‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 122 sur 164 · LIV RE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIV RE CINQUIÈME

emporter à part moi une très bonne impression du caractère de ce jeune orateur. Comme je sortais de l'appartement pour me retirer, je rencontrai, dans l'antichambre où je prenais mon manteau, une femme d'un certain âge et d'un costume presque populaire, qui demandait et qui attendait M. Thiers. Il accourut, se jeta dans ses bras, lui fit mille caresses, et, tenant ses mains dans les siennes, l'amena avec empressement vers moi, et me dit sans hésiter et sans rougir : « Tenez, Lamartine, c'est ma mère! » Je la saluai et je la félicitai d'avoir un pareil fils.

Cette femme, quoique sans distinction dans les traits et dont l'apparence extérieure annonçait évidemment une condition inférieure, avait une physionomie de joie modeste, de tendresse étonnée et d'esprit pétillant dans ses yeux, qui ne démentait pas les merveilleuses aptitudes de son fils. Je les laissai les mains dans les mains l'un de l'autre, s'entretenant avec émotion du plaisir de se voir, sur la banquette de l'antichambre, sans que M. Thiers cherchât à se dérober aux yeux de ses convives qui sortaient un à un du salon. Je descendis les escaliers tout attendri de cette rencontre et de cette candeur d'une riche nature qui ne cherche pas à dérober à des amis, nés plus haut que lui dans l'ordre social, la vue de celle que la nature commande d'avouer, d'honorer et de chérir dans tous les rangs, une mère, la racine du cœur, du génie et de la fortune.

Ce fut le seul rapport intime que j'eus avec M. Thiers dans ma vie. Depuis, les convenances mutuelles de nos opinions différentes nous séparèrent, à mon grand regret. Nous n'échangeâmes que quelques rapides entretiens tronqués, dans les couloirs de la Chambre ou dans la rue. Il vint cependant une fois chez moi, quand je fus nommé député du Nord. Je dirai comment.

XXXH

A mon arrivée à Londres, le prince de Talleyrand était ambassadeur de Louis-PhiUppe en Angleterre. Mon attitude pohtique, moins hostile que neutre envers les agents du gouvernement français, ne m'avait point classé parmi les ennemis acharnés de la nouvelle monarchie. Le prince de Talleyrand m'avait toujours témoigné, depuis que mon nom avait acquis une certaine célébrité poétique, une prédilection littéraire dont j'étais d'autant plus flatté que je le croyais plus rebelle à toute impression idéale. Apprenant que j'étais à Londres, il se hâta de me prévenir en venant me mettre une carte et en m'engageant à diner sans cérémonie à fambassade.

J'y allai et je fus traité par le prince de Talleyrand avec une cordialité et une distinction qui ne

cherchaient point à m'accaparer dans le parti de Juillet, mais se plaçaient dans ses entretiens avec moi fort au-dessus de ces misérables dissentiments de partis politiques et dynastiques actuels. Je fus sensible à cette élévation d'âme et d'esprit laissant à chacun l'honneur de ses antécédents et la fidélité à ses préférences.

De ce moment le prince de Talleyrand m'admit dans l'intimité la plus confidentielle de sa diplomatie, beaucoup moins française qu'européenne. Toutes les fois que j'allais chez lui le matin, je le trouvais dans sa chambre à coucher écrivant de sa propre m.ain sur un guéridon auprès de son lit les dépêches au roi et à M. Casimir Périer, qui les informaient jour à jour de la situation de l'Europe.

