‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 161 sur 164 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Opinion, c'est plus cligne, c'est plus fort, c'est plus invincible. (Oui! oui!) Eh bien! messieurs, des symptômes d'amélioration dans l'opinion me frappent et vous frapperont peut-être aussi.

« J'ai dit, il y a quelques années, à la tribune, un mot qui a fait le tour du monde, et qui m'a été mille fois rapporté depuis par tous les échos de la presse. J'ai dit un jour : ce La France s'en- (( nuie! » Je dis aujourd'hui : « La France s'atcc triste! » Qui de nous ne sent en lui-même la vérité de ce mot? (Oui! oui!) Qui de nous ne porte sa part de la tristesse générale? (Oui, oui! tous!) Un malaise sourd couve dans le fond des esprits les plus sereins, on s'entretient à voix basse depuis quelque temps, chaque citoyen aborde l'autre avec inquiétude, tout le monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages que sortent les éclairs pour les hommics d'État, et quelquefois aussi les tempêtes. (Bravos réitérés.) Oui, on se dit tout bas : ce Les temps (( sont-ils sûrs? Cette paix est-elle la paix? Cet c( ordre est-il Tordre? Peut-on jouir avec sécurité (( entre deux orages? Avons-nous le gouvernece ment de nos idées? Le gouvernement, au lieu ce d'être une grande et sainte mission de lumière ce et de morale appliquée, de vertu publique, de ce patriotisme, n'est-il pas une grande industrie ? ce L'esprit de matérialisme et de trafic ne remontece t-il pas des membres dans la tête? Ne sommesce nous pas dans une régence de la bourgeoisie

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c( aussi pleine d'agiotage, de concussions, de c( scandales que la régence du Palais-Royal? Se (( sent-on glorieux ou humilié de vivre dans ce (( temps-ci? Ne sommes-nous pas une énigme (X pour nous-mêmes et pour les nations? Et quel (( sera le mot de cette énigme? Sera-ce un comc( plet retour aux ténèbres, sous les fourches Caiic( dines de toutes les idées surannées? Sera-ce une ce révolution nouvelle, non plus de raison, mais c( de démence? un débordement de démagogie (( irritée submergeant toutes les bases de la so- (( ciété, Etat, famille, propriété? (Non! non!) (c Sera-ce plutôt une de ces décadences douces, (( une espèce de Capoue de la Révolution, dans (c laquelle une nation glisse comme une prosti- « tuée des bras d'un pouvoir corrupteur aux bras (( d'un pouvoir despotique, et s'endort dans un (( bien-être matériel pour se réveiller dans Tinva- « sion? )) (Vive sensation.)

(( Oui, voilà ce qu'on se dit tout bas, et ce qui attriste même dans des réunions la physionomie de la France! Eh bien, cette tristesse fait la joie des bons citoyens, car elle prouve que la France a le sentiment de son mal, qu'elle en souffre, qu'elle en rougit, qu'elle s'en indigne, et qu'elle finira par en triompher! Cette tristesse, au fond, savezvous ce que c'est? c'est le contraste entre les idées du pays et la conduite du pays! c'est la contradiction en tout entre les principes de la France et ses actes; c'est l'hypocrisie ofliicielle de ses

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parole?, qui s'usent avec ses pensées; c'est le remords de ses faiblesses d'opmion et de ses apostasies d'idées qui la poursuit.

(( Eh bien! ces dialogues à portes Fermées sont des signes que la conscience du pays n'est pas en paix avec elle-même, et que les jours de régénération ne tarderont pas à se lever; et que vous faut-il pour cela? Une volonté! Ayez une volonté, et vous y plierez, sans avoir besoin de les briser, vos gouvernements! Les révolutions des gouvernements libres peuvent se faire dans le cercle de la constitution!

c( Mais qu'ai-je besoin, messieurs, de chercher d'autres symptômes de réaction et de régénération de la volonté publique que ceux que je vois ici même et dans le fait de cette immense réunion? Pourquoi mon faible livre a-t-il ému si rapidement votre fibre nationale ici et ailleurs? Pourquoi moi-miême me suis-je senti poussé à l'écrire en attendant seul, ou avec le petit nombre, dans les conseils du pays oii vous m'avez envoyé, que la réaction antilibérale fût accompHe et que la France et le siècle, revenant à leur nature, retrouvassent sur leur passage les hommes de foi libérale au poste oii vous les avez placés?

