‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 113 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

afin de ne pas affecter par mon absence une nuance d'hostilité qui eût été une inconvenance. J'y allai donc.

Le prince, très attentif et même très obséquieux envers tout le monde et surtout envers les chefs mihtaires du bonapartisme et les chefs parlementaires de l'opposition libérale ou républicaine, était debout à la première porte de ses salons, pour saluer ses invités ou ses convives. Quand on m'annonça, il détourna la tête et n'eut pas l'air de me connaître ou même de m'apercevoir. Je crus à une distraction, et j'affectai de mon côté de rester longtemps sur le seuil devant lui, pour qu'il vit bien que je m'étais respectueusement rendu à son invitation. Je m'inclinai plusieurs fois pour en recevoir le salut d'usage, mais ce fut en vain, bien que ses regards tombassent de très près sur moi. Il persista à ne pas me voir et à combler les amis de sa faction des politesses et des saluts les plus humbles et les plus significatifs. Je crus comprendre qu'il voulait affecter devant eux de ne pas connaître un homme qui passait avec raison pour un sincère royahste, et j'entrai avec ma femme, sans avoir pu obtenir un salut, dans les salons, me promettant bien a moi-même de ne pas me réconcilier une seconde fois avec une maison ou l'on rougissait de ses amis quand ils étaient royalistes.

A peine étais-je entré dans les appartements et avais-je placé ma femme, parmi des personnes de sa connaissance, sur une des banquettes des salles, qu'on annonça le roi, et que le duc d'Orléans, après avoir été le recevoir au bas du grand escalier, reparut incliné devant son souverain et lui faisant les honneurs de son magnifique palais.

Le roi, qui devait souper dans la grande galerie longeant le jardin, demanda à la parcourir d'avance. Le duc d'Orléans l'y conduisit en lui montrant les tables et le couvert. J'y étais moimême alors, conduit par M. Vatout, le bibliothécaire et le confident du duc d'Orléans. A l'apparition du groupe royal, nous nous effaçâmes respectueusement dans l'embrasure profonde d'une fenêtre qui donnait sur le jardin. Le groupe passa. Le roi avait la figure animée, heureuse, confiante. A peine avait-il fait quelques pas vers le fond de la salle, qu'une rumeur sourde, bientôt éclatante, et une soudaine réverbération sinistre s'élevèrent avec des clameurs confuses jusqu'aux fenêtres. C'était l'incendie des chaises des innombrables spectateurs du Palais-Royal, auxquelles des perturbateurs turbulents venaient de mettre le feu et qui brûlaient en monceaux de flammes,

Page 1