‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 162 sur 164 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

plateaux de cette balance, on mettra longtemps, sachez-le bien, les crédulités d'esprit, les préjugés prétendus utiles, le droit divin des rois, les distinctions de droits entre les castes, les haines entre les nations, l'esprit de conquête, les unions simoniaques entre le sacerdoce et l'empire, la censure des pensées, le silence des tribunes, l'ignorance et l'abrutissement systématique des masses! (Oui! oui ! voilà ce qu'on veut !)

c( Dans l'autre nous mettrons, nous, messieurs, la chose la plus impalpable, la plus impondérable de toutes celles que Dieu a créées : la lumière ! (Applaudissements.) Un peu de cette lumière que la Révolu don française fit jaiUir, à la fin du dernier siècle, d'un volcan, oui, sans doute, mais d'un volcan de vérités ! (Applaudissement prolongé.) Trop heureux, messieurs, si je puis y mettre moi-même une seule des pages de ce faible livre dont vous voulez bien aujourd'hui adopter le sens (Oui! oui!), et si cette page de l'histoire de nos grandeurs et de nos malheurs, de nos vertus et de nos fautes, contribue, non par sa valeur propre, mais par le poids de vos adhésions et des innombrables signatures dont vous les couvrez en ce moment, à emporter le plateau de l'opinion publique du côté des principes sains de notre rénovation, du côté de l'avenir, du progrès moral du peuple et de la liberté !

(( Messieurs, je m'arrête; je vous ai entretenus trop longtemps (non ! non I), pardonnez-le-moi !

Je VOUS ai tenus trop longtemps debout, debout comme les témoins dans ce grand procès entre le passé et l'avenir! pardonnez-le-moi !

ce Emportez, messieurs, de cette solennité littéraire et populaire à la fois la reconnaissance d'un citoyen qui n'a jamais rêvé sa gloire que dans votre amitié ! (Bravos.) Vous venez, malgré le ciel, de me donner un beau jour! le plus beau jour de ma vie publique d'homme politique et d'écrivain! Permettez-moi de vous adresser une prière ! Laissez-moi vos noms ! (Sensation prolongée.) Laissez-moi vos noms inscrits sur les listes de ce banquet, afin que je puisse les conserver pour mes années de paix parmi mes plus chers titres de famille, et dire en les montrant à mes neveux : « Le jour qu'un pareil pays donne « ainsi à un de ses enfants ne se couche pas avec « le soleil! )) (Applaudissements.) Non, il ne se couche pas avec ce soleil qui disparait en ce moment sous tant de nuages au-dessus de nos têtes! mais il devient impérissable comme la reconnaissance d'un citoyen, et immortel comme la pensée d'une nation! (Applaudissements répétés.)

« Messieurs, encore un mot avant de nous séparer. Je dois répondre par un toast à celui que vous venez de me faire porter par votre digne et éloquent président. Je le tire du livre, de la situation, de l'esprit même de cette manifestation.

c( Messieurs! au triomphe régulier, progressif et continu de la raison humaine! Au triomphe de

la raison humaine dans les idées, dans les institutions, dans les lois, dans les droits de tous, dans l'indépendance des cultes, dans l'enseignement, dans les lettres, dans le fond et dans la forme des gouvernements! (Très bien!) La raison humaine, quoi qu'en disent les amateurs de ténèbres, est la confidente divine de la Providence sur la terre. Elle est la révélation continue des vérités dont la clarté s'accroît sans cesse sur l'horizon des peuples. La raison humaine est la foi intellectuelle de la France. La grandeur de la France est, pour ainsi dire, de tout temps liée à la grandeur de l'esprit humain. Invoquer son triomphe, c'est invoquer celui de la France, de la vérité politique, du peuple et de Dieu ! » (Salves répétées d'applaudissements.)

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Tel fut ce discours. Rien n'égale l'enthousiasme avec lequel il fut écouté et l'accueil surtout que reçurent les passages à la fois fermes et modérés de mes théories. On voit qu'en sondant le mal d'une main vigoureuse, je ne faisais aucun appel à Tesprit de facdon pour le guérir; mais que, si le roi avait voulu le comprendre et en suivre les inspirations, la révolution, prévenue dans sa source, aurait été sans motifs et par con-

séquent sans succès. Tous les journaux de France le reproduisirent et grandirent ainsi la secousse qu'il avait imprimée au pays; il rendit mon nom puissant et ma popularité irrésisdble.

Je repartis la nuit même pour la campagne, où je reçus le lendemain tous les hommes notables qui avaient quitté des départements éloignés pour me voir. La France se sentait bien comprise et l'opinion bien exprimée. La coalition seule, blâmée par moi dans ses alliances incompatibles, se tut et continua ses discordantes provocadons dans les départements. Elles produisirent peu d'effet, et, à l'ouverture de la session de 1848, elle entra dans la Chambre sans plan, sans idées, sans unité, toute-puissante pour agiter, incapable d'agir.

Depuis mon discours au banquet des Girondinsy à Mâcon, je m'étais renfermé à la campagne, occupé uniquement de travaux littéraires et de la présidence du conseil général de mon département, qui m'avait reçu d'abord avec froideur et dédain, et qui, d'année en année, de discussion en discussion, ne pouvant se refuser à l'évidence d'une certaine valeur poUtique réelle, avait fini par m'élever à sa direcdon, où il me maintint

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