Damme ! Voici huit jours c'était l'ancien greffier, sa femme. Leurs enfants i Ils s'en iront tous !

GERTRUDE, tristement,

Ils ont raison!

MÈRE-FLANDRE, indignée,

Raison! Je voudrais, moi, qu'on les mît en prison.

Ces gens! Quitter sa ville! Alors, quoi ? C'est la fini

J'aimerais mieux mourir de misère et de faim

Que d'aller prospérer dans une auti^e, plus riche!

Oui, crever comme un chien, mais du moins dans

[ma nickel

Mais vous pense\ comme eux, je le sais! C'est

[complet !

Raison.,..

GERTRUDE, avec un mouvement d'impatience douloureuse,

Ah! laisse-moi penser ce qu'il me plaît! Et permets-moi de voir avec des yeux d'envie Ceux qui s'en vont vei^s le repos.... ou vers la vie !

C'est bon....

Gertrude se rassied près de son rouet mais sans travailler. Mère-Flandre va et vient. Alors la porte du fond s'omTe; Pierre paraît au seuil.

Il a gagné cette assurance que donne un sort prospère et qui se manifeste dans le ton posé de la voix, dans l'audace tranquille du regard, dans l'attitude aisée du corps entier. Il a l'élégance renommée des riches Anversois. Sous une toque plate de fin drap noir, entourée d'une cordelière de soie, ses cheveux taillés sur le front et bouffants sur les oreilles et le cou, élargissent son visage soigneusement rasé. Un manteau court au col de bièvre et doublé de même fourrure, tombe, non boutonné, laissant voir un pourpoint sur une chemise blanche et plissée, fermée d'un cordonnet. Par les manches fendues du manteau qui pendent droites, passent les manches du pourpoint. Les chausses noires sont cachées, à mi-jambes, par des bottes basses de cuir brun. Une large bourse est accrochée à la ceinture; il tient en main des gants de peau grise; il porte à l'index un anneau d'or à son cachet.

Arrêté sous la porte il ne peut voir Gertrude et demande à Mère-Flandre :

Le Maître est-il che^ lui?

MÈRE-FLANDRE

Non ; il a dû

SortÎ7\

PIERRE, désappointé, Ahl

MÈRE-FLANDRE

// VOUS a longuement attendu.

Ah!

MÈRE-FLANDRE Vous pouvez Vattendi^e aussi.

En entendant la voix de Pierre, Gertrude s'est levée. Elle écoute les paroles de Mère-Flandre, puis s'avance vers la porte,

PIERRE, joyeux en l'apercevant,

Dame Gertmde!

GERTRUDE Monsieur Pierre. . . . Entrer donc. ...

PIERRE entre et lui tendant la main,

Mon inexactitude M'obligera d'attendi^e le Maître....

GERTRUDE, lui montrant un siège devant la table,

// s'excuse; Mais il vient de pa?^tir du côté de r Écluse.

PIERRE s'assied; Gertrude, ensuite, s'assied au coin de la table,

J'arrivais du côté de Bruges

GERTRUDE, après avoir regardé de côté Mère- Flandre qui rôde dans la salle,

Vous vene^ De Bruges^

PIERRE, avec un geste affirmatif,

Depuis hier, je m'y suis démené, Je vous assure, afin de me 7nettre d'accord Avec eux!

GERTRUDE

Vous avei{ réussi ?

PIERRE

Pas encore....

Et je crains de ne pas i^éussir,

GERTRUDE

Non? Vraiment?

PIERRE

Ah! vous n imagine !{ pas cet entêtement!

Cet esprit défiant de tout ce qu'on propose ;

Cette obstination à voir les grandes choses

Par leurs côtés les plus mesquins, les plus petits !. . .

GERTRUDE Et cela vous tourmente?

PIERRE, hésitant,

Oui.,., si je n'aboutis A rien!... Puis il faudra que je parte bientôt...,

GERTRUDE, lentement, Ah.... oui....

PIERRE après avoir, lui aussi, regardé Mère-Flandre, Le Maître?..,

// est allé voir un bateau Qui s'est échoué dans le canal....

PIERRE, impatienté par la présence de Mère-Flandre, après un silence.

Il fait froid.

GERTRUDE Très froid....

PIERRE

L'automne était bien plus doux autt^efois. Dirait-on.... Mais tout a changé.... tout....

GERTRUDE

En effet,.., (Brusquement elle se tourne vers Mère-Flandre)

On ne peut pas causeï^ dans le bruit que tu fais, Mêt^e-Flandre!,., Laisse-nous donc! Tout est rangé D'ailleurs.,..

(Mère-Flandre, sans répondre, sort lentement à gauche)

PIERRE, qui l'a suivie des yeux, riant,

Elle du moins n'a pas beaucoup changé ! Toujours son air aimable!... Oh, nous sommes

[d'anciens Ennemis l...

GERTRUDE, conciliante.

Mais non...,

Oui ! Rappelez-vous. . . .

(Il s'arrête)

GERTRUDE

Quoi?

PIERRE

Rien....

Ah, oui, tout a changé! Autour de vous les choses Ont subi lentement cette métamorphose.

Et sans voir jour par jour leur deuil s'accentuer,

Peut-être que vos yeux s'y sont habitués ; Mais quand on les revoit comme moi, qu'on revient A Damme après quinze ans, et que Von se souvient De ce quon a quitté devant ce qu'on retrouve. Vous nHmagine;{ pas V angoisse qu'on éprouve. Et cette oppression constante.,,,

GERTRUDE

Croye:i-vous ?

PIERRE Mais c'est une torture l

GERTRUDE, tristement,

On s'habitue à tout.

PIERRE

Mais non! Pas à l'ennui, pas à la solitude l

On peut croire parfois qu'on a pris l'habitude

De ces longs jours pesants qu'aucun plaisir n abrège.

Mais on attend, toujours, malgré soi....

Qu 'attendrais-je ?

PIERRE, après un silence,

On a mal de vous voir tiHste et lasse à ce point

Vous n'étie!{pas ainsi dans le temps....

GERTRUDE, lentement,

Cest si loin.

(Souriant soudain)

Et puis, je ne suis pas triste l... Non !

PIERRE, sans conviction,

Je vous crois.

GERTRUDE

Mais ne me par^le!{ pas de Damme ; parlez-moi U Anvers l

PIERRE D'Anvers ? Pourquoi ?

GERTRUDE

Parce que je préfère ; Vous y êtes très occupé ?

PIERRE, indifférent,

Tai bien àjaire.

Lorsque fjr suis rentré je suis devenu Maître Promptement; les courtiers ont bien voulu m'admettre Au conseil où je suis assesseur; j'ai gagné De V argent; et c'est moi que Von a désigné Pour venir voir ici comment pourraient s'entendi^e Les marchands anversois et les marchands de Flandf^e, Afin de conjurer votre affreuse déroute.... (D'une voix attendrie)

lOO

Ah! c'est bien volontiers que je me mis en route; Et fêtais tout ému, quand, avant de voir Damme, De loin, i'ai deviné la tour de Notre-Dame !

GERTRUDE, touchée.

Oui? Cela vous faisait quelque chose?

PIERRE, de plus en plus ému,

Bien sûr!

Voici près de quim^e ans n'est-ce pas?.., A mesure Que j'avançais, tout mon passé, mes plus beaux ours. Comme s'ils m'attendaient à l'ombre de la tour, — Voyageur infidèle et toujours espéré — Surgissaient du décor que j'avais préféré. Sous les arbres penchés de ses digues étroites C'était le vieux canal fuyant en ligne droite; C'était l'horizon libre, amplement découvert. Traversé des vents frais qui venaient de la mer; Je respirais leur souffle et mon cœur était ivre. Et plus j'allais, et plus il me semblait revivre Quelques instants d'un rêve enfantin, ingénu. Qui fut le seul bonheur que ma vie a connu. Et dont je la sentais encore émerveillée..,.

(Après un court silence)

Mais toute ma douleur aussi s'est réveillée. Puisqu'une heure a suffi parmi ces jours heureux. Pour rendre ce passé tout entier douloureux l...

lOI

GERTRUDE, émue, timidement,

Tout entier^

PIERRE, lentement.

Hélas, oui.,.. Après ce coup, brutal.

Mes plus doux souvenirs me faisaient le plus mal; J'ai fait, pour oublier, tout ce qu'il a fallu. Mais f ai souffert, longtemps,...

GERTRUDE, hésitante, à voix presque basse,

Vous m'en aveiç voulu

PIERRE, lentement en la regardant.

