‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 146 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

l'évidence et ramertume qu'inspirait à tout honnête homme libre la conduite, inexcusable à mon avis, de M. Guizot, de M. Thiers et de leurs adhérents. Ils m'aidaient suffisamment eux-mêmes à les combattre, par la violence de leur acharnement contre leur roi.

M. Thiers flattait les répubhcains de 1850 par des sarcasmes contre Louis-Philippe qui allaient jusqu'à lui reprocher les conditions de son règne : (c // fallait nous le dire en 18 ]0 ! » s'écriait-il à la tribune en portant le coup au cœur du prince luimême, comme pour lui déclarer de plus haut que les conditions de son règne avaient été faussées et le délivraient de son adhésion.

M. Guizot, après des déclarations de même nature, répondait de la tribune aussi au républicain Garnier-Pagès l'ainé, qui l'interpellait avec approbation sur ses maximes et lui demandait s'il irait jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la révolution : (c Oui, monsieur, jusqu'au bout! » Et tous les coaUsés applaudissaient avec frénésie à cette déclaration catégorique ! Les séances de la Convention égalaient seules les vioknces de ces serviteurs congédiés de la couronne! Et voilà l'homme que nous avons vu plus tard conduire le même roi au détrônement et à l'exil, plutôt que d'accorder une loi sur l'association théorique à une Chambre encore indécise, et que nous voyons aujourd'hui prêcher la sagesse et le respect aux parlements !

L'un n'était que léger et pardonnable dans ses colères d'enfant mécontent de ce qu'on lui avait brisé dans les mains son jouet, le pouvoir. L'autre avait la rancune méditée d'un homme implacable qui sait ce qu'il fait et qui voit ce qu'il dit, sans reculer devant les conséquences.

La majorité se réunit en masse chez un de ses membres les plus accrédités, M. Delessert, pour se concerter à la fin de la session et pour se réorganiser à la session suivante. Il s'agissait de déterminer le choix que cette majorité encore prépondérante arrêterait pour donner un président à la Chambre, au commencement de l'année suivante.

Ce fut la première occasion où je fis l'épreuve pratique de l'ingratitude des hommes poHtiques à l'égard de l'homme désintéressé qui leur avait rendu les plus éclatants services. Tous les orateurs, sans en excepter un seul, prirent la parole et commencèrent par rendre un hommage unanime à l'utilité et au talent dont j'avais marqué mon passage parmi eux, et tous conclurent par dire que ma nomination aux fonctions de président ne pourrait rien ajouter à mon ascendant

sur la Chambre, et qu'il était plus utile de rallier à leur parti un orateur éminent, flottant et indécis, M. Sauzet, que ce choix engagerait à les servir. Tous m'interpellèrent pour faire appela ma générosité et n'hésitèrent pas à me désintéresser de toute ambition de ce genre et à me demander de me désister de mes prétentions présumées à la présidence.

Je souriais intérieurement de ces hommages et de cette ingratitude masquée sous de si belles paroles. Je me levai pour dire mon avis. Je ne dis pas mon avis sincère, car je ne désirais aucunement cet honneur parlementaire pour moi-même. Je ne désiiais pas être arbitre, mais rester combattant dans les vives discussions qui se préparaient. D'un autre côté, en me plaçant au point de vue de cette majorité qui devait tendre à tout prix à me rapprocher du roi par des fonctions neutres qui m'auraient commandé, au nom de l'Assemblée, de paraître dans certaines occasions de corps en présence du roi, il était évident que cette nomination m'aurait rapproché de la cour et aurait fourni au prince l'occasion naturelle d'être en rapport plus intime avec le citoyen. Cela sautait aux yeux, et si j'eusse été membre de la majorité, je n'aurais pas manqué de tenter cette loyale épreuve. Je ne doute pas que le roi luimême n'eût été heureux de la faire naître; il n'avait rien à y perdre et avait tout à y gagner. Mais moi personnellement je n'avais rien à y

gagner, et je pouvais y perdre aux yeux du pays quelque chose de mon puritanisme d'indépendance.

Je me gardai bien de toucher dans mon discours à ce texte délicat de discussion et je parlai franchement et longuement contre moi-même, m'éUminant de toute candidature, rendant grâce à mes collègues dont les suffrages m'honoraient plus que le vote ne m'aurait servi, et leur déclarant d'avance que je n'étais qu'un volontaire passé pour une circonstance grave à leur service, mais qui reprendrait son indépendance absolue aussitôt que le danger serait éloigné. Je passai de là à l'examen de notre situation future et j'ébauchai le plan de nos ressources pour triompher l'année suivante. Je fus couvert d'acclamations frénétiques, et l'on vota pour M. Sauzet.

C'est peut-être à ce vote illogique et mal inspiré que cette majorité sans reconnaissance dut le succès de la révolution de 1848, que le moindre obstacle pouvait faire dévier; mais elle eût été plus terrible peu de jours après.

Je rentrai alors à la campagne et je conçus le livre des Girondins. Des éditeurs de Paris vinrent

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