LIVRE CINQUIÈME
déjà pensé tout seul à ce que je lui disais. Je continuai en effet, et je m'aperçus que le rôle de jeune ministre dupe des doctrinaires commençait à lui peser. Nous nous séparâmes à ma porte, et il rentra tout pensif dans son ministère des travaux publics.
Peu de jours après cette rencontre, le gouvernement craqua. Les doctrinaires et M. Thiers se séparèrent; de longues négociations eurent lieu pour les réunir de nouveau; le roi y échoua, et M. Thiers fut premier ministre. Il n'y réussit pas longtemps. Il entreprit en Autriche des négociations gauches et malheureuses ; il y fut joué après avoir compromis les princes fils du roi. Il chercha alors des triomphes sans utilité en Algérie, ce jouet ruineux de la France et qui ne peut jamais nous être d'aucune utihté réelle, puisque, à supposer le succès complet, ce climat colonial de l'Afrique, parfaitement semblable au climat de la Provence, ne peut jamais nous produire que des denrées similaires à ce que notre midi national nous produit, et par conséquent ruiner la Provence pour enrichir nos colons.
Les agitations de la Chambre, les émeutes de
la rue recommencèrent. M. Thiers était entré au ministère avec toute espèce de faveur publique, mais évidemment sans pensée d'homme d'État (ce qui lui a toujours manqué jusqu'ici). Le roi fut obligé de chercher un ministère entre le parti révolutionnaire modéré de M. Thiers et le parti des doctrinaires, usé et désagréable à tout le monde. Il appela M. Mole et lui donna pour texte l'apaisement et l'amnistie. C'était honorable, c'était utile, mais c'était insuffisant pour une grande politique.
M. Mole était un ministre estimable et un homme aimable, mais ce n'était ni un homme d'Etat ni un orateur. Doué d'une belle figure, d'un grand nom, d'une fortune considérable, il était entré fort jeune dans les hautes affaires sous le premier Napoléon, d'abord comme directeur général des ponts et chaussées de l'Empire qui occupait de Naples à E^ambourg, puis comme grand juge ministre de la justice. En 18 14, il avait complaisamment accepté la chute de son maître et le retour des Bourbons. En 181 y, il avait repris sans bruit du service sous l'empereur restauré par son armée au retour de l'iie d'Elbe. Waterloo l'avait ramené aux Bourbons; le duc de Richelieu et M"^^ de Montcalm, sœur de ce premier ministre, lui avaient préparé son pardon et les espérances d'une nouvelle carrière ministérielle. Il avait pris, comme pair de France, une certaine teinte Hbérale qui n'était pas dans ses