LIVRE CINQUIÈME ^^'Ç
son âme en Occident. Les insurrections y sont légitimes et respectables, mais elles y sont impuissantes en définitive. Adoucir le joug est le seul remède de ceux qui ne peuvent le briser. La vie et la mort des nations sont des lois du monde et ne sont pas des caprices. Voyez la Grèce, et montrez-moi dans l'histoire une seule nation morte qui ait revécu.
Cette situation fausse du gouvernement de Juillet, de 1850 à 1840, devait fatalement l'entrainer à des changements de ministère qui ne pouvaient que l'énerver et le perdre. Le pouvoir royal était obligé de compter avec l'ambition des ministres appuyés sur les Chambres. Déjà ces am-bitions opposées commençaient à lutter les unes contre les autres. Il était évident que les doctrinaires et les hommes simplement révolutionnaires de Juillet ne tarderaient pas à se diviser.
Je rencontrai par hasard alors sur le quai V^oltaire le plus actif et le plus important des hommes de Juillet, M. Thiers, que j'ai toujours aimé, malgré nos différences d'origine et de conduite. Il allait seul vers Tateher d'un sculpteur célèbre
qui exécutait alors mon buste pour la ville d'Arles, à laquelle j'avais rendu un service important dans la question de son chemin de fer. Nous causâmes longtemps et confidentiellement en chemin et dans l'ateher.
(( Pourquoi, lui dis-je, vous absorbez-vous plus longtemps dans ce parti peut-être nécessaire au commencement, mais gratuitement odieux aujourd'hui à la nation, des doctrinaires qui vous exploitent, qui se parent de votre talent et qui vous compromettent à leur profit? Je vous parle en homme neutre et parfaitement désintéressé dans la question, puisque mon parti est pris et que je ne veux ni m'aUier à lui par antipathie, ni m'allier à vous par respect pour mon passé royaliste. Mais, par amitié naturelle pour vous et par sentiment de la vérité des situations, je dois vous dire, puisque j'en trouve l'occasion, que vous faites fausse route et que vous leur prêtez plus de force qu'ils ne vous en donnent. Croyez-moi, laissez-les seuls, ne partagez pas plus longtemps leur impopularité, et formez vous-même un parti de gouvernement que votre merveilleux talent peut fonder et soutenir, et qui aura pour appui dans la Chambre tous ceux de votre opinion que leur ennuyeuse pédagogie offense et qui préfèrent la nature à la prétention. »
M. Thiers m'écoutait avec une faveur de physionomie qui ine révélait sa vraie pensée. Il me pria de continuer l'entretien, en homme qui avait