LIVRE CINQUIÈME 3OI
parvenus trop adroits et trop satisfaits de leur soudaine grandeur, comme iM. Laffitte, banquier obéré de la révolution, à qui le peuple votait un million de souscription nationale pour honorer son patriotisme désintéressé.
je ne vis que M. Mole. Je le trouvai dans son cabinet des aff^iires étrangères, la tête renversée sur le dos de son fauteuil, dans l'attitude d'un homme qui craint tout et qui n'espère rien, ce Eh bien, me dit-il, vous voilà? Vous venez de l'étranger? vous avez traversé la France? Parlezmoi à cœur ouvert et à portes fermées : qu'augurez-vous de tout ceci? Quant à moi, j'en suis épouvanté: nous sommes perdus. Avant peu de temps, l'anarchie contre laquelle nous luttons nous débordera au dedans; la guerre au dehors. Cette monarchie, la seule possible cependant, est une impasse; nous n'en sortirons pas. »
Et il se replia en deux sur lui-même dans le fond de son fauteuil, les bras pendants et affaissés, dans l'attitude d'un homme qui s'abandonne luimême sans défense à l'épouvantable situation où il n'entrevoit point de remède.
« Vous savez, lui dis-je en montrant plus d'assurance que lui, vous savez que je ne suis pas suspect de faveur pour la révolution que les doctrinaires de la Chambre viennent de faire, et que je ne présage pas un long avenir à la royauté de surprise que la maison d'Orléans vient d'accepter. Cependant, ma répugnance pour ce trône hors
des conditions de tous les trônes, ni héréditaire ni élu, ne m'aveugle pas sur le rétablissement de l'ordre certain et sur la durée probable d'un règne mal acquis et mal commencé, mais que la panique de la France et l'ambition de quelques habiles ont improvisé. Vous êtes infiniment moins malades que vous ne croyez l'être, et la France, que je viens de parcourir, m'a paru plus disposée que vous ne le pensez à soutenir, par nécessité plus que par goût, pendant un certain temps, ce que vous avez fait.
— Vraiment? me dit-il avec l'accent du doute qui ne demande qu'à se rassurer, et de la défaillance qui cherche un appui dans la pensée d'un autre. Et quoi donc vous a inspiré à vous une confiance que nous n'avons plus?
— L'excès même de la révolution accomplie, qui a dépassé les bornes et jeté trois règnes à la fois hors de la France et hors du trône, pour punir un seul règne d'une sottise et un seul ministère d'une inconstitunonnalité. A présent que la colère est apaisée, que la mauvaise humeur des honnêtes gens du pays est satisfaite, l'effroi a succédé à l'ivresse, et tous les intérêts conservateurs, immenses dans une société propriétaire, commerçante, industrielle, vous a fait de force une bourgeoisie prétorienne qui mourra pour se défendre en vous défendant, et un corps électoral qui vous donnera dans les Chambres des corps représentatifs longtemps incorporés à la nouvelle