L.VRE CINQUIÈME
en conclure le contrat pour la somme énorme alors de deux cent cinquante mille francs, payables dans deux ans, à la livraison des huit volumes. Je n'avais jamais encore essayé mon talent dans l'histoire, mais mes succès oratoires m'avaient donné confiance, et ma passion pour Tacite me faisait espérer à moi-même que je réussirais à l'imiter.
Je me mis à l'œuvre le lendemain du contrat. Je comprenais assez bien les grandes lignes et les grandes scènes de la révolution de 1789 et de 1795 pour marcher droit et vite dans mon récit. Ce livre, ou je n'avais fait aucune concession à la popularité et où la pitié pour le roi attendrissait l'historien par les larmes des royalistes, ne trompa ni les espérances de mes éditeurs ni les miennes. Malgré les reproches injustes et inintelligents qui l'assaillirent dans le parti royaliste, il obtint, il obtient, et il paraît devoir obtenir dans l'avenir le plus immense assentiment et le plus immense débit dont aucun morceau d'histoire, excepté le beau livre de M. Thiers sur Napoléon, n'a donné l'exemple en Europe et en Amérique.
Je le terminai en deux ans comme je m'y étais engagé, sans que ni mes voyages, ni mes discours à la Chambre pendant ce laps de temps, en eussent été interrompus. J'avais publié, quelque temps avant de mettre la main aux Girondins, le poème original de Jocelyn, qui produisit sur la partie poétique du pays un effet aussi neuf et
aussi grand que les Girondins en produisirent sur tous les partis politiques. Poésie, histoire, discours, concoururent à cette époque à illustrer mon nom, mais les Girondins dépassèrent tout.
Cependant la coalition des éléments incompatibles de la Chambre finit par triompher de la majorité. M. Mole, par une fausse affectation de vigueur dans un homme d'État, au lieu de quitter loyalement le terrain et de livrer cette manœuvre triomphante à sa propre impuissance et à sa propre anarchie, alla à mon insu, le soir, trouver le roi et en obtint témérairement la dissolution de la Chambre.
Le lendemain, il convoqua confidentiellement tous ses collègues, non point dans l'hôtel du ministère, mais dans son petit hôtel de la rue de la Ville-l'Évêque. J'y fus convoqué par lui, seul de tous les députés, afin de donner mon avis sur ce qu'il y avait à faire dans cette occurrence décisive.
Il parla dans le sens de la résistance désespérée à la folie et à l'immorahté du vote de la Chambre, et proposa de faire appel au pays. Tous ses collègues lui donnèrent raison.