LIVRE CINQUIÈME
vaisseaux quand j'ai dû le faire, et si j'en recueille depuis dix ans quelques débris pour satisfaire péniblement à mes créanciers, j'en souffre, mais je n'en rougis pas. Dans les extrémités de sa patrie, le premier devoir est de s'oublier soi-même.
Mon grand voyage en Orient, exécuté en effet avec l'apparente somptuosité d'une fortune sans limites, ne me coûta rien en réalité. Voici comment :
J'avais alors environ quatre-vingt mille livres de rente; les deux années de mon revenu formaient cent soixante mille francs. Je vendis à mon retour quatre-vingt mille francs, à mon éditeur M. Gosselin, les quatre volumes de mes notes de voyage. Je rapportai de plus, en armes précieuses, tapis de luxe, chevaux arabes, étoffes d'Orient, etc., pour environ quarante mille francs de valeurs. Total de mes recettes de deux ans : environ deux cent quatre-vingt mille francs. Or, la totalité de ma dépense pendant ces deux ans, y compris le salaire des deux navires qui me portaient et m'attendaient dans les rades, chevaux, escortes, guides, etc., ne dépassa pas cent vingt mille francs. Il en résulte que ce voyage, au lieu de m' avoir ruiné, m'a laissé au contraire un bénéfice réel d'environ cent soixante mille francs. Voilà la vérité.
L'Orient n'était point alors ce qu'il est aujourd'hui que l'invention de la navigation à vapeur l'a ouvert à l'Europe entière. Avec vingt-cinq
mille francs de présents, le voyageur y représentait cent mille francs de salaires.
Je partis de Marseille, avec ma femme, ma fille; un ami parfait, M. Amédée de Parseval; un médecin distingué, M. de La Royère, de Hondschoote; et un gentilhomme provençal, fort spirituel et fort original, appelé M. de Capmas; trois femmes de service et trois domestiques. MM. Rostand, de Marseille, me procurèrent un navire commode, un capitaine supérieur et un équipage d'élite de la Ciotat à qui tous les flots de ces mers étaient familiers. Je ne raconterai pas une seconde fois ici ce voyage. Il dura deux ans. Un affreux malheur en signala la fin. J'y perdis ma fille unique. Cette perte me détacha presque complètement de la terre. Je fis embaumer son corps et je le rapportai au cercueil de Saint-Point, où il m'attend maintenant, hélas! avec sa mère.
Quelques jours après la mort de mon enfant, un vaisseau français relâchant à Beyrouth, sur la cote de Syrie, m'apporta inopinément la nouvelle de ma nomination de député du Nord, par les électeurs de Dunkerque, de Bergues, de Grave-
Unes et de Hondschoote, qui ne m'avaient point oublié. J'avais perdu, en perdant ma fille, tout l'intérêt politique qui m'attachait à la vie; mais, par reconnaissance pour ces hommes excellents du Nord qui avaient gardé deux ans mon souvenir et leur espérance en moi, je ne me crus pas libre de récuser un mandat public pour une cause domestique. Je m'acheminai tristement vers la France. J'y rentrai par la Turquie d'Europe, par la Servie, la Hongrie, l'Autriche, la Bavière et les bords du Rhin. J'écrivis en six semaines mon voyage, avant de me rendre à Paris.
J'avais eu le bonheur de retrouver mon père dans une heureuse et vigoureuse vieillesse. Je venais d'hériter d'un oncle et d'une tante, xM. et M^^^ de Lamartine, de la belle terre de xMonceau, où je m'étabUs dans le lit de mon grand-père.
J'y passai les mois d'automne, qui nous séparaient de la convocation des Chambres, dans la rédaction de mon Vova^e en Orient et dans le vide que la perte de ma fille avait creusé dans mon cœur.
Je partis pour Paris au mois de décembre, commençant à me repentir d'avoir brigué deux
ans plus tôt une élection dont j'allais évidemment être embarrassé.
En effet, il n'y avait point pour moi de place convenable dans une Chambre où je ne voulais être ni du parti du gouvernement que je n'aimais pas, ni du parti de l'opposition légitimiste qui n'avait plus de sens que sa mauvaise humeur, ni du parti de l'opposition ultrà-libérale que je n'estimais pas, ni du parti du silence et de l'expectative, qui était l'opposé de ma nature. J'étais donc condamné à former à peu près seul un germe de parti sans valeur actuelle, et par cela même impuissant et presque méprisable. Cet inconvénient me frappa avec une grande évidence dès que j'arrivai à Paris.
M. Thiers, qui était ministre alors, vint me voir, aussitôt qu'il me sut débarqué, pour me représenter la fausseté de ma situation et la nécessité de m'enrôler dans le parti du gouvernement. Il fut juste, habile, éloquent, amical dans son entretien. J'en fus touché, mais non changé; je refusai d'aller à la cour et je persévérai dans ma résolution de m'abstenir sévèrement de toute démarche qui compromettrait mon indépendance énigmatique, soit avec la royauté de Juillet, soit avec ses serviteurs devenus ses ennemis dans le parlement.