‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 18 sur 164 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Ma qualité seule de Français et quelques vers éclos de l'ennui, ma première muse, dans ma maison de pêcheur du Chablais, inspirèrent tout de suite à M. deMaistre un certain respect pour moi, malgré ma jeunesse. Il s'écria qu'une étoile de second ordre venait de naître sur notre firmament poétique français, et, de ce jour, il me pria avec déférence de reviser les livres qu'il se disposait à publier.

Je fus appelé par le hasard à corriger les fautes de goût étranger que son style, plus russe et plus savoyard que parisien, pouvait avoir importé de Pétersbourg ou de Chambéry à Paris. C'est ainsi que j'entendis le premier les Soirées de Saint- Tétershourg, magnifique divagation d'un Platon chrétien relégué chez les Scythes. J'en fus frappé comme un enfant docile qui entend, pour la première fois, prophétiser devant lui un vieillard divin, dans un style nouveau, avec l'accent de l'inspiré, des maximes qui lui semblent vraies à force d'être hardies, ou des paradoxes qui séduisent l'esprit ou relèvent à force de l'étonner. Cependant, l'effet, principal but du comte de Alaistre, tout en me faisant crier d'étonnement et d'admiration littéraires, ne produisait pas sur moi, malgré ma jeunesse, la conviction. Mon bon sens me défendait contre ce sublime prestidigitateur de paroles. J'étais comme le spectateur devant ce Cagliostro de la pensée, admirant les tours de force ou d'adresse, incapable de les expliquer, mais sa-

chant néanmoins qu'ils n'étaient que des prestiges et y applaudissant sans y croire.

Il y avait sans doute un saint homme dans le comte de Maistre, mais il y avait aussi beaucoup d'orgueil et beaucoup de gascon. Il prédisait à tout hasard sur toute chose, et il faut avouer que la Providence se complaisait à déjouer toutes ses prophéties. Mais, peu importe, il se retournait avec une prestesse imperturbable et prédisait autre chose. Ses prédictions étaient contradictoires, ainsi qu'on peut le voir dans ses imprécations contre Napoléon quand Napoléon subissait des revers, et dans ses exaltations pour ce Cyrus moderne quand il triomphait du monde.

Je bornai ma modeste critique à quelques plaisanteries déplacées que je le priai d'effacer pour ne pas faire trop contraster la sainteté du sujet avec le cynisme des images; mais, en général, je n'obtins pas ces corrections ni ces bienséances décentes de style. Scandaliser l'esprit des lecteurs de Paris était pour lui un effet auquel il lui coûtait de renoncer. Ce Bossuet sauvage voulait plaire, par sa sauvagerie même, à une société raffinée; il mettait, comme Jean-Jacques Rousseau, son habit d'Arménien dans la rue pour se faire remarquer. Ses invectives grossières contre Voltaire, ses apothéoses du bourreau, sa vertu du sang humain répandu sur la terre à la gloire du Dieu de la Bible, étaient du nombre de ces paradoxes sacrés, exprimés avec la crudité d'un fana-

tique, plus que sentis avec la cruauté d'une âme honnête, faisaient de lui un terroriste sacré, un Achab qui riait entre nous de ses fureurs poétiques, mais qui risquait de les inspirer aux faibles d'esprit. Il ne faut jamais qu'un philosophe prêche en badinant des passions aux fanatiques. Les âmes bornées prennent au sérieux ces plaisanteries sanguinaires, et commettent ou aspirent à commettre des crimes sur l'autorité des esprits supérieurs.

Tout jeune que j'étais, je n'eus pas à me reprocher d'avoir été approbateur ou complaisant de ces férocités de plume, mais je ne pus en obtenir l'adoucissement. « Non, non; cela les étonnera bien à Paris, était sa seule réponse. Il leur faut du neuf: en voilà pour eux! » Et il riait de son audace.

Cette société, du reste, était adorable. Une campagne arcadienne au pied du mont du Chat; une maisonnette à demi cachée sous les grands noyers de Savoie; une fontaine jaillissante dans un bassin de bois, au milieu de la cour; la vue se perdant, du côté du jardin, dans l'horizon bleu du lac du Bourget, à demi découvert à travers les châtaigniers et la vigne suspendue aux branches;

des prés en pente, des eaux courantes, une église de village, couverte en chaume, à quelque distance. Dans l'intérieur, un frère vénéré, remplissant d'orgueil et de gloire future toute une famille suspendue à ses récits de cour lointaine et de familiarité avec tous les noms illustres de l'émigration, l'espoir des plus grands emplois à Turin, au retour prochain de son roi dans sa capitale; des filles de quinze à vingt ans revoyant avec lui cette chère Savoie qui fut leur berceau ; des oncles, au moins aussi spirituels que leur frère, quoique moins célèbres : l'un, colonel de la brigade de Savoie, à qui cette restauration allait rendre son épée; l'autre, évêque d'Aoste, homme aussi saint et aussi éloquent dans la chaire que jovial dans l'intimité; et le dernier, auteur du Lépreux et du Voyage autour de ma chainhre, Sterne des Alpes, plus sensible et plus naïf que le Sterne de la Tamise; des neveux, héritiers de l'esprit de leurs oncles ; des filles et des nièces accomplies de vertu, de grâce, de tendresse : telle était cette délicieuse maison des de Maistre à Bissy et des Vignet à Servolex, oii j'eus le bonheur d'être admis comme un enfant de la vallée. Depuis, un de ses neveux épousa une de mes plus jeunes sœurs et porta à Servolex un bonheur trop tôt tranché par la mort.

Je passai dans cette halte inattendue quelques semaines, à un âge où l'autorité d'un grand écrivain exerce nécessairement une certaine influence

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