‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 123 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

non loin de Mâcon. Je l'avais achetée avec le beau vignoble de ma famille, à cause du souvenir si cher et si présent de ma mère, car je n'avais personnellement rien à hériter sur ce domaine que des mémoires et des attendrissements.

Ma mère était au ciel. Mon père, vieilli et isolé, s'était retiré à Mâcon, dans sa maison de ville. Toutes mes sœurs étaient mariées et venaient tour à tour, avec leurs enfants, tromper et charmer sa solitude. L'ainée de ses filles surtout, déjà veuve et résidant à Mâcon, dans la maison de mon grand-père, que j'avais rachetée aussi, passait la plus grande partie de ses journées auprès de notre père. Ses soins ont conduit sa noble et douce vie jusqu'à quatre-vingt-onze ans, sans affaiblissement de ses facultés, et il n'est mort que d'un accident indépendant de sa constitution organique.

Je m'établis à Milly pour y passer l'hiver, avec quelques amis, loin de l'agitation générale.

La France alors présentait un triste spectacle qui faisait peu d'honneur à la démocratie et qui montrait comme encore vivantes les féroces passions de 1793. H s'agissait de juger les minis-

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très vaincus et emprisonnés après le jugement du destin et le changement de dynastie de 1830. Le peuple et une partie de la jeunesse de Paris enrôlée dans l'artillerie de la garde nationale demandaient leur supplice. Le roi, M. de La Fayette qui mérita bien de l'humanité alors, la saine bourgeoisie de Paris, tout ce parti entraîné mais honnête qui représentait assez exactement ce que les Girondins avaient représenté en 1792, rouo:issaient de ces holocaustes d'hommes désarmes. On voulait les sacrifier à je ne sais quelle vengeance absurde. Puisque c'était à la faute de ces ministres que la révolution de Juillet devait l'occasion de son avènement, on aurait dû logiquement leur voter des récompenses au nom de la démocratie victorieuse. D'ailleurs le roi, La Fayette, le parti modéré de la garde nationale et la masse immense des honnêtes gens sentaient d'instinct que la vie ou la mort des ministres n'était que le prétexte d'une victoire que la démagogie sanguinaire voulait saisir pour s'emparer de ce reste de monarchie, l'assujettir à ses exigences, s'en défaire ensuite, renouveler la terreur et tenir sous le couteau les bons citoyens consternés.

Ce fut la première journée où je sentis que le devoir d'un bon Français était de soutenir le gouvernement, quoiqu'on ne voulût pas le servir par répugnance de son origine. La neutraUté était selon moi une lâcheté. On doit porter secours à ceux qui résistent à l'assassinat, si l'on ne veut

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