Oui.,.. Pourtant f ai compris, lorsque je fus capable D'apaiser mon orgueil, qu'il était seul coupable, Et qu'il devait se faire, ainsi, tout simplement. Que vous pensie\ à vous d'abord?

GERTRUDE

A moi? Comment?

PIERRE

Mais oui! Je vous le dis sans animosité, Croye![-le ; car après ce beau matin d'été Où la vie étendit devant moi son mirage, J'ai compris que c'est vous qui fûtes la plus sage. Et qu'au bonheur douteux d'un destin d'ouvrier. Il était naturel que vous préféreriez^

Le bien être assuré dans la riche maison

Où, ce jour-là du moins, tout vous donnait raison !

GERTRUDE, avec peine, Vraiment?

PIERRE

Je n'étais rien ! Qui donc eût pu prévoir Ce qui survint? Moi-même, en m'en allant, ce soir. Je me sentais, devant mon sort inexorable. Cent fois plus malheureux d'être si misérable l (Avec amertume)

Ah, sans doute, quand on est pauvre, il est aisé

De dédaigner V argent ou de le mépriser.

Et d'en faire le sacrifice à son amour l

Mais vous, à qui s'offrmt un destin de beaux jours,

Comment n aurie:{-vous pas préféré vivre ici.

Loin des tourments, loin des tracas, loin des soucis.

N'ayant quà dire un mot qui vous en délivrait ?

GERTRUDE, d'une voix tremblante, Pourquoi dites-vous ça puisque ce n'est pas vrai?,,,

PIERRE Comment ?

GERTRUDE

Si vous savie:{ !

io3

PIERRE, s'animant,

Que pourrie^-vous m apprendre?

Je vous aimais, je vous l'ai dit — ou fait comprendre — Et doucement trompé par ce rêve enfantin. J'ai cru que vous m'aimie^ aussi, tout un matin! Mais je ne me plains plus d'avoir été victime D'un choix que je persiste à trouver légitime, Et qu aucun intérêt vil ne préoccupa.

Puisqu'il est évident que vous ne m'aimie^pas. Et que c'est mon espoir, lui seul, qui m'enivrait,...

GERTRUDE, sourdement,

Ah, ne dites pas ça.,,, puisque ce n'est pas vrai!,.,

PIERRE, troublé, la regardant.

Je ne vous comprends plus,,.,

GERTRUDE, détournant les yeux,

// vaut mieux qu'on oublie !

PIERRE, avec une émotion croissante,

Non ! Parlez-moi ! Parlez-moi, je vous en supplie. Car un affreux soupçon, tout à coup, me saisit,,,,

GERTRUDE

Quel soupçon ?

PIERRE Vous m'atmie:{ /. . . Et vous ave{ choisi !

GERTRUDE, avec un cri,

Ah, non! Qu'on me condamne après m'avoir comprise. Soit! Mais je ne veux pas du moins qu'on me méprise ! Ecoute:^-moi.... j'étais une enfant.... c'est à peine Si je vis clair en moi d'abord.... J'étais certaine D'éprouver du bonheur, mais j'ignorais sa cause ; Et sans comprendre encor que c'était autre chose. Sans songer à Vamour, sans évoquer son nom. J'ai vécu jusqu'au jour dont nous nous souvenons. Où, soudain, ce bonheur qui troublait tout mon être. Devina que c'était vous qui le faisiez naître....

PIERRE, faisant un mouvement vers elle,

Ah!.„

GERTRUDE, l'arrêtant,

Non; ne me dites rien, s'il vous plaît; ce n'est

[point Facile à raconter. . . . Quoique ce soit si loin

Déjà, je me souviens comme je fus ravie!

Il me semblait que f allais vivre une autre vie;

Et c'était, dans la nuit prof onde où je vivais,

Comme si, tout à coup, le soleil se levait !

Tandis que vous parlie:{, mon âme, plus légère.

S'imaginait entendre une langue étrangère.

Dont les mots caressants m' étaient presque inconnus....

io5

Puis, vous m'ave!{ laissée.... et le Maître est venu! Ah ! jusqu'à cet instant, jamais, je vous le jure. Jamais un mot douteux, une parole obscure, La moindre intention qu'un regard révélât. Ne m'avaient fait prévoir qu'il songeait à cela! Oui, j'aurais dû lutter l... Je n'ai su que me taire; Car lorsque j* entendis sa voix autoritaire Me rappeler ses soins et ses bontés anciennes. Toute ma volonté fléchit devant la sienne, Et je sentis ses mains se fermer sur mon cœur! Hélas, oui! J'ai perdu lâchement mon bonheur; Ma crainte et ma faiblesse ont fait l'irréparable! Mais ne m'accuse\ pas d'un calcul misérable Puisque, pas un instant même, je n'ai songé A ces jours opulents que j'allais partager, Etxe cœur, trop soumis pour oser se défendre. Je ne V ai pas vendu, mais je l'ai laissé prendre !

PIERRE

Mais il fallait....

Non, non, la chose fut si brève.

Si soudaine!... Ce fut, comme il arrive en rêve. Un abîme où tout mon courage s'engloutit!... Puis, je me réveillai.... mais vous étie^ parti!...

PIERRE, tremblant d'émotion, Je vous croyais d'accord, n'est-ce pas, l'un et l'autre!

io6

Oui, quand f ai vu sa main s'emparer de la vôtre Et que pas un 7'egard de vos yeux n'a trahi Qu'il n'était que le maître à qui Von obéit. Pouvais-; e supporter encor leurs cris joyeux?

GERTRUDE, douloureusement,

Ah! Comme vous ave:{ mal regardé mes yeux!.,.

(Ils se taisent tous deux, puis elle, la voix brisée)

Voilà,... Vous m'en voule^ toujou?^s?... Vous m'en

[voule^?.,

PIERRE, sourdement, avec un geste de colère,

Ainsi, tout mon bonheur, c'est lui qui Va volé!

Et vous me demande^, en redoutant l'aveu

De ma douleur, si mon cœur meurtri vous en veut ?..

Eh bien, ce cœur déborde d'une joie immense!

Et c'est en moi tout un bonheur qui recommence.

Car, de ce jour cruel, tout à coup transformé.

Je retiens seulement que vous m'ave:^ aimé !

Vous m'aimies[! Et mon cœur ne se doutait de rien !..

Vous m'aimie^! Et je suis parti!... Je me souviens....

C'était une limpide et divine soirée....

Mais mon âme était lourde et si désespérée,

Que j'allais, comme un fou, sans voir autour de moi;

Pourtant, près du vieux pont, pour la dernière fois.

J'ai longtemps regardé V horizon coutumier.

Puis brusquement je suis parti.... et vous m'aimie^!

(Il cache son visage dans ses mains)

GERTRUDE, suppliante, Ne pleure:^ pas....

PIERRE

Ah! vous me disie\ tout à V heure.

D'oublier! Et pourtant, ce passé que je pleure, Cest vous qui tout à coup me le faites connaître Plus désirable encore! Et je le vois renaître Comme un beau vaisseau clair émergeant de la brume. Mais bien plus émouvant qu'à Vheure oit nousy fûmes, Puisqu'en ce moment même où le sort nous frappa. Nous nous appartenions, mais ne le savions pas! Ah! Comment n'ai-je pas mieux lu dans vos regards! Mais à présent. ...

GERTRUDE, tristement,

Ils vous diraient qu'il est trop tard ! Ma destinée est faite et je m'y suis soumise....

PIERRE, lentement, Pourquoi les cachez-vous si c'est cela qu'ils disent?...

GERTRUDE, le regardant, Je ne les cache pas!

PIERRE

Ah ! laisse:{-moi les voir Un peu! Si vous savie^, mon Dieu, combien de soirs

io8

J'ai pleuré parce que je ne les voyais plus! Je vivais tristement, seul, sans rien qui me plût ; Et puis, pour réveiller tout ce qui fit ma joie, Il a sufi tout simplement que je les voie !

GERTRUDE Hélas, ne parle!{ pas ainsi !

PIERRE

C était certain, C'était Jatall Ici, dès le premier matin, Comme si ces quinze ans n'avaient été qu'un jour. Parmi tous ces objets d'autt^efois qui m'entourent. J'ai repris près de vous cette douce habitude Uadmirer votre voix, vos yeux, vos attitudes. Et comment supposer que mon cœur aurait pu. Renouant tout à coup le rêve interrompu Et revivant l'ancien bonheur accoutumé.

Vous retrouver la même et ne plus vous aimer ?

GERTRUDE Je vous en prie....

PIERRE

Ah ! que la vie est décevante !

