‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 149 sur 164 · LI\' RE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LI\' RE CINQUIÈME

— Oui, sans doute, reprit-il. Insisterais-je autant sans cette pensée?

— Eh bien, ajoutai-je, puisque vous me jugez un homme politique, cessez de m'interroger sur les motifs de mon abstention, car, si je vous les disais, je cesserais à l'instant même d'être un homme politique. »

11 parut étonné de cette réponse sévère; il pâUt comme si l'ombre d'une révolution inattendue lui avait apparu. Il ne m'en demanda pas davantage, et nous nous séparâmes gravement pour ne plus nous revoir.

Le lendemain, M. de Sainte-Aulaire, nommé déjà à l'ambassade de Londres ou de Vienne, vint chez moi et me demanda confidentiellement de lui dire qu'est-ce que j'accepterais, ou d'un ministère important en France, ou de l'ambassade de Vienne, ou enfin de l'ambassade de Londres, me disant que son sort dépendait de ce que j'allais lui répondre, que l'ambassade de Londres était l'objet de son ambition, et qu'il m'aurait une éternelle reconnaissance si je pouvais la lui laisser en acceptant celle de Vienne.

M. de Sainte-Aulaire et sa charmante femme

avaient été mes premières connaissances à mon arrivée à Paris, et c'était par leur maison que j'avais été introduit chez M"^^ la duchesse de Broglie et que j'avais fréquenté, à mon début dans le monde, tous les hommes et toutes les femmes célèbres de Paris. Je leur devais une reconnaissance dont, grâce à Dieu, je n'ai jamais manqué de me souvenir, quelles qu'aient été la vicissitude des temps et la diversité des opinions.

Je lui donnai l'assurance que je n'accepterais jamais une place à laquelle il avouerait avoir une prétention, mais qu'il pouvait se dispenser de toute reconnaissance en ce cas, attendu que je refuserais toujours les trois ou les deux dont il était question; qu'il pouvait donc en toute sécurité continuer ses préparatifs pour Londres.

11 me remercia et se retira ravi de ma confidence.

Voilà à cet égard l'exacte vérité. J'ai raconté dans mes Entretiens littéraires ces conférences secrètes du premier ministre avec moi. Comme on lui demandait, il y a quelque temps, si cela était vrai, il a répondu de manière à en faire douter mes ennemis et ses amis. Je me contente de les reproduire aujourd'hui, car elles font partie de l'histoire. 11 peut avoir oublié des circonstances; le défaut de mémoire n'est point un manque de véracité; mais, si la question de véracité se posait, j'aurais de grands et irrévocables témoignages à opposer à ses dénégations. Ce

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