‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 150 sur 164 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

n'est pas moi, du reste, qui ai fait à Monk un mérite d'avoir bien su feindre.

Je continuai à soutenir le ministère peu considéré de M. Guizot et des doctrinaires, ralliés à lui sans chaleur et sans honneur. Le temps marchait, et ce ministère de raccroc en cahotant la France avec lui. Il était clair pour tout le monde que la coalition l'avait tué. Il était obligé d'affecter le zèle excessif de la royauté et de pousser sa majorité aux extrêmes pour la convaincre de la sincérité de son repentir. Les lambeaux de cette coahtion, mal dissoute par la désertion du premier ministre, lu: témoignaient à chaque occasion un ressentiment qui allait jusqu'à la haine.

Je me souviens de cette séance où on lui reprochait son voyage antipatriotique à Gand, et où le mot de Gand, justifié par je ne sais quel sophisme, expira vingt fois sur ses lèvres, étouffé par les murmures irrités de l'Assemblée. Il ne se soutenait que par son imperturbabilité.

Il crut sans doute flatter le roi dans ses vues dynastiques et s'acquérir un titre à la reconnaissance de la majorité en négociant les mariages espagnols. C'était sortir étourdimentde la consti-

tution, en cherchant à la royauté de raison un appui à l'étranger. La majorité y fut prise et se crut en pleine monarchie de Louis XIV.

J'étais à la campagne, et je donnais ce jour-là un grand déjeuner aux hommes politiques de mon département. Tous paraissaient confondus d'admiration pour le ministre, et les plus opposants s'avouaient vaincus.

c( Eh bien, messieurs, leur dis-je, je vois autrement que vous, et vous pouvez écrire avec assurance que la monarchie de la branche cadette a cessé aujourd'hui de régner en France. On ne résiste pas à un contre-sens pareil. »

J'expliquai ma pensée, et on finit par être de mon avis, moins par conviction que par complaisance.

Quant à moi, je ne m'y trompai pas plus que dans la provocation intempestive du pape à l'expulsion des Autrichiens de Rome, tant applaudie par M. Thiers à la tribune. « Ecrivez, dis-je à ces admirateurs, que le pape avant six mois rappellera lui-même les Autrichiens à Rome et invoquera l'appui des étrangers pour réparer ses aberrations patriotiques d'aujourd'hui. »

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LIV\E SIXIÈéME

OUT tournait à mal, dedans et dehors, à la monarchie de Juillet, et moimême, convaincu de jour en jour que le gouvernement parlementaire, livré à l'intrigue et à la passion du plus grand nombre et exploité sans pudeur par des hommes élus tantôt par l'influence des ministres, tantôt par l'ambition privilégiée de quelques favoris de départements, rendait impossible la moindre action d'ensemble de la royauté, ou complice ou asservie, je commençais à réfléchir sérieusement à l'inanité de ce ré-

gmie.

Depuis plus d'un an, la coalition, non contente d'avoir forcé la main au roi, renversé coup sur coup les ministres honnêtes, et menacé le roi lui-même de l'entraîner dans leur chute, venait

de proclamer unanimement (à l'exception de M. Thiers lui-même, mais sans exception de ses plus intimes amis) la mesure de la guerre extrême qui consistait dans la croisade universelle des banquets politiques organisés dans tous les départements. Cette croisade d'opposition, à laquelle j'avais refusé hautement de m'associer, comme dépassant les limites d'une opposidon légale et touchant aux factions, triomphait partout, semant l'agitation dans le pays. Je résolus de dire enfin mon opinion personnelle dans une occasion pour ainsi dire privée, qui eût le mérite de me donner la parole dans une grande latitude, sans avoir les inconvénients ni le caractère d'une faction. Cela m'était aisé. Le livre des Girondins avait paru; son succès jusque-là sans exemple avait agrandi mon nom jusqu'aux dimensions d'un nom populaire.

La ville de Mâcon, dont l'administration était dans les mains de mes amis, m'offrit de me recevoir avec une congratulation solennelle, sous la présidence de son premier magistrat, M. Rolland, jeune homme de mérite et de dévouement, qui ne craignit pas de se compromettre en acceptant la haute direction de ce banquet. Aussitôt que le bruit de cette fête se répandit, tous les hommes politiques ou littéraires du pays et des départements voisins s'y donnèrent rendez-vous et y accoururent en masse de trois à quatre mille personnes. La ville de Mâcon construisit sur les bords

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