LIVRE CINQUIÈME
plus beau rôle dans une Chambre est celui-là. Rester indépendant du gouvernement que l'on sert, le combattre de temps en temps quand il s'égare, le défendre avec passion quand il est en butte aux agressions de mauvaise foi de ses rivaux, triompher avec lui et avec le pays, mais le lendemain du triomphe refuser tout salaire de ses services et rentrer dans les rangs des simples députés, prêt à en ressortir dès que le danger se renouvellerait; protéger la couronne comme une valeur abstraite du régime constitutionnel sans l'aimer et sans paraître jamais à la cour, et donner une voix plus ou moins éloquente aux droits du trône et aux vrais intérêts des bons citoyens : c'était là ce que le moment réclamait et que moi seul en ce moment je pouvais tenter d'accomplir. Je me laissai séduire par ce rôle à la fois ingrat et pénible, et je me déclarai hardiment à la tribune le défenseur du ministère Mole, sans obéir à personne qu'à moi-même, et témoignant hautement de mon indépendance envers le roi et envers les ministres, au moment même où mon audace conservatrice devait donner quelques soupçons contre moi à la violente opposition de tous les partis acharnés contre les serviteurs de la royauté.
"^éÔ LAMARTINE PAR LUI-MEME
Dès que j'eus pris pied sur ce terrain solide quoique mobile, je sentis mes forces doublées. J'excitai dans l'Assemblée un étonnement et un enthousiasme universels. Les ennemis de M. Mole crurent à une alliance entre lui et moi. La majorité ministérielle, très faible et très indécise, sentit plus qu'elle ne voulut se l'avouer qu'elle ne subsistait que par la force et la grâce de mes discours. Les ministres me redoutaient d'autant plus qu'ils savaient mieux combien j'étais libre dans mes opinions et combien en les désertant un jour je pourrais leur porter de préjudice.
Le roi lui-même manifesta hautement sa sensibilité et sa reconnaissance pour le défenseur inattendu que la Providence lui suscitait dans son isolement.
(( Que ferez-vous pour Lamartine? lui demanda un jour un chef de sa majorité, M. Fulchiron; quel ministère lui offrirez-vous pour reconnaître et encourager ses services?
— Lamartine n'est pas un ministre, lui répondit le roi, Lamartine est un ministère ! Je le réserve pour les périls suprêmes et pour les jours inconnus. »