Cette situation était alors résumée tout entière dans les conférences de Londres sur la question de la Belgique. Ce fut le chef d'oeuvre de M. de Talleyrand comme politique et comme ambassadeur. Il fut supérieur à ce qu'il avait été même au congrès de Vienne. L'Europe lui doit la consolidation de la paix générale, extrêmement difficile à conserver en présence des turbulences inconsidérées de l'opposition républicaine et bonapartiste en France. La confiance que le roi Louis-Philippe lui avait courageusement témoignée irritait violemment ces deux partis. Leurs murmures et leurs invectives remplissaient tous les jours les journaux de Paris. Le roi et le mi-

nistre ne s'en émurent pas. L'adhésion de M. de Talleyrand fut la bonne fortune de la nouvelle dynastie. Elle fit parler en lui la vieille sagesse des cabinets plus haut que les ressentiments et les passions du temps. En considération des immenses intérêts généraux que M. de Talleyrand faisait comprendre et faisait subir à l'Europe, on lui pardonnait de rentrer en scène et de paraître abandonner son principe de légitimité des souverains, sur lequel il avait basé si adroitement et si heureusement sa politique de 18 14.

ce Voyez combien je suis heureux dans ma vieillesse, me disait-il un jour en ce temps-là. En 1791, j'ai tenté ici de réconcilier Mirabeau et Pitt, et de former entre l'Angleterre libérale et la France révolutionnaire une alliance qui aurait tenu la tige de la balance du monde; eh bien, en 1850, la fortune me réservait pour dernière œuvre de venir à Londres avec la même mission et d'y défendre les mêmes principes que j'y défendais alors.

— Oui, mon prince, lui répondis-je en souriant; seulement vous en avez perdu un deux fois en route : c'est le principe de la légitimité, si bien inventé par vous en 18 14. »

Il ne répliqua pas et passa condamnation sur cette petite omission de sa vie publique. Il était évident qu'il ne considérait les principes qu'il avait promulgués que comme des circonstances rédigées selon les temps et qu'on jette sur les

livres des peuples comme des articles de foi, tandis que ce ne sont en réalité que des axiomes des besoins du moment, auxquels on les fait adhérer pour leur salut momentané comme à des dogmes éternels.

Je ne veux pas honorer dans les autres des versatilités de cœur à f égard des souverains que je n'ai pas voulu juger honorables pour moimême; cependant, à l'exception des tendances philosophiques que l'honnête homme doit toujours porter, ou cachées ou à mains ouvertes, dans la pohtique, je ne puis nier que la poUtique, sans changer de but, ne doive changer de voie, et que les circonstances, qui sont l'opportunité ou l'inopportunité des mesures, ne soient aussi l'unique dogme régulateur des hommes d'État.

Ceci absout M. de Talleyrand. Son principe de 1814 était mort en 1830; il le laissait sans scrupule pour s'attaquer au principe supérieur du salut de son pays et à la paix du monde. Il paraissait moins digne d'honneur; il était peutêtre aux yeux de Dieu plus digne d'estime.

XXXHI

Je dois confesser ici mon faible pour ce grand esprit, tant calomnié pendant sa vie par l'envie

3l6 LAMARTINE PAR LUI-MÊME

et par la médiocrité de son siècle. Partout où j'ai eu à en parler ou à en écrire, je l'ai fait avec indulgence, admiration et respect. Plus j'ai vécu, plus j'ai apprécié cet ami de Mirabeau qui l'appréciait comme moi et qui lui laissa en mourant toutes ses grandes vues, moins sa grande parole. M. de Talleyrand n'était au fond que Mirabeau à demi-voix.

Quand l'esprit humain s'élève à ce sublime mépris du vulgaire imbécile, à cette justesse prophétique et à cette éloquence non de paroles mais de pensées, l'esprit supérieur devient presque une vertu comme il est une puissance; on le regarde de bas en haut et on jouit, si l'on n'est pas envieux de nature, de trouver dans son temps ces supériorités d'intelligence qui sont, malgré quelques faiblesses, des preuves de la prodigaUté de la nature et de la hauteur de l'humanité. Voilà ce que j'ai toujours ressenti en étudiant Mirabeau et en conversant avec M. de Talleyrand.

Après quelques mois de séjour à Londres, je revins en France. Je m'arrêtai peu de jours à Paris, et je rentrai à Milly, maison paternelle,

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