Avoir là, devant soi, dans sa grâce vivante. Un bonheur qui vous dit: Tu n as plus qu'à 7ne prendre! Et le t7^ouver si beau quon n ose pas coinprendrel

Mais puisque maintenant j'ai pleuré, j'ai souffert. Et que la vie, avec sa lutte et ses revers, A ?'udement mûri mon cœur trop ingénu.

Ah, dites-moi que ce bonheur est revenu !

GERTRUDE

Oh, taise!(-vous!..,

PIERRE

Pourquoi? Pour en pâtir après?

Je sais ce qu'il en coûte à garder son secret! Ne m'en impose!^ plus de nouveau la souffrance ; Vous m'a^'e^ fait paxer trop cher votre silence !

GERTRUDE

Je vous en prie...,

PIERRE, avec autorité,

Écoutez-moi! Quand je reviens A tout instant, ici, dans ces longs enti^etiens. Essayer d'accorder des intérêts jaloux, N'ave\-vous pas compris que ce n'est que pour vous? Je me soucierais peu du salut de la Flandre, S'il ne s'agissait pas, d'abord, de vous défendre ! Oui, toute mon ardeur volontaire et tenace Se révolte devant le sort qui vous menace. Et si je lutte encor c'est que je veux trouver Le moyen de sauver Damme pour vous sauver!

lîO

GERTRUDE

Mon Dieu.,,.

PIERRE

Dès mon retour, telle fut ma pensée Bien aimante et d'autant plus désintéressée Que je ne connaissais que ce qui nous sépare! Et comment voule:{-vous que je songe au départ. Lorsque par votre aveu je découvre à présent. Que nous nous attendons depuis plus de quinze ans, Et que vous me montre^ ce passé qui nous lie Par toute sa tendresse et sa mélancolie!

GERTRUDE s'est levée tandis que Pierre se rapprochait d'elle; elle balbutie,

Ces quim^e ans....

PIERRE, l'arrêtant,

Ne m'enparle:{ pas ! Croye:{-vous donc Que je ne sente pas ce que fut l'abandon De votre vie, au cours de tant d'heures maudites. Si vous m'ave^ aimé comme vous me le ditesH N 'est-ce pas vrai ?

GERTRUDE

Mon Dieu,...

PIERRE, lui saisissant la main,

Q'impo?^te ce passé

D'ailleurs, puisqu'il dépend de nous de V effacer. En donnant à nos cœurs libres et maîtres d'eux, Le bonheur qu'autrefois nous voulions tous les deux !

GERTRUDE, tentant, mais faiblement, de s'écarter de Pierre,

Le sort n'a pas voulu!

PIERRE, l'attirant à lui,

Nul sort n'est inflexible!

Je ne sais qu'une chose qui soit impossible Quand le bonheur est là, devant vous, devant moi. C'est que nous le perdions pour la deuxième fois ! Mais si vous regt^ette^ nos jours de doux accoi^d. Si vous pleure:{, c'est donc que vous m'aime:{ encore! Et puisque mon amour possède tout mon êtr^e. Qui peut nous arracher l'un à l'autre?...

GERTRUDE qui, dans les bras de Pierre,

défaillante, est prête à lui laisser ses lèvres, le repousse soudain

avec un geste d'effroi et ces mots, sourdement,

Le Maître !. . .

Pierre recule; Gertrude s'est tournée vers la porte du fond qui s'ouvre et Corneille entre. Il n'a rien vu, préoccupé par sa pensée, mais aperçoit de suite Pierre.

CORNEILLE, allant à lui.

Ah, c'est vous, Pief^re....

PIERRE, essayant de maîtriser son émotion et tendant la main à Corneille,

Oui, maître Corneille....

Gertrude, tremblante, après être demeurée un instant devant la table regagne son banc près de la fenêtre et s'y rassied.

CORNEILLE, serrant la main de Pierre,

Bonjour; Excuse:{'moi,,,.

PIERRE, redevenant peu à peu maître de lui,

Mais non. Maître; c'est mon retour De Bimges qui fut moins prompt que je n'espé?'ais....

CORNEILLE, vivement.

Et les nouvelles ?

PIERRE

T7^ès tnauvaises.

CORNEILLE, surpris,

Comment 1 PIERRE

Très!

CORNEILLE, inquiet,

L'entente n est pas faite?

ii3

PIERRE

Et ne se fera plus !

A moins que,...

CORNEILLE

Pourquoi donc? Tout pai^aissait conclu....

PIERRE

Mais un événement vient de tout compromettre!

CORNEILLE Lequel ?

PIERRE

En obtenant de F Archiduc, des lettres Patentes, confirmant son ancien droit d'étape, Bruges, sou7^noisement, nous attaque et nous frappe Au cœur....

CORNEILLE, protestant,

Eh!...

PIERRE, fermement,

D'autant plus que pour vous ramener Tous les marchands qui vous avaient abandonnés, L'Archiduc, déchir^ant nos franchises notoires, Veut litniter les jours 7^éservés à nos foires! Anvers vient d'empêcher la publication De ces lettres; à Bruges, che:{ les Nations,

Déjà les Espagnols protestent, et chacun S'insurge contre un privilège inopportun Qui soumet le destin de nos villes aux vôtres Et relève un pays au détriment d'un autre l Il m'a donc fallu dire, au nom des Anversois, Quil ne s'agissait plus d'aucun prêt, quel qu'il soit. Et qu'on n'aboutirait jamais à nulle entente. Si Bruges se prévaut de ces lettres patentes !

CORNEILLE

Alors'i

PIERRE

J'étais cej^tain que Bruges comprendi^ait Que ce qu'on lui demande est dans son intérêt. Puisqu'elle attend l'at^gent des Anversois....

CORNEILLE

Alors?

PIERRE, s'animant,

Alors? J'ai gaspillé mon temps et mes effoj'ts.

Et je me suis buté contre un entêtement

Dont on n'a pas idée! (Souriant) Entêtement flamand !

CORNEILLE, toujours grave, Alors 1

PIERRE

Je me suis dit que vous seul aujourd'hui, ii5

Par votre autorité vous pourrie^,...

CORNEILLE

Moi?

PIERRE

Mais oui.

Si vous intervenez — les Brugeois vous écoutent - En leur monti^ant ce que Ventêtement leur coûte. Vous leur expliquerez que leurs vieux pt^éjugés Vont écarter du port les deimiers étrangers, Et qu'on peut accomplir les plus vastes desseins Sans tuer nécessairement tous ses voisins !... N'est-ce pas?

CORNEILLE, tranquillement, Je n'irai pas à Bruges.

PIERRE

Pouf^qtwi ?

CORNEILLE

Parce que je partage l'avis des Brngeois, Mait?^e Pierre !

Comment?

CORNEILLE

Moyennant l'abandon

ii6

De retape, vous nous secoure^! Allons donc ! Tandis que nous peinons à relever la Flandre, Nous voyons peu â peu les étrangers se rendre Che^ vous, nos concurrents entre tous redoutables ! Et quand nous invoquons des droits indiscutables Afin de rétablir entre nous Véquilibre, On vient nous proposer, quoi ? Le commerce libre ?

PIERRE, avec décision,

Oui, le commerce libre ! On en a plus qu'asse^ Crojre^-le, de ces privilèges du passé. . . .

CORNEILLE

Ils ont fait notre force!

PIERRE

Ils feront votre perte !

CORNEILLE Des mots!

PIERRE

Ah ! Votre aveuglement me déconcerte.

Maître!... N'est-il pas vrai que l'intérêt commande Qu'une entente d'Anvers et des villes flamandes Assure â nos labeurs un avenir paisible?...

Et VOS prétentions la rendent impossible ! PIERRE, insistant,

Mais songe^ donc qu'avec ce qu'Anvers vous propose. Vous pourre:{ accomplir encor de grandes choses ! En vous offrant notre secours, nous savons bien Que nous allons rouvrir vos ports à tous les biens. Et nous créer che:^ vous des concurrents nouveaux ; Mais tant mieux! On est fort quand on a des rivaux l Et si nous le faisons, c'est pour que nos cités Trouvent, dans le travail seul, leurs rivalités. Pour que celles qui sont craintives s'enhardissent, Pour que Bruges renaisse,,..

CORNEILLE, avec une colère contenue,

Et pour qu'Anvers grandisse Encore, et puis grandisse encor, sur nos débris!

PIERRE Maître Corneille!...

CORNEILLE

Eh oui ! Je vous avais compris Maître Pierre! Ah c'est bien calculé, f en conviens! Cinquante mille écus l'étape ! C'est pour rien ! Anvers est généreux, prêt à nous secow ir ;

ii8

Et comme on compte bien que nous allons mourir Tout de même, bien doucement, d'une mort lente Et sûre, évidemment, Vaffaire est excellente!

