LIVRE DEUXIÈME
sance et d'assistance filiales. Au rétablissement du culte, celui-ci avait donné au beau vicaire la survivance de sa cure. Le vieux curé était mort; le jeune curé avait hérité. Il avait dans cette misérable cure la pauvreté d'un apôtre, avec l'élégance d'un ancien membre du clergé et l'instruction mondaine d'un abbé très profane du XVI 11^ siècle. Le clergé d'aujourd'hui a mille fois plus de vertus et plus d'austérité, mais moins de sociabilité et de grâce. On sent trop qu'il ne sort pas de la même source et qu'il a perdu en aristocratie de manières ce qu'il a gagné en démocratie de parenté.
Ce curé, qui cultivait la meilleure compagnie du pays, était très hostile aux terroristes, qu'il avait combattus avec la parole et avec le sabre pendant les jours d'emprisonnement, de guillotine et de fuite dans les bois, en 1794, avec la Compagnie de Jésus, ces contre-terroristes de Lyon et des environs, vengeurs du sang répandu après le siège de cette ville. Cette communauté de situation et de réaction avec les jeunes gens de la noblesse, à peine rentrés de l'émigration, lui avait donné l'accès et la familiarité dans les châteaux du voisinage; mais ses principes poUtiques étaient au fond plus républicains qu'aristocratiques; il se souvenait qu'il était du peuple, il était susceptible et her avec les classes qui l'auraient humiUé, et surtout avec les nouveaux évêques rentrés, qui affectaient une domination
dédaio^neuse sur leur nouveau clero:é. Il voulait servir la religion à son aise et rester indépendant du diocèse, tout en régnant dans son village. Il ressemblait en cela aux gentilshommes de campagne, qui aimaient théoriquement la monarchie, mais qui méprisaient les courtisans et qui voulaient rester libres sous les préfets de la royauté.
Le clergé et la noblesse désintéressée des provinces nourrissaient ainsi dans nos cœurs une fierté d'indépendance qui ressemblait beaucoup à un républicanisme aristocratique, aussi ombrageux contre l'Église et contre le roi que plein de ressentiment contre l'empire qui avait tout abaissé sous sa tyrannie.
C'est dans ce milieu de société et de famille que mes premiers sentiments prirent leurs racines. Très ennemi des hommes de la Convention, ces courtisans de la populace, devenus sans transition et sans pudeur les courtisans de l'empire; très ennemi de l'empire, cet appel à la force brutale et cette glorification de la force armée pour tout principe; très favorable aux Bourbons par l'espoir de liberté et de dignité dans l'obéissance; mais très ombrageux contre leurs courtisans, qui interposaient leur orgueil et leur cupidité entre la France et eux : tels étaient en poUtique les sentiments qui prenaient racine dans mon cœur par les entretiens de mon père, du curé, des voisins de Milly. L'amour du roi, le respect pour le paysan, le goût d'une égalité fraternelle entre les
LI\' RE DEUXIÈME <f l
classes autrefois exclues des droits sociaux et politiques, et si longtemps opprimées et ruinées par l'enlèvement de leurs enfants immolés à l'ambition d'un César moderne : tout cela formait le fond de ces opinions de famille et de voisinage entre nous pendant cet exil rural où je vivais entre ma mère et mon père à MiUy.
La politique, dans un temps si troublé, occupait passionnément tous les esprits. Il n'est pas étonnant qu'elle m'attirât involontairement et avant l'âge dans sa sphère. Mais, n'ayant malheureusement aucun rôle à y jouer faute de carrière active, je la regardais de loin. Je m'y figurais une action imaginaire et je me repaissais de songes en aspirant aux réalités. Mais qui serait venu chercher, dans une métairie du Maçonnais, un jeune homme inconnu, sans protection à Paris, sans l'ombre d'intrigues dans sa famille pour lui en ménager, chez un père pauvre, et que ses oncles et ses tantes, riches et non mariés, considéraient comme l'unique héritier du nom et des terres de la famille, et qu'ils désiraient garder dans l'oisiveté autour d'eux? Je pensai donc à faire usage du peu de talent poétique que la nature m'avait donné, pour attirer sur moi l'attention des hommes de goût de Paris et pour faire, en quelque sorte, violence à mon obscurité par l'éclat de quelque succès mémorable.
