LIVRE CINQUIÈME
les parcourus avec mépris. Il était trop tard pour y répondre; mais dans le nombre se trouvaient quelques feuilles d'un journal en vers, écrit avec beaucoup de talent par deux poètes alors très populaires, intitulé : la [^mésis. MM. Méry et Barthélémy y confondaient leurs noms, leurs talents, leur individualité, de manière que cette dualité de deux poètes ne formait qu'un seul être aux yeux du public.
Je lus. La publication du journal semblait avoir été calculée à Paris de manière à ce que ce pamphlet poétique arrivât à Bergues juste la veille ou le matin du jour où un poète insulté par ses pairs subissait le scrutin du peuple. J'admirai les vers, pleins de sève mordante; mais je fus révolté jusqu'au fond de l'âme de ce que cette diatribe inconvenante me faisait un tort et un crime de briguer une mission civique au nom de mes opinions présumées et que personne n'avait encore le droit de caractériser et d'inculper. Je relus ces vers injurieux ou tout au moins inopportuns, aux clameurs de la place publique qui saluait mon nom de huées et le nom de mon concurrent d'acclamations.
L'mdignation me monta du cœur à la tête et j'improvisai, en deux ou trois heures de temps, une réplique en vers du même style que celui que Ton vient de lire dans mes ïambes au peuple sur le procès des ministres. La politique, pour la seconde fois, prévalait sur la poésie et se servait de la
langue des choses immortelles pour stigmatiser des inimitiés fugitives.
Je finissais à peine ces vers qu'une clameur immense m'annonça ma défaite et le triomphe de mon concurrent sur la place publique. Je remontai en voiture et je traversai au galop la place pour gagner en fugitif la porte de Hondschoote, à travers les huées des partisans de mon rival. Quelques pierres même, lancées par des enfants, atteignirent la calèche où j'avais voulu monter seul pour ne compromettre personne dans mon sort.
J'emportais sous mon habit, pour unique vengeance, les ïambes que j'avais écrits dans ma colère contre la [N^émésis. Il y avait deux ou trois strophes terribles, acerbes, foudroyantes, échappées tout excusables à l'irritation du moment, et que j'effaçai ou que j'adoucis à loisir le lendemain, avant de les envoyer à l'impression à Paris.
Les /J772^t'^ furent reproduits dans les journaux, lus à haute voix dans les cafés, immiensément applaudis même par mes ennemis, et je fus tout étonné, quelques jours après, de les trouver dans la mémoire d'inconnus, partisans de l'éloquence politique en vers. L'éloquence, en effet, s'associe mieux que je ne pensais moi-même aux vers; seulement il sort de ce mélange un peu contre nature je ne sais quoi de calme dans la passion qui fait douter si l'on chante ou si l'on harangue.