PIERRE, protestant vivement, Pourquoi nous prêtez-vous dépareilles tactiques?

CORNEILLE On vous connaît !

Comment?

CORNEILLE, s'échauffant,

C'est votre politique Habituelle! Et vous m'en apporte:^ la preuve! Depuis qu'un coup de mer, déplaçant votre fleuve, Vous ouvrit vers V Ouest un chemin de traverse. Vous n'ave^ qu'un désir : détourner le commerce Des Flandres! Profitant de ce hasard propice. Vous nous prenez ^^^ draps, les laines, les épices; Vous attirez ^^^l vous, par des moyens sournois. Les Portugais, les Florentins et les Génois; Et voyant qu'aujourd'hui, par ces temps éprouvés, Notre vieux droit d'étape au moins peut nous sauver. Votre cupidité, froidement nous convie A réclamer votre aide au prix de notre vie! Eh bien soit ! Epargne^ vos efforts obligeants;

Nous saurons nous sauver tout seuls, sans votre argent!

PIERRE, violemment, Maître l..,

CORNEILLE

Et retenez bien, mon ami, que la Flandre, Même au prix qu'on y met n'est pas encoj^e à vendre!

PIERRE

sur le point de répondre avec colère à Corneille, aperçoit Ger-

trude qui, derrière celui-ci, s'est levée, pâle, inquiète de ces

violences et dont le regard semble lui demander de se contenir.

Il se maîtrise alors.

Maître, je n'entends point ces phrases qui me blessent; Je ne pense qu'à Damme, et devant sa faiblesse. Revivant son passé glorieux que j'aimais. J'ai peur que tant d'orgueil ne la per^de à jamais l

Ne vous alarme:^ point ! La fortune varie ; Elle nous reviendra !

PIERRE

Maître, je vous en prie, Écoute^! Le salut dépend, vous le save^. Des travaux qu'avec nous vous pourrez achever...,

CORNEILLE

Plus aux conditions que vous nous ave:{ faites!

Nous continuerons seuls!,.,

PIERRE

Voye^ où vous en êtes!

CORNEILLE

Comment ?

PIERRE

De jour en jour le mal est plus prof ond ; Le havre entier s'ensable et les marchands s'en vont.,..

CORNEILLE

Ils reviendront !

PIERRE

Mais oui, pourvu que l'on emploie Quelque cent mille écus à leur rouvrir la voie; Trouve:{-les donc ! Sinon ....

Quoi ?

PIERRE

La Flandre est finie !

Et vous alle:{ traîner une lente agonie, Jusqu'à la mort, avec le sable pour linceul!,..

CORNEILLE Eh! Quand cela serait!,,,

PIERRE, montrant d'un geste de tête Gcrtrude,

Ah! Vous n'êtes pas seul, Maître !

CORNEILLE, se redressant, brutal,

Aurait-on che\ moi d'autre avis que le mien? Nous pensons tous de même ici, sache:{-le bien ! Oui, tous! Et s'il nous faut mourir dans la misère Et le chagrin, devant notre canal désert. Soit ! Nous aimons encor mieux subir ces épreuves Que de voir, grâce à nous, A nvers, devant son fleuve. Prospérer, et remplir de l'éclat de son front, La nuit définitive où nous nous éteindrons !

(A Gertrude)

N'est-ce pas '■*

Gertrude, immobile, sous l'œil impérieux de Corneille, répond affirmativement d'un signe de tête. Corneille fait quelques pas, puis reprend sur un ton railleur.

Et d'ailleurs, quoi?... Nous serions perdus Parce qu'AnveJS nous fait défaut? C'est entendu! Ce qu'on perd d'un côté de l'autre on le rattrape ; Garde^ donc votre argent, nous garderons l'étape. Et chercherons ailleurs à qui nous adresser. Pour trouver un secours plus désintéressé!

(Pierre veut reprendre, mais Corneille l'arrête d'un geste)

Non ! Il est superflu d'insister davantage.

Mon cher, et vous pouve\ vous remettre en voyage ! Adieu donc!

PIERRE, après un moment d'hésitation et d'une voix conciliante,

Eh, non, maître Corneille, au revoir.

Sans vous convaincre, on peut conserver quelque espoir D'éclairer les Brugeois sur le tort qu'ils se font.... Puis-je partir quand mon espoir est si profond!...

11 a dit ces derniers mots en regardant Gertrude toujours debout, près du banc.

CORNEILLE, haussant les épaules, Au revoir.

PIERRE fait quelques pas vers Gertrude tandis que Corneille se remet à marcher de long en large,

Au revoir.

GERTRUDE, presque sans voix,

Au revoir.... Monsieur Pierre..

(Pierre sort, Gertrude ne bouge pas)

CORNEILLE, après un moment, s'arrête devant Gertrude, Eh bien! Qu'en penses-tu? La manœuvre est grossière l

(Il reprend sa marche)

Abandonner V étape l On se passera d'eux l...

Traiter avec Anvers est toujours hasardeux Du reste.... Tôt ou tard ceût été la bataille! Allons, n'y pensons plus ; c'est fini.... Qu'il s'en aille En paix; nous n'irons plus le déranger che^ lui!

(Avec impatience, à Gertrude)

Eh bien? Tu ne dis rien? J'ai raison ?

GERTRUDE, comme sortant d'un rêve et timidement,

Mais oui, oui....

Corneille la regarde, et, voyant qu'elle n'en dira pas plus, lui tourne le dos et sort de la chambre.

GERTRUDE reste immobile et silencieuse, puis murmure lentement et de plus en plus émue,

Mon Dieu, vous qui saveiç par quelle peine extrême

Tai payé cet extrême amour.

Vous qui save!{ que je n'ai pas pu vivre un jour

Sans m'en souvenir tout de même.

Pourquoi donc ave^^-vous ordonné son retour.

Si ce n'est pas pour que je l'aime?,..

Un soir. — Il est tard ; la salle est éclairée par deux petites lampes de cuivre posées, Tune sur la table, l'autre sur la crédence. MÈRE-Flandre, seule, file près de la fenêtre. La porte du palier s'ouvre et GertrUDE descend les marches.

GERTRUDE, avec une impatience inquiète qu'elle essaie de dissimuler.

// est rentré?

MÈRE-FLANDRE, sans interrompre sa besogne, Non, pas encof^e.

GERTRUDE

C'est étrange.

Où peut-il être? Il est si tard!... Il faut qu'il mange En rentrant; son souper sera tout refroidi....

MÈRE-FLANDRE Non, j'y veille,

GERTRUDE, après un Silence,

OÙ peut-il bien être?.,. Il n'a rien dit ?

MÈRE-FLANDRE, lentement et sans regarder Gertrude,

// est peut-être allé jusqu'à Bruges, pour voir Votre ami Pierre..,.

GERTRUDE, avec un rire forcé, Mon ami Pierre !

MÈRE-FLANDRE, continuant sans regarder Gertrude,

Hier au soir On l'a vu travei^ser le marché du Maf^di.

GERTRUDE

Qui ça ?

MÈRE-FLANDRE, de même,

Votre ami Pierre,... Et même qu'on m'a dit Que s'il revient encoi^e à Damme, on poun^ait bien Lui rompî^e un peu les os,

GERTRUDE, froidement, Pourquoi ?

MÈRE-FLANDRE, de même.

Je n'en sais rien.., Mais si vous connaisse:^ quelqu'un qui s'intéresse A lui, voilà!...

GERTRUDE, haussant les épaules, puis, avec le même rire,

Comment veux-tu que je connaisse Quelqu'un!... C'est ridicule! Et tu serais plus sage, Mère-Flandre, en écoutant moins ces commérages l

MÈRE-FLANDRE, sans bouger.

Moi?... Je n'écoute rien.,., mais j'entends, par hasard..

GERTRUDE, la regarde de côté, puis après un silence,

Te souviens-tu qu'il soit jamais rentré si tard? Tu n'es pas inquiète ?

MÈRE-FLANDRE Th, non.

GERTRUDE

// est parfois

Si sombre maintenant

Ilj'a bien de quoi!

GERTRUDE C'est depuis que Jooris veut quitter le pays...,

MÈRE-FLANDKE, dans ses dents,

Oui.... Tout ce qu'il aimait peu à peu le trahit l Finir dans le malheur, voilà sa récompense ! Ne récolter que de la peine!... Et quand on pense Que celle qui l'attend peut être encor plus dure!.,,

GERTRUDE, surprise du ton hargneux de Mère-Flandre, Que veux-tu dire ?

