‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 29 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

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bateliers. iMais l'un d'eux, à qui le vin avait évidemment fait perdre une partie de sa raison, se leva de son banc avec un geste et une voix avinés, et me dit qu'il tenterait le passage si je voulais lui donner le prix du bateau, en cas d'accident, pour le laisser à sa femme avant de partir, et lui promettre une bouteille de vin de l'autre côté du fleuve en cas d'heureuse traversée. Le marché fut bientôt conclu, et nous nous jetâmes en Loire, malgré la résistance de sa femme et de ses camarades.

Nous luttâmes depuis trois heures après midi jusqu'à six heures contre ces vagues furieuses, qui couraient à pleine vallée avec des débris d'étables et des cadavres d'animaux qu'elles roulaient àrOcéan.Toute la ville de Digoin se pressait sur les quais, les bras tendus, montant et redescendant la rive, selon que nous descendions nousmêmes avec le courant ou que nous remontions avec le remous pour tenter l'abordage sur un point accessible du quai.

Au moment où nous touchions à la rive, j'aperçus à la tête d'un groupe un jeune homme, beaucoup plus âgé que moi, qui m'avait depuis longtemps reconnu et qui me lançait une corde pour retenir le bateau contre le reflux qui nous écartait de nouveau. Je sautai à terre, j'embrassai mon sauveur, a Que faites-vous ici? lui demandai-je. — J'attends depuis trois jours, à l'auberge, que la Loire en s'écoulant laisse le passr^ge pos-

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sible à de moins pressés et à de moins téméraires que vous. »

Je tins ma promesse au batelier, et je suivis mon ami à son auberge.

Cet ami, fils unique d'un riche médecin du Maçonnais, était un des hommes les plus remarquables qui soient jamais sortis de ce sol. Il s'appelait M. Vacher. Il avait alors trente-six ans. Sa figure laide, mais plus expressive qu'un hiéroglyphe, cachait mal un abime de bon sens et d'originalité. On ne pouvait s'empêcher de le regarder, et lui-même, fort ombrageux, pénétrait d'un regard inévitable toutes les physionomies qui passaient sous ses yeux. Il avait été très malheureux par la dureté implacable d'un père systématique qui ne connaissait pas l'indulgence et qui demandait aux enfants la raison des vieillards. Découragé par cette rudesse, il s'était retiré à Paris et réfugié dans la science. L'Ecole polytechnique avait fait de lui ce qu'elle fait de tous les jeunes gens, un mathématicien. Il avait dû se dépayser en s'embarquant avec l'amiral Baudin pour une expédition de découvertes autour du monde. Il rêvait d'une ile où il aurait trouvé, dans

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la vie simple de la nature, l'oubli de la vie sociale dont il ne connaissait que les sévérités. Son père mourut la veille du jour où le vaisseau devait lever l'ancre. Il lui laissait une très belle fortune à recueillir et la liberté. Il revint et me connut.

Malgré la distance que les années établissaient entre nous, nous fûmes amis dès le premier jour; tous les deux physionomistes, un regard valait pour nous vingt ans de fréquentation. Il s'attacha fortement à moi, et je vécus souvent avec lui dans un petit cottage, à Saint-Clément, où ses malles de livres qui jonchaient le plancher nous servaient de bibliothèque. Comme moi, il avait la passion des chevaux. Les nôtres nous attendaient toujours, toutsellés et souvent bridés, pour nous emporter au moindre caprice à travers les prairies équestres de la Bresse ou à travers les montagnes du Maçonnais.

Sa conversation était forte, pensée, intarissable. Il m'apprenait à connaître les hommes et à apprécier la vie; il m'enseignait surtout la politique. Il lui était resté, du temps du Directoire, quelque chose de répubhcain dans l'âme, et une haine vigoureuse contre l'homme du 1 8 brumaire, qui était venu, sous prétexte de l'anarchie déjà vaincue, mettre sous ses pieds la république, juste au moment où elle n'avait plus qu'à se régulariser. Il ne pardonnait pas à Bonaparte son invasion avec quelques bataillons de baïonnettes à Saint-Cloud; il pardonnait moins encore à la

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France la servilité avec laquelle elle s'était prosternée devant le dictateur qu'elle avait récompensé de son audace. « C'est un Grec d'origine, me disait-il; c'est un de ces hommes dominateurs que la fortune fait naître dans une île plus orientale qu'européenne, pour chercher aventure et diadème en France et en Italie. Il ressemble aux Incas d'Amérique, à Cambyse de Perse, à Annibal d'Afrique, aux Abencérages d'Espagne, venant des pays du soleil s'imposer à l'Amérique du Sud, à l'Italie, à l'Espagne, à la France, et leur donner, à force d'audace, et avec leurs propres soldats, des maîtres d'une autre race, comme si les Gaules n'étaient pas dignes de se donner à elles-mêmes des souverains, et que la Corse fût l'île des rois! »

Ces pensées fortes et neuves me communiquaient contre Bonaparte et pour la république renversée des sentiments qui germaient dans mon imagination jeune et sensible. Je détestais les complices de cette subalternité de la France qui ne trouvait sur le vieux trône aucun souverain digne de porter son diadème, et parmi ses citoyens nul citoyen, nul conseil digne de régir sa république.

La parole creuse de mon ami, son accent ému, sa physionomie ombrageuse et sectaire, ajoutaient beaucoup pour moi à la sombre énergie de ses paroles.

Nous passâmes ainsi trois jours à l'auberge de Digoin à attendre que la Loire rentrât dans son

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