LIVRE CINQUIÈME
récits arrivèrent et dissipèrent tous les cloutes. Le peuple était vainqueur, la France debout, le roi déposé, sa famille entière en retraite avec lui vers la mer, les-ministres disparus et pourchassés dans leur fuite. Chacun n'eut qu'à commenter selon ses opinions les événements et à s'affliger ou à se féliciter en silence de la catastrophe de la restauration et de ses inévitables conséquences.
J'avoue que, tout en accusant la témérité du prince de Polignac et en éprouvant une certaine amère satisfaction d'amour- propre d'avoir eu raison contre lui, je n'ai jam^ais éprouvé dans ma vie une plus profonde tristesse qu'en voyant s'écrouler cette monarchie honnête, seul et dernier espoir de réconciUation entre les Français de différents âges, famille désunie par les excès de la révolution sanguinaire dont ils avaient été victimes et compHces, et maintenant revenus à l'ordre constitu tionnel et ne désiran t que d'y vivre en frères sous des rois bien plutôt reconquis qu'imposés.
Je pressentais l'abîme sans fond et l'éternel ondoiement du chaos sous cette victoire exagérée des meneurs du peuple. Pourquoi, après l'acte
d'impuissance et de repentir de Charles X qui était son abdication, proscrire l'hérédité innocente de son fils et de son petit-fils, pour couronner une autre dynastie qui n'était pas moins revenue de l'étranger, qui n'avait pas moins émigré que celle de Louis XVI, et qui de plus avait émigré avec Dumouriez sous le drapeau de la république, et par conséquent ajouté le crime de trahison apparente au malheur de l'exil? Quelle vertu y avait-il donc dans le sang innocent de Louis XVI pour qu'on fit du régicide odieux du père un titre à la couronne pour le fils ?
Ce fils et les fils de ce fils étaient innocents sans doute du régicide de Philippe-Egalité. Les en punir ou les en flétrir était une iniquité; mais les en récompenser par un trône était une autre injustice. Un pareil exemple donné par la révolution nouvelle aux familles royales et aux peuples était une immoraUté gratuite qui ne pouvait profiter ni aux peuples, ni aux rois, ni aux constitutions. Est-ce qu'une constitution contemporaine d'un droit dynastique n'avait pas mille fois plus d'avenir qu'une constitution fondée sur une usurpation dynastique? Est-ce qu'un schisme sur le trône n'était pas le symbole d'un schisme gratuit dans la nation et la source certaine d'une guerre intestine et d'un autre détrônement, à date incertaine, mais à jour fixe?