MÈRE-FLANDRE, brusque,

Rien!...

(Puis soudain, la voix tremblante d'une émotion contenue)

Sinon que je vous jure Qu'on ne le rendra pas malheureux, moi vivante! On n'a qu'un pauvre cœur, un vieux cœur de servante. Mais qui sera du moins fidèle jusqu'au bout!...

GERTRUDE, se maîtrisant.

Mais.... sans doute.... Qu'entends-tu dire ?

MÈRE-FLANDRE, qui s'était levée, se tourne vers la porte.

Rien,,., C'est tout,,,.

Le voici.,..

Corneille entre, très absorbé, très sombre, très las. enveloppé d'un grand manteau dont il se débarrasse aussitôt, aidé par

GERTRUDE, craintivement, Vous rentre:^ si tard!

Corneille répond d'un geste vague et s'avance vers le fauteuil.

MÈRE-FLANDRE, le voyant prêt à s'asseoir,

N'alîe^-vous point Souper ?

CORNEILLE, sèchement.

Je n'ai pas faim,

GERTRUDE, après un silence,

Vous êtes allé loin ?

CORNEILLE, de même, Jusqu'à la mer.

GERTRUDE, surprise, Jusqu'à la mer! Pourquoi?

CORNEILLE

Pour voir.

GERTRUDE, à Mère-Flandre qui a pendu les vêteBa^nt? dans un coin.

Tu peux monter.... C'est bien.

MÈRE-FLANDRE, à Corneille,

Bonsoir Maître.

Bonsoir,

Mè7^e-Flandre.

Et tandis que Mère-Flandre monte l'escalier et disparaît, il s'assied lourdement et demeure pensif. Un long silence dura»t lequel Gertrude le regarde plusieurs fois avec inquiétude, et comme si elle redoutait de le voir demeurer là. Debout, non loin de lui, devant son attitude accablée elle dit soudain :

Vous n'êtes pas bien ?

CORNEILLE

La fatigue, L'air vif.... Le vent du nord qui balayait les digues Est glacial....

GERTRUDE

Réchauff'e^-vous. . . .

CORNEILLE, se levant,

Cela va mieux, . . .

Personne n'est venu ?

GERTRUDE. timidement comme toujours,

Jooris; vous dire adieu.

Et vous serrer, pour la dernière fois, la main.,,,

CORNEILLE Il part, décidément. Quand s'en va-t-il?

GERTRUDE

Demain.

Il est si vieux, si seul. . . .

CORNEILLE, rudement,

Est-ce que je proteste?

Il a raison !

GERTRUDE, étonnée.

Comment ?

CORNEILLE

Ce sont les fous qui restent!

Si Je nen étais pas, je serais loin d'ici!

GERTRUDE

C'est la première fois que vous parle\ ainsi! Pourquoi?

CORNEILLE

Rien.... Cherche donc sur la table, là-bas, Les papiers qui sont étalés?

(Il a montré de la main la chambre voisine)

GERTRUDE, d'une voix inquiète,

Vous n'alle^pas Vous mettre à travailler maintenant?

CORNEILLE, hésitant,

Pourquoi non ?

GERTRUDE, insistant, Vous êtes fatigué. . . .

CORNEILLE fait quelques pas, puis s'arrête et regarde Gertrude,

Oui.... Du reste, à quoi bon Travailler, n est-ce pas ? Se remettre à l'étude Encore ? Travailler !

Et soudain comme s'il cédait nerveusement à une impulsion, il se rapproche de Gertrude presque effrayée et, sourdement,

Ah! Gertrude, Gertrude,

Si tu savais ce que j'ai pu /...

GERTRUDE» tremblante,

Maître ?. . .

CORNEILLE, après un court silence, suivant sa pensé* sans regarder Gertrude,

Imagine Un homme, âgé, pareil à moi, nmis qui s'obstine. Malgré bien du malheur, à lutter tout de même. Parce qu'il trouverait.... dans la femme qu'il aime Par exemple, toute la raison de sa force!,,,

(S'animant)

Suppose que la femme, hypocrite et retorse. Tout en le regardant de ses yeux innocents. Ait fait de sa tendresse un mensonge incessant. Et qu'à l'heure où, plus que jamais, il a besoin D'elle, il ait constaté, soudain, quelle est si loin De lui déjà, que c'en est fini pour toujours. Et qu'un autre, ayant pris cette femme à son tour. Va fonder son bonheur sur cette forfaiture !.. .

GERTRUDE, blême et balbutiante, Maître.... Maître.,., que dites-vous?,,.

CORNEILLE

Mon aventure

GERTRUDE, presque sans voix, Maître. . . . Maître. . . .

CORNEILLE, la regardant,

Qu'as-tu ? Qu'est-ce qui t'épouvante Ainsi?... Puisque c'est une histoire que j'invente!... Et pourtant c'est la mienne!... On en parlait ; des gens M'avaient dit le péril de plus en plus urgent. L'heure presque venue, où tout ce qu'on peut faire Est vain.... Je n'ai pas cru d'abord... Non, on préfère Douter; garder un peu d'espoir, jusqu'au moment Où l'on voit, comme je Vai vu, brutalement. Le mal définitif, immense, et sans remède!...

GERTRUDE

Maître....

CORNEILLE, s'animant,

Ah! La mer, la mer! On croit qu'on la possède, Qu'on s'entend bien, et c'est un efirayant duel ! Elle garde son beau visage habituel.

Car elle sait qu'on peut mater ses violences ; Elle sourit, elle est gentille et se balance Dans ses grands jupons verts comme une belle dame! Mais c'est le fond qu'il faudrait voir, le fond de rame, Et l'on découvrirait les obscures raisons De sa silencieuse et lente trahison!

GERTRUDE, reprenant un peu confiance, Mais qu'y a-t-il?

CORNEILLE, revenant vers elle,

Tu sais que tout ce qu'on a fait A Damme est demeuré jusqu'ici sans ejffet!...

Oui..,,

Depuis quelque temps, des pêcheurs de la côte M'avaient dit que devant Kad^ant, à marée haute. Certains jours on ne passait plus !.. . On exagère Si souvent toutefois que je n'y croyais guère. Et tu sais qu'au milieu de la ruine où nous sommes. Je prétendais, malgré la lâcheté des hommes. Montrer ma confiance entière et décidée î...

GERTRUDE Oui....

CORNEILLE

Cet après-midi, soudain, feus cette idée. Que je néclaircirais ces nouvelles confuses Qu'en allant voir, moi-même, au-delà de l'Écluse, Et, quatre heures durant, par les polders déserts. J'ai marché devant moi, tout droit Jusqu'à la mer.

Or là, fat vu ceci : Figure-toi la passe

Entre Mude et Kad\ant, la mer à peu près basse.

Pas une voile, pas une bai-que, pas une !

Et sur le sable nu d'une immense lagune,

Que le reflux avait lentement découverte.

Le silence et la mort d'une plage déserte!

GERTRUDE

Mon Dieu !

CORNEILLE

Le cœur étreint d'angoisse — et de surprise — Je cherchais, en suivant la ligne des balises, Le passage où le havre dessine sa courbe. Quand, parmi les îlots et les bas-fonds de tourbe. Figure-toi, que tout à coup, j'ai distingué Qu'une troupe d'enfants, le traversant à gué. Jouait sans redouter la profondeur des eaux. Là même où sont passés jadis tous nos vaisseaux!

GERTRUDE

Mon Dieu !

CORNEILLE

Oui, le voilà le port que je défends : La mer n'y monte plus aux genoux d'un enfant! Elle est partie!... Et nous, nous qui dépendions d'elle. Nous n'avons même pas su la garder fidèle !

Riant des jeux sournois de ces courants marins Nous dormions, confiants, sur nos sacs de florins. Orgueilleux de richesse et de gloire étalées l Et pendant ce sommeil elle s'en est allée Vers d'autres, entraînant toutes nos espérances. Puisque là, sous mes yeux, trois galères de France, Dédaignant nos clochers si longtemps amicaux. Traversaient l'hori^^on pour entrer dans l'Escaut, Où, demain, vaniteux de ses richesses neuves, Anvers leur ojffrira l'abri calme du fleuve î Ah, c'en était asse^pour être convaincu; J'ai fui comme un poltj'on !. . .

GERTRUDE

Maître !

CORNEILLE

Comme un vaincu!

GERTRUDE, inquiète de le voir s'exalter ainsi, mais toujours froidement,

Maître, je vous en prie,,..

