LIVRE PREMIER
prendre ni le parti d'un coup d'État toujours possible, ni le parti de rejoindre les débris de son armée et de mourir les armes à la main. Il abdiqua pièce à pièce. Comme si l'on abdiquait jamais ce qu'on avait pris de force, l'épée à la main ! L'abdication suppose un droit : le 20 mars était un coup de main contre le droit du peuple français, contre le roi de France, contre le droit public de l'Europe. Napoléon en avait appelé à la fortune. La fortune avait prononcé contre lui. Il n'avait qu'à mourir ou qu'à se livrer à son expiation de bonne grâce. Poursuivi par ses vainqueurs, abandonné et même repoussé brutalement par ses complices, les Carnot, les Caulaincourt, les Fouché, ministres provisoires de l'Assemblée souveraine, insurgée contre celui qui l'avait évoquée lui-même du fond de son propre parti, et qui avait retourné contre lui ses ministres. Il n'eut d'asile qu'un vaisseau anglais, et de refuge que le rocher de Sainte-F-Iélène, où des commissaires européens assistèrent à sa vie et à sa mort.
Dès que ces événements me furent connus, je repris par les sentiers du Chablais la route de Chambéry. Un ami de collège, le baron Louis de
Vignet, neveu du fameux comte de Maistre, inconnu alors, m'y reçut comme un frère dans sa charmante et sauvage solitude de Servolex. Le comte de Vignet, frère aîné de mon ami, devait, peu d'années après, épouser la plus belle de mes sœurs, toutes remarquablement belles. C'est là que je connus toute la famille des de Maistre, famille composée des frères, des sœurs, des nièces du grand écrivain, et bientôt après le grand écrivain lui-même.
J'étais loin de me douter alors que le comte de iMaistre, vieillard vert et jovial, plein de la verve campagnarde d'un gentilhomme de donjon d'une vallée de Savoie, rapportait d'émigration tant de gloire littéraire dans ses portefeuilles, et qu'il passerait, grâce à la -distance et au paradoxe, pour un prophète de l'Éghse renouvelée. 11 s'en doutait alors aussi peu que moi. Bien qu'à soixante ans passés, il avait de lui-même le sentiment modeste d'un provincial qui hésite devant la publicité de Paris, où il aurait à subir la critique dédaigneuse du zMercure de France et des grandes célébrités académiques de l'Athénée impérial de i8i 5.
M. de Bonald et M. de Chateaubriand, avec lesquels il était en correspondance, ainsi qu'avec l^^me jg Staël elle-même, lui avaient déjà donné dans leurs lettres des gages de gloire certaine sur l'élévation des idées. On était en pleine réaction contre la révolution. Tout ce qui la combattait était sûr de réussir et ne pouvait aller trop loin.