LIVRE CINQUIÈME
J'étais absorbé nuit et jour dans ces pensées, triste comme la destinée de la France, d'une tristesse nationale, et bien résolu, quoique très innocent de la provocation et de l'événement, à ne jamais prendre parti parmi les courtisans ou les serviteurs de la dynastie nouvelle.
Je restai trois semâmes ou un mois à l'étranger, n'ayant heureusement rien à faire en France qu'à gémir, et préférant réfléchir et gémir hors de mon pays, dans une contrée oii personne n'épierait ou ma joie ou mes larmes politiques.
L'événement accompli et les premières ébuUitions du triomphe passées, je rentrai en silence et consterné dans mon isolement à la campagne. Je n'y éprouvai ni répulsion ni faveur du peuple. On y connaissait mon attachement à la branche aînée des Bourbons, on y savait mes principes constitutionnels et mon opposition au coup d'Etat; on y savait aussi mes relations d'antécédents avec le nouveau roi; on supposait, en général, que je renouerais ces relations avec l'homme populaire, source de toutes les faveurs que je n'aurais pas même à briguer, mais à accepter. A tous ces titres, aucune réaction hostile
des nouveaux orléanistes ne se manifesta à mon égard. Je fus bien accueilli par tous les partis raisonnables. Je ne tardai pas à me rendre à Paris et de là en Angleterre, où m'appelaient des intérêts de famille.
Je m'arrêtai quelques jours à Paris, pour y vider, avant d'aller à Londres, ma situation diplomatique avec le nouveau gouvernement. C'était le temps où Louis-Philippe, reconnaissant envers ceux qui venaient de le proclamer, était entouré par moitié de tous les hommes du pard doctrinaire, hommes qui lui avaient préparé les voies, et de quelques hommes du pard républicain plus avancé, dont la popularité dans son conseil popularisait son début de règne.
M. Mole, xM. le duc de Broglie, M. Guizot, M. Laffitte, AL Dupont de FEure, étaient dans la première ferveur et dans la première faveur du nouveau règne. A l'exception de M. Mole, que je connaissais, et de M. Dupont de l'Eure, que je ne connaissais pas, mais que je devais connaître et estimer quinze ans plus tard, je n'aimais pas ces hommes d'Etat : les uns, ambitieux, maladroits et offensifs, comme les doctrinaires; les autres.