CORNEILLE, sans l'écouter,

// a bientôt Jait nuit; Je m'arrêtais parfois, cherchant encor le bruit Des eaux, un claquement de voile sous le vent,

Un appel y quelque chose enfin qui fût vivant; Mais rien! Tout paraissait désert, inanimé; Et seul le feu lointain qui s'était allumé Sur la tour de Kad^ant, jeta sa flamme immense. Comme un cri sans réponse au milieu du silence !

GERTRUDE

Mais si l'on se remet au travail?

CORNEILLE

Qu'on prodigue Sa force et son argent à construire des digues, A creuser des canaux, soit, c'est parfait, pourvu Que Dieu fasse un miracle après ce que j'ai vu! Travailler ! Quel effort faudrait-il maintenant Qu'ils sont restés les bras croisés depuis un an ? Travailler? Il vaut mieux se chamailler d'abord. N'est-ce pas ? Et le jour où, s' étant mis d'accord. Ils iront 7'egarder là-bas, d'où je reviens. Ils chercheront la mer et ne trouveront rien !

GERTRUDE

Maître,...

CORNEILLE

Ah! Comprends-tu bien l'effroi de cette lutte Inégale, sans un répit d'une minute !

Vouloir an-êter Veau qui glisse entre les sables. Et tandis qu elle fuit, perfide, insaisissable. Voir, malgré ses efforts, de lagune en lagune. Chaque vague emporter un peu de sa fortune l

GERTRUDE Pourtant...,

CORNEILLE, continuant çn s'exaltant,

Voici trois mois — et même davantage ! — Que je n'ai pas touché deux florins de courtage! Anvers m'a fait subir l'affront humiliant D'y voir l'un après l'autre abo7^der mes clients ! Je n'ai plus rien ! La ruine augmente d'heure en heure Autour de nous; la misère est dans ma demeure. Et je la sens glacer ces murs qu'elle envahit. Après avoir couvert de deuil tout mon pays!

GERTRUDE

Maître...

CORNEILLE

Songe à ce que fut ma vie ! Un combat De tous les jours! Depuis l'échelon le plus bas. Je me suis élevé lentement jusqu'au faîte, Et dans l'orgueil de la fortune que f ai faite Je me croyais si haut qu'il était itnpossible Aux flèches du malheur de me prendre pour cible !

Combien j'ai dédaigné ses premières menaces ! Mais les/lèches bientôt m'atteignirent en masse J'ai lutté ! Pour réouvrir aux vaisseaux leur chemin. Sans compter, j'ai donné mon or à pleines mains; J'ai caché mon angoisse et, niant le danger. Pour rendre confiance aux courtiers étrangers. Réveiller les comptoirs, ranimer les affaires, J' ai fait pendant quin:{e ans tout ce que j'ai pu faire! Et chaque jour pourtant j'ai connu la torture De sentir que j'étais moins fort que la nature Et que je m'obstinais contre elle, sans raison, Et j'ai vu s'écrouler peu à peu ma maison!

Abîmé, le front dans ses mains, il retombe sur sa chaise.

GERTRUDE le regarde un instant, hésitante, puis lui posant la main sur l'épaule,

Maiti^e, ne vous désespère:^ pas...,

CORNEILLE, toujours assis,

Ah! Faut-il Que je sente que le courage est inutile Et l'effort superflu devant de tels obstacles. Pour te donner ainsi ma faiblesse en spectacle l

GERTRUDE Maître....

CORNEILLE, se tournant vers elle,

Mais que veux-tu ? Je suis vieux, je suis las, (Lui prenant la main)

Et je n'aurais plus rien si tu n'étais pas là! Car où puis-je trouver l'espoir qui me soutienne Pour braver cette mort lente et quotidienne. Si ce n'est pas ici, Gertrude, près de toi!..,

GERTRUDE, lui laissant sa main, mais froidement et la voix morte,

Je suis toujours aupî^ês de vous....

CORNEILLE

Oui ; je le vois; Si quelque chose éclaire encor mon existence C'est ton affection loyale et sa constance, Et quand tout m'abandonne, au moins je la trouve, elle. Toujours prête à me rendre une force nouvelle !...

[1\ se lève)

Mais que faire ?...Ils s'en vont l'un après l'autre! Us ont Changé de ville, comme on change de maison !. . . Où trouver mon salut?... Que puis-je décider?...

GERTRUDE, interdite, mais simplement,

C'est la pj^emière fois que vous me demande:^ Ce que je pense.... Il me semble que l'on peut être

Très courageux, t?^és ferme, et pourtant 7^econnaît?^e Qu'on lutte en vain...,

CORNEILLE, de nouveau brutal, et redressé,

Non !... Non!... Qui paille ainsi? Les femmes ! Est-ce que mon salut n'est pas celui de Damme, Ma ville, que j'ai vue heureuse, gf-ande et libre? (Avec une passion sauvage)

Nous nous aimons! Elle me tient par chaque fibre De mon cœur ! Nous avons connu des jours prospères Ensemble ! A l'âge où l'on grandit, où l'on espère. Nous nous sommes compris tous les deux; nous nous

[sommes Aidés ; nous avons fait, d'une ville et d'un homme. Une force vivante, unique, insépat^able' Elle apportait la mer aux voiles innombrables. Le havre sûr, les flots prof onds, les vents rapides ; Moi f ai donné ma volonté ferme et lucide. Lui vouant à ce point ma peine journalière Qu'enfin toute mon âme a passé dans ses pierres! Aujourd'hui ses ^nurailles tombent, mes mains

[tremblent, La mer en s'en allant nous a trahis ensemble, Mais un même trépas du moins sera le nôtre. Car nous mourrons chacun contre le cœur de l'autre!... (Après un silence) Ah oui, refaire ailleurs ma fortune et mon nom.

J'aurais pu le tenter comme eux tous! Eh bien non! Me voit-on m'en aller? Moi? Suivre les transfuges?..,

GERTRUDE, craintive, Maîtt^e....

CORNEILLE

Jamais! Jamais!...

(Il se remet à marcher de long en large)

On m'a dit hier que Bruges Allait solliciter afin qu'ils interviennent, Le Comte de Nassau et Monseigneur de Fiennes; Or, je suis convaincu qu'on peut compter sur eux !.., Il suffit, après tout, d'un geste généreux Pour que tout ce pays accablé se redresse.... Et pendant que je parle ainsi, le mal progresse ! Je le sais! Et pourtant je m'obstine à l'espoir!...

GERTRUDE, sur le même ton.

Mais il faut espét^er.,..

CORNEILLE, revenant vers elle.

Ah! ce rêve : revoir Le long d'un grand canal plein d'eau profonde et clait^e Comme auti^efois, un beau cot^têge de galères ; Livrer, comme autrefois, au capnce des brises,

Le destin de sa vie avec ses entreprises; Asservir de nouveau la mer obéissante; Redevenir puissant dans sa ville puissante ; Et montrer aux trembleurs le Maître que Von est. Oh, ce bonheur, tu le comprends!

GERTRUDE, amèrement, presque avec un sanglot,

Je le connais !

Corneille demeure immobile, grandi, voyant son rêve.... On entend alors, au loin, une cloche sonner plusieurs coups.

CORNEILLE, surpris,

// est si tard l. . .

GERTRUDE, que 1 enervement rend toute tremblante,

Mais oui.... Api'ès un jour pareil Maître, il vous faut une grande nuit de sommeil.... Et lorsque le repos aura chassé vos doutes. Vous reprendre^ votre courage

CORNEILLE

A h ! Dieu, t'écoute !. . .

J'en ai besoin l Si, même ici, sous mon vieux toit, On me conseille de céder !

GERTRUDE Qui ça ?

CORNEIT.LE, rudement,

Mais toi !

Tu montes ?

GERTRUDE

Oui, dans un moment,.,, mais je dois mettre Un peu d'ordre...,

CORNEILLE, lui adressant de la main un geste las, Bonsoir Gertrude.

GERTRUDE, tranquillement.

Bonsoir Maître.

Corneille prend la lampe qui se trouve sur la table et lourdement, sans se retijurner, monte l'escalier et referme sur lui la porte du palier. La salle est dans une demi-obscurité. Jusqu'au moment où Corneille disparaît, Gertrude a rangé des objets; aussitôt qu'elle est seule, elle s'arrête ; immobile, elle écoute, longuement.... Puis elle dit :

Ah! J'ai am qu'il ne monterait pas î,,. Il est temps, Ten suis sûre...,

(Elle fait quelques pas, puis s'arrête)

Mon Dieu, j'ai peur ce soir. . . .

(Elle lève les yeux vers le plafond, puis écoute de nouveau)

J'entends Qu'il marche,...