(( Et vous-mêmes, pourquoi êtes-vous ici? Pourquoi avez-vous quitté un jour, en masse si imposante et si inusitée dans nos mœurs, vos villes éloignées, vos villages, vos affaires, vos loisirs, pour venir entourer un homm^e sans force, mais dont

VOUS pressentiez l'âme en rapport avec la votre? (C'est pour vous ! c'est pour vous !) Non, ce n'est pas pour moi! Et qui suis-je, moi? Un simple et modeste compatriote, qui n'a pas même, pour la plupart d'entre vous, le mérite d'exciter une vulgaire curiosité! que vous connaissez tous, qui est né sur votre sol, qui a vécu, qui a grandi, qui s'est avancé dans la vie au milieu de vous, qui n'a, ni par sa naissance, ni par sa puissance, ni par ses dignités dans l'Etat, ni par d'éclatants services rendus à son pays, aucun titre à ce concours du peuple se pressant autour d'un grand citoyen! (Vous l'êtes ! vous l'êtes pour nous !) Non ! je me connais, je ne m'exagère pas; je me juge, je ne trouve pas en moi-même la raison de cette glorieuse affluence de tant de milliers de convives et de spectateurs ! Mais il suffit qu'un souffle de ces vérités rénovatrices qui portent en elles la vie et la gloire ait traversé mes lèvres, pour que vous ayez voulu rendre en apparence à l'organe bien indigne de ces vérités un honneur qui ne s'adresse en réalité qu'à elles mêmes ! qu'à vos principes ! qu'à vos espérances! (Applaudissement prolongé.)

« Eh bien, je le répète, c'est là un symptôme de régénération de l'esprit public! c'est là un symptôme que la réaction contre les apostasies des principes de 8g commence ! Et qui sait si cette imposante manifestation ne sera pas un jour ellemême une des dates, un des points de départ de cette réaction? (Oui! oui! espérons-le!)

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(( Cependant, messieurs, ne nous y trompons pas. Cette réaction ne s'accomplira pas en un jour. Il y aura longtemps deux partis opposés de doctrines parmi nous et en Europe. Il y aura des hommes qui diront, et même consciencieusement, que la raison n'est qu'un fatal éblouissement des peuples qui les conduit aux précipices et aux anarchies: que les préjugés sont les racines immortelles des institutions, que les habitudes sont les lisières du genre humain, que la liberté des croyances, l'indépendance mutuelle des religions et des États, la liberté politique, l'égalité de droits entre les citoyens, la fraternité sociale entre les classes, ne sont que les rêves d'une philosophie insurgée contre la nature, qui n'a fait que des maîtres et des sujets, des forts et des faibles, des habiles et des dupes, des exploiteurs du pouvoir et des masses pour être des instruments de cupidité ou d'ambition !

(( Mais, en face de ce vieux parti de la routine et du préjugé, il se lève une génération jeune, forte, réfléchie, qui n'a trempé ni dans nos excès révolutionnaires, ni dans nos réactions contrerévolutionaires, qui n'est pas contente des doctrines surannées dont on la nourrit, qui s'indigne contre les spectacles dont elle est témoin, qui aspire à mieux qu'à cette imbécile renaissance de tout ce que la raison du dernier siècle a sapé, et qui commence à se retourner avec étonnement et avec respect vers ces grandes éruptions de

lumière émanées du cratère même de la liberté, et que j'ai essayé de dégager dans ce livre des nuages qui les ont trop longtemps obscurcies !

« Et, entre ces deux partis, qui prononcera? qui sera juge? Sera-ce, comme dans nos premières luttes, la violence? l'oppression? la mort? Non, messieurs ! rendons grâce à nos pères : ce sera la liberté! la liberté qu'ils nous ont léguée; la liberté, qui a ses propres armes, ses armes pacifiques aujourd'hui pour se défendre et se développer sans colère et sans excès ! (On applaudit.)

c( Aussi nous triompherons, soyez-en sûrs !

c( Et si vous demandez quelle est donc cette force morale qui pliera le gouvernement sous la volonté nationale, je vous répondrai : C'est la souveraineté des idées, c'est la royauté des esprits ! c'est la république! la vraie république! la république des intelligences ! en un mot, c'est l'opinion ! Cette puissance moderne dont le nom même était inconnu de l'antiquité. xMessieurs, l'opinion est née le jour même où ce Gutenberg, que j'ai appelé le mécanicien d'un nouveau monde, a inventé par l'imprimerie la multiplication et la communication indéfinies de la pensée et de la raison humaine! Cette puissance incompréhensible de l'opinion n'a besoin, pour régner, ni du glaive de la vengeance, ni de l'épée de la justice, ni de l'échafaud de la terreur. Elle tient dans ses mains l'équilibre entre les idées et les institutions, elle tient la balance de l'esprit humain! Dans l'un des

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