‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 21 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME ff · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME ff

Je continuai donc pendant tout un été et tout un automne à laisser ma sensibilité vagabonde toucher au hasard toutes les notes de ce clavier de mon cœur, qui furent depuis les deux volumes des zMédiranons poétiques, et qui me firent un nom dont je n'ai jamais pu me défaire, à mon grand regret et à mon grand détriment. Ce n'était pas à ce mince succès que j'aspirais dans le fond de ma pensée. Je persiste à croire, contre tout le monde, que j'étais né pour un autre rôle que celui de poète fugitif, et qu'il y avait dans ma nature plus de l'homme d'État et de l'orateur politique que du chantre contemplatif de mes impressions de vingt ans. Mais les hommes ont leur destin. Il faut se soumettre au despotism.e de sa situation. Pour parvenir à quelque chose dans l'ordre des réalités, j'étais obligé de passer parla gloire des chimères; le monde m'en a bien puni. C'est à refaire. Nous verrons dans un autre monde, où nous recommencerons sans doute, avec d'autres données, une autre existence.

Mais, à la fin de l'automne de 1816, vers, prose, gloire des lettres, ambition pohtique, tout fut oublié, ou plutôt tout fut absorbé par un sen-

timent passionné qui ne laisse rien de vivant que lui dans le cœur où il vient enfin d'apparaître. Né d'une rencontre fortuite entre deux êtres découragés de la vie avant de l'avoir goûtée, ou après avoir senti le vide des sentiments incomplets, la mélancolie en fut l'origine; il se nourrit d'elle, il en vécut et il en mourut, sans s'être jamais rassasié, ne laissant après lui que l'éternel fond de mélancolie, l'amour et la mort, le délire et le désespoir, ces deux excès du cœur, après lesquels tout est effacé dans l'âme d'un jeune homme, et qui le plongent pour longtemps dans l'anéantissement ou dans l'indifférence. Ses pensées quittent la terre et suivent le rêve remonté au ciel avec la personne aimée. (Voir les volumes des Confidences, et surtout le livre intitulé 'B^phaèl, où j'ai effleuré ce souvenir, une des meilleures parts de ma vie intime.)

Cette personne, dont je tairai le nom, était plus royaliste que moi, car je commençais à m'aigrir contre l'aristocratie exclusive et mal inspirée d'un gouvernement qui négligeait la jeunesse, le dévouement et peut-être le talent de ceux qui pouvaient lui prêter leur force intérieure et le prestige de leur éloquence, pour les laisser s'éteindre dans l'obscurité jalouse d'une province. J'avoue même que je manifestai quelquefois ce mépris hostile contre les courtisans des Bourbons et que je fus tenté de demander au parti de l'opposition une popularité et un Hbéra-

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