(Elle hésite, écoutant toujours)

Non.,.. Voyons.,..

(Elle monte sans faire aucun bruit, jusqu'à la porte du palier, l'ouvre doucement, écoute, puis la referme ; rassurée, elle redescend. Arrivée au bas de l'escalier elle s'arrête encore, puis après un moment)

Ah, c'est trop dur d'attendj-e !

(Rapide, mais sans bruit, elle va vers la porte d'entrée, l'ouvre avec précaution, puis appelle à voix basse)

Pierre apparaît dans l'entrebâillement de la porte. Un doigt sur les lèvres tandis qu'il entre, Gertrude dit :

// vient de monter.... Prends garde.... Il peut

[entendf^e; Fei^me tout doucement la porte....

PIERRE ferme la porte sans bruit, puis se retourne vers Gertrude,

Elle est fermée.

GERTRUDE, tremblante,

Personne ne t'a vu?

PIERRE

Personne....

(Toujours auprès de la porte, il l'attire contre lui)

Bien-aimée.. .

GERTRUDE

Vois-tu Je ne pouvais plus attendre!.... Il était Si tard. ...Et cependant je tremble. . . .

PIERRE, la rassurant,

Tout se tait ; Ne crains rien; ce sera comme les autres nuits;

(La regardant dans les yeux)

Comme les autres nuits, si tu veux bien?...

Oh, oui..

Tu venais d'arriver? Et personne?...

PIERRE

Non, certes; Rassure-toi; la place entière était dései'te ; J'ai marché dans la plus complète solitude....

GERTRUDE, tendrement,

Je ne te parle que de mon inquiétude ; Pardonne-moi; la crainte me donne la fièvre; Je ne t'ai même pas encor tendu mes lèvres!

PIERRE, l'embrassant longuement,

Gertrude.,..

Gertrude l'emmène près du fauteuil qui se trouve devant la table et lorsque Pierre s'y est assis, s'étant débarrassé de sa grande houppelande, elle se place presque à ses pieds sur un petit escabeau. Tous leurs mouvements sont précautionneux et lents. Gertrude dit à voix basse :

Assieds-toi là, pour que je me repose

Près de toi.... Donne-moi tes mains.... J'ai tant de

[choses A te dire! Et voici que je ne me souviens

D'aucune cependant, et je ne sais plus rien.

Plus rien, que ce délicieux apaisement

D'oublier tout ce qui me tourmente, un moment.,,,

PIERRE, inquiet, Qu'y a-t-il ?

Oh rien, rien.,,, sinon qu'il a fallu Mentir, mentir encor,.,. Mais, va, n'y pensons plus . Mon cœur est trop rempli de sa joie usurpée Pour se plaindre un instant du tourment qui la paie. Et mes chagrins du jour sont presque du bonheur Lorsque je m'en souviens la nuit, contre ton cœur!

PIERRE, secouant la tête,

Nous devons en finir!

GERTRUDE

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PIEKKE

Par ton départ !

Il le faut, je t'assure; il le faut sajts retard; Plus aucune raison n'explique mon séjour En Flandre, et trop de gens soupçonneux qui

[m'entourent.

Sont vour notre amour même un danger permanent !

GERTRUDE, plaintivement,

Ah! ne me parle pas de cela maintenant! Tu as raison; cest v?^ai, moi-même je redoute Que derrière ces murs quelqu'un ne nous écoute!,.. Pourtant n'attristons point par de telles pensées Cette nuit de tendresse à peine commencée. Si tu le veux, tantôt, oui, tu m'en parleras.... Mais donne-moi d'abord du bonheur dans tes bras!

PIERRE, attendri, Ma pauvre aimée. . . .

Il faut vois-tu comprendre un peu Comme j'en ai besoin! Ah, personne ne peut Se douter à quel point, pendant toute ma vie, On m'en a peu donné quand fen avais envie !

PIERRE

Je sais....

GERTRUDE

Tu ne pourras jamais t'en rendre compte ï Et que puis-je t'en dire? Est-ce que l'on raconte La tristesse et l'ennui continus, écrasants. Des longs jours sans soleil d'un hiver de quinine ans ? A-t-on vécu, d'ailleurs, quand on a dû soumettre Tout son désir d'aimer aux volontés d'un Maître? Qu'on a langui ses jours près de lui sans entendre — Oh! pas un mot d'amour! — mais pas même un mot

[tendre; Et qu'on n'a pas cessé sous son joug étouffant D'obéir, et d'en avoir peur, comme une enfant!

PIERRE Gertrude.,..

GERTRUDE

Songe encor qu'avec chaque saison Un peu plus de malheur entrait dans la maison ; Que lentement mon cœur s'usait par la souffrance Jusqu'au renoncement, jusqu'à l'indifférence. N'ayant plus un désir, un espoir, un émoi.... Alors, tu comprendras ce que ce fut pour moi. Quand je te vis soudain sur le seuil de la porte. Que tu me dis « Bonjour ! » de ta voix jeune et forte. Et qu'à l'éclat profond dont tes yeux ont brillé. J'ai compris que ton cœur n'avait pas oublié!

Gertrude !

GERTRUDE

Ah! cela seul déjà me consolait..,.

(Elle s'interrompt brusquement et prête l'oreille) Écoute !...

PIERRE, après avoir écouté,

C'est le vent qui frappe les volets.

GERTRUDE, inquiète encore.

Es-tu bien sûr?

PIERRE Mais oui ; c'est à l'extérieur. . . .

GERTRUDE, rassurée,

En ejffet.... Que disais-je ?... Ah! qu'importe d'ailleurs; Les mots que je te dis sont les mêmes toujours; Les mots que je te dis sont tous des mots d^ amour!... Ah !je sais bien que ma tendresse est criminelle! Mais si j'ai mérité qu'on me frappe pour elle Et qu'on joigne au mépris un châtiment sévère, Qu'on me dise, du moins, comment j'aurais dû faire Pour t' empêcher de prendre un cœur abandonné Qu'à toi tout seul, depuis toujours, j'avais donné! Car personne à part toi n'a rien eu de moi-même; Ce n'est que dans tes bras que j'ai su comme on aime. Et tu l'as bien senti quand tu m'as retrouvée,

Quelle virginité je t'avais conservée !

Ton amour est si bon, vois-tu! Quand tu me prends. C'est quelque chose en moi de fiévreux, d'enivrant. C'est un feu qui dévore mon âme et mon corps Et qui même après ton départ me brûle encore L.. A h ! Tu ne m'en veux pas de me donner ainsi. Mon Pierre'!... Tu ne dis rien ?

PIERRE, doucement,

Je te dis merci ; Oui, merci d'être à moi sans honte, sans pudeur. Et de m' offrir ton corps entier, comme ton cœur!

GERTRUDE

Pierre...,

PIERRE, lui tenant le visage entre les mains,

Je suis heureux pourvu que je te voie Heureuse, et ce qui fait le meilleur de ma joie. C'est au fond de tes yeux ce sourire éperdu Par la douceur de ton bonheur inattendu!... Et pourtant quelque doux qu'ils nous soient, à présent, Ton bonheur et le mien me sont insuffisants. Et mon amour est las d'ép?'ouver chaque nuit, Que nos baisers furtif s sont indignes de lui!

GERTRUDE, tristement.

Que veux-tu!

PIERRE T emmener d'ici, coûte que coûte!

GERTRUDE Pierre. . . .

PIERRE

Tu ne peux plus rester à Dammel

Écoute....

PIERRE, avec autorité.

Non ! Nous pouvons refaire encor notre existence ; Partir pour vivre ensemble l Ah! vois-tu, quand j'y

[pense Soudain, c'est comme si je mettais à la voile;

Le vent souffle, la mer est couverte d'étoiles.

Et loin de tes douleurs et de ta ville morte.

Le navire s'en va Gertrude, et je t'emporte!

GERTRUDE Mon bien-aimé!,.,

PIERRE

Là-bas c'est le joyeux accueil De ma ville! Plus de misère, plus de deuil! Tout t'y fait oublier ton maître et ta prison ; Car dans l'asile heureux que t'offre ma maison

Pour y vivre ta neuve et calme destinée, Chaque matin commence une belle journée. Chaque soir la termine en amour dans mes bras !...

GERTRUDE, qui d'abord écoutait avec ravissement, dans un sanglot soudain,

Ah! ne me Jais pas mal, puisque je ne peux pas!

PIERRE, avec un mouvement de révolte, Pourquoi ? Pour lui ?. . .

GERTRUDE

Pour lui! Je le dois ; je le dois Mon bien-aimé!