Je me renfermai pendant un automne dans ma chambre à Milly, et j'écrivis, en quelques mois, les tMéditations poétiques et religieuses. J'en adressai des fragments à des amis plus répandus que moi dans les hautes sociétés aristocratiques de Paris, telles que les sociétés de la comtesse de Raigecourt, de iVl^^^^ de Broglie, de M"^^ de Saint- Aulaire, et autres femmes de première distinction, de cœur et d'esprit, à qui mes amis les communiquèrent. Il serait malséant à moi de dissimuler aujourd'hui que ces poésies, très imparfaites de versification, mais contenant plus d'âme que de talent, furent accueillies par tous les salons comme une nouveauté de la langue française, en contraste complet avec la poésie impériale, froide, didactique et rhétoricienne, qui répondait trop bien au matérialisme de l'époque. Ces fragments, non encore imprimés, répandirent mon nom comme un arcane dans le monde des lettres; ils profitèrent, avec le zèle du prosélytisme, de cette curiosité si favorable à l'auteur caché de ces vers mystérieux, pour créer en ma faveur cette espèce de fanatisme, d'engouement littéraire qui précède avec tant de succès l'apparition d'un génie incompris de la foule, et qui prédis-
LIVREDEUXIÈME f^
pose d'autant plus à l'admiration que l'admiration est, pour ainsi dire, une espèce de secret renfermé dans un petit cercle d'initiés qui ont le droit de mépriser les profanes. Mes amis, fascinés les premiers, me dépeignaient aux jeunes gens et aux jeunes femmes de la société comme un jeune homme beau, sensible, mélancolique, étranger au monde, lui préférant la solitude, atteint d'une de ces passions profondes et malheureuses qui sont comme la baguette de Moïse du talent inconnu à lui-même et qui, en frappant le rocher du cœur, en font couler la prière, l'amour et les larmes, ces trois fleuves de la vraie poésie. L'ode religieuse, la chaste tendresse et le pathétique de cette tristesse mélodieuse qui fait adorer dans le lyrique, brûler dans l'élégie, pleurer dans la mélancolie : il y avait de là de quoi satisfaire toute l'imagination du jeune siècle. Si j'avais été un habile intrigant, metteur en scène de mon propre nom, je n'aurais pas préparé plus artificieusement mon apparition sur la scène; mais j'étais bien loin d'y penser. Je n'étais que ce que les Anglais appellent un essaysîe, me livrant dans mon ermitage à mes premières inspiradons, tantôt pieuses comme ma mère, tantôt amoureuses comme mon âge, tantôt tristes et découragées comme ma situation. Mon prestige était d'autant plus sûr qu'il était plus sincère; c'était ma nature qui était habile, ce n'était pas ma volonté.
Ma mère et mon père étaient en ce temps-là
les seuls confidents de mes poésies. Ma mère, profondément tendre, les sentait avec son cœur et pleurait quelquefois trop pour les écouter jusqu'à la fin de la pièce. Le poète était plus qu'un poète pour elle, c'était son fils, son fils unique, son fils qui se rongeait d'oisiveté, de solitude et d'ennui dans son inactivité déplorable, tandis qu'elle le croyait maternellement capable de tout, de génie et d'héroïsme dans toutes les carrières que la destinée, plus cruelle que la nature, s'obstinait à lui fermier.
Mon père, homme d'esprit sobre, qui avait écrit des vers de société heureux dans sa jeunesse, écouta d'abord les miens avec cette incrédulité timide et cette défiance du succès qui empêche un père modeste de croire que son fils puisse atteindre jamais à la célébrité. Cependant, à force de comparer froidement mes strophes, si neuves à ses oreilles, avec les œuvres des poètes académiques qu'on admirait alors sur parole, il finit par concevoir quelques doutes favorables à mes essais et par se laisser convaincre peu à peu que je pouvais lutter de loin avec Parny ou avec Esménard, les rimeurs divinisés du temps dans le zMercure. Mon premier et mon plus difi^cile prosélyte fut mon père. Quand je l'eus conquis, en lui lisant un matin ma pièce : o/L lord 'Byron, je me sentis maître de mon instrument, les âmes jeunes étant bien moins rebelles à la jeune poésie que les vieilles routines.