LIVRE CINQUIÈME
dace. C'était le premier salon d'un parti nouveau qui n'offensait personne, mais qui marquait de loin la place d'une opinion conservatrice, libérale, indépendante, propre à rallier, dans les jours de péril pour la société, bien des hommes dépaysés comme moi dans les assemblées révolutionnaires, dont les passions seraient mortes. Ce nom resta jusqu'à la révolution du 24 février, et ce parti recruta les premiers modérateurs de la république dans rassemblée la plus patriotique de la France moderne, fAssemblée constituante de 1848.
Si j'avais eu alors la momdre tactique des assemblées et la moindre notion des moyens de succès pour les orateurs qui débutent, je me serais imposé à moi-même un long silence avant d'aborder la tribune, terrain mobile et trompeur que l'on ne connaît pas avant de favoir sondé longtemps sous les pas de ceux qui s'en sont rendus maîtres. Mais, pressé de lutter corps à corps avec ce monstre inconnu et n'en soupçonnant pas les dangers, j'y montai résolument le premier jour et j'y fis, avec plus d'audace que de bonheur, une apparition très téméraire qui ne fut pour ainsi dire qu'un salut bref et respectueux
aux grands orateurs gouvernementaux, libéraux et modérés de la restauration, les de Serres, les Foy, les Laine, mes patrons, dont les noms illustres prononcés par moi devaient faire préjuger par mes auditeurs quelle ligne je me proposais de suivre sur leurs traces, si jamais je devais être jugé digne de rappeler leurs noms. On put ainsi pressentir mon organe, mon geste et mon talent, mais à peine mon opinion. Ce n'était qu'une sorte de début plus académique que parlementaire, qui ne concluait ni pour ni contre moi-même, et que tout le monde pouvait applaudir par politesse, sans engager ou désavouer sa politique.
Je descendis de la tribune sans avoir été ni intimidé ni exalté par l'auditoire.
J'avais eu un tort pallié avec indulgence, le lendemain j'en eus un plus grand; car le premier n'était qu'un tort de tactique, le second était un tort de politique et de morale.
On agitait la question extérieure. Je venais de parcourir pendant deux ans le monde oriental; je devais être attendu, écouté, prépondérant dans une discussion de ce genre. Je fis le sacrifice de ma conscience à ma popularité; je songeai à