Gertrude, il est donc une voix Qui mieux que notice amour te parle et te conseille!

GERTRUDE, l'étreignant,

Oh ! comment peux-tu dii-e une chose pareille ! Écoute ! Il a pleuré sur la chute de Damme, Tantôt ! Son désespoir eût déchiré ton âme ; Et debout, devant lui, sans larmes, sans émoi, Je ne pensais qu'à toi ! Je ne pensais qu'à toi ! Voilà comment je t'aime et comment je suis tienne l Mais s'il est une chose, ici, qui me retienne

Pourtant, c'est la misère où je le vois réduit; Et puisque notre amour veut que je sois pour lui Sans bonté, sans douceur, même sans amitié. N'exige pas du moins que je sois sans pitié î

PIERRE

Oh, je n'exige Hen ! Mais je défends ta vie.

Car cest à ta pitié que tu la sacrifies!

Notre amour est trop vrai, trop jeune, trop fervent^

Pour languir dans ta ville où plus rien n'est vivant.

Et le crime aujourd'hui cest d'étouffer sa flamme.

Sous V ombre de la Flandre et la ruine de Damme!

GERTRUDE

Écoute....

PIERRE, se levant,

Ah, si la vie était possible ici. Je te dirais : « Mentons encore, et restons-y ! » Mais tu sais ce qu'on voit quand on ouvre ta porte! Bruges se meu7^t! L'Écluse est morte! Damme est morte! Dans toutes vos cités les ruines s'amoncellent ; Et j^estei^ vivre ici, c'est mounr avec elles!

GERTRUDE Pierre...,

PIERRE, avec une force contenue,

A chacun son temps! Pendant combien d'années

Ont-ils tenu la mer dans leurs mains fortunées ! Ils étaient les plus forts; c'était juste ; mais Vâge A lentement vaincu leur force et leur courage, Et de plus jeunes qu'eux, courageux et robustes. Sont venus, qui l'ont prise à leur tour, et c'est juste l Aussi, ne pleurons pas leur vieillesse chenue ; La vie ? Elle est là-bas, chei moi, qui continue !

GERTRUDE Pierre....

PIERRE, plus pressant.

Et toi, comme si ce n'était point asse:{ D'avoir perdu pour lui, déjà, tout ton passé, Vas-tu, dans le silence et Vombre de sa ville. Traîner tes dernières jours d'existence stérile. Et, pour mieux f acquitter de ce que tu lui dois, Perdre encor l'avenir que tu portes en toi ?

GERTRUDE

L'avenir?...

PIERRE

Crois-tu donc qu'en partant, je ne songe Qu'au plaisir moins troublé d'un amour sans mensonge? Non! Cet amour s'exalte à l'espoir émouvant De vivre encore, après ma mort, dans notre enfant ; Et c'est du même espoir que ton être frissonne,

Quand Ui m'attends, quand tu me veux, quand tu te

[donnes!

CxERTRUDE Ohl mon Pietv^e....

PIERRE

Voilà ce qui nous justifie !

Et si demain le monde osait juger ta vie, Comparais devant lui sans aucune épouvante : Tu tiendras sur ton sein ta réponse vivante !

GERTRUDE, se jetant contre sa poitrine,

Mon bien-aimé, vraiment, tu crois que c'est possible? Que je pourrais avoir cette joie indicible. De serrer dans mes bras, sur mon cœur, un matin. Mon enfant, notre enfant, mon Pierre?,..

PIERRE, la serrant dans ses bras,

C'est certain.

GERTRUDE

Ah, vers un tel bonheur tout mon être s'élance Aussi! Je tends vers lui mes mains, mon cœur....

PIERRE, l'interrompant brusquement,

Silence!

(Il écoute)

Quelqu'un marche....

Je f assure...

GERTRUDE, écoutant, Non.... Non....

PIERRE

Je ne me trompe pas,

GERTRUDE, écoutant toujours, Mais non....

PIERRE

C'était le b7^uit d'un pas.

Distinctement....

GERTRUDE, après avoir écouté encore,

Tu vois. ...On n'entend rien.. . . Tout dort, Mon bien-aimé....

(Tendrement, comme Pierre paraît encore inquiet)

Tu ne veux plus que je t'adore.

Dis?

PIERRE, soudain résolu, Je veux t'emmener !

GERTRUDE, émue, Maintenant ?

PIERRE, avec autorité,

Tout de suite !

GERTRUDE, craintive,

Pierre,.,,

PIERRE, parlant rapidement, visiblement inquiet, // le faut I La nuit protège notre fuite.,..

GERTRUDE, subjuguée par l'accent de Pierre et se laissant envelopper dans le manteau qu'il a pris sur la table,

Mon Dieu.... Mon Dieu....

PIERRE

Prends mon manteau ; la bnse est i^de; Je sais où te mener hors la Hlle

En disant ces mots, Pierre, entraînant Gertrude, a déjà fait quelques pas vers la porte d'entrée quand, brusquement, la porte du palier s'ouvre sous la main de Mère-Flandre. A côté de la servante Corneille, à moitié vêtu.

CORNEILLE, rudement,

Gertrude !

GERTRUDE, épouvantée, clouée sur place, Pien^e!..,,

CORNEILLE, brutalement à Mère-Flandre, Va-t-en !

(Il referme la porte sur elle; à Pierre)

Que faites-vous ici?

GERTRUDE, à Pierre,

Prends garde, Piei're /...

PIERRE, immobilisant Gertrude d'un geste,

Laisse-moi faille ; ceci me i^egarde.

(A Corneille)

Maître...,

CORNEILLE, arrivé au bas des marches, à Pierre, Que faites-vous ici, dans ma demeure ?

PIERRE, se maîtrisant et martelant ses mots en montrant Gertrude,

Je l'an^ache au destin de ce pays qui meurt; Au so?^t auquel votre égoïsme la livrait ; Et quand tout va mourir ici. . . .

CORNEILLE, que redresse son orgueil.

Ce n'est pas vrai!

Et de quel droit d'ailleurs?.

PIERRE

Notre amour, voila tout!

(Corneille avançant vers lui, il recule)

Ah, je suis le plus fort aujourd'hui ; laissez-nous

Maître!... Nous nous aimions; vous l'avez prise ; eh

[bien.

Voici mon tour.,,.

(Il recule encore devant l'attitude menaçante de Corneille, se refusant à la bataille avec lui)

N'avance^ pas !,,,

(Et comme sa retraite l'éloigné de Gertrude, immobile, terrifiée, il l'appelle)

Gertrude, viens?

(Mais elle ne bouge pas, incapable d'une décision, attendant, inconsciente, d'appartenir au plus fort. Et Pierre, plus rudement)

Gertrude, viens?

CORNEILLE, alors, allant à Gertrude et l'empoignant brutalement par le bras.

Je ne veux pas que tu Vcn ailles!

GERTRUDE, avec un accent de douleur, Maître !

PIERRE

Ah, n'y touche^ pas, n'y touche^pas!.,.

Mais avant que Pierre ait fait un pas, Corneille, lâchant Gertrude, soudain s'est précipité sur lui et l'a saisi à la gorge. La lutte est brève; sans frapper Corneille, Pierre tente seulement de se dégager ; il le repousse d'un mouvement violent ; et comme si dans ce dernier effort Corneille avait donné tout ce qui lui reste de vieille énergie, il tombe lourdement, sur les deux genoux, comme un bœuf qui s'abat,

CORNEILLE, en tombant,

Canaille!,.,

GERTRUDE, épouvantée, fait un geste vers Corneille, Que fais-tu, Pierre!,.,

PIERRE, l'arrête et l'attirant à lui,

Ah, non!... C'est à moi de te prendre!

Et la tenant, défaillante, les mains sur le visage, il l'entraîne et disparaît avec elle dans la nuit.

Quelques secondes auparavant la porte du palier s'est rouverte et Mère-Flandre apparue a vu tomber le Maître et fuir Pierre et Gertrude. Aussi rapidement qu'elle le peut elle descend

les marches et s'approche de Corneille. Il est demeuré là, sur ses deux genoux, comme incapable de se relever. Mère-Flandre se penche vers lui, l'aide à se soulever ; il regarde alors la chambre vide, la porte ouverte, l'obscurité nocturne, puis d'une voix douloureuse, presque plaintive, il dit :

Nous n'allons pas mourir, n'est-ce pas, Mère-Flandre!

Elle le calme d'un geste doux, maternel....

Des presses

de

r hnprimerie Veuve Monnom

32 y rue de l Industrie

Bruxelles.

IÇI2

PQ Spaak, Paul

2637 >\ Damaie en Flandre

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