LI\" RE DEUXIÈME
lit et permit le rétablissement du bac; après quoi nous nous dimes adieu. Il s'en alla seul dans son vaste château de Saint-Gérand, qu'il venait d'acquérir à quelques lieues de Moulins, et je repris, pédestrement encore, la route solitaire de Milly, demeure d'automne de ma famille.
Ma pauvre mère me reçut bien tristement, déplorant qu'un fils dont elle était intérieurement si fière revînt sans espoir languir dans l'oisiveté d'une métairie de province ; mon père, froidement et me cachant mieux sa tristesse, pensant qu'après tout mon avenir était assez assuré par la fortune de ses deux frères et de ses sœurs célibataires, et que ce n'était pas un si grand malheur que de vivre, comme il vivait lui-même à soixante-cinq ans, dans la calme nonchalance d'une société de province. Mais il avait l'âge de la résignation et du repos; j'avais les années de l'activité et je me rongeais moi-même. Là était la différence de nos points de vue. Qu'y pouvait-il et qu'y pouvais-je moi-même?
8o LAMARTINE PAR LUI-MÊME
Je m'enfermai de nouveau dans ma chambre haute, et je n'en sortis plus qu'à l'heure du dîner et pendant les longues et froides soirées d'un automne pluvieux. Mon père et ma mère les passaient à jouer, au milieu du cercle de mes jeunes sœurs qui travaillaient à la clarté de leur lampe, et moi à Ure tout ce que les bibliothèques de la famille, celles des voisins et celles de Mâcon fournissaient à mon insatiable avidité de connaître ou de sentir. Jamais homme n'a autant lu et relu que moi, non seulement en ce temps-là, mais jusqu'aujourd'hui. J'ai été et je suis encore l'éponge qui a bu et rendu toute l'encre versée dans le monde par les écrivains de tous genres, de tous siècles, de tous pays. Il me semblait toujours que j'allais découvrir dans ces innombrables volumes quelques-unes de ces vérités qui fixent la pensée et donnent un but à la vie. Mais chercher est le mobile de l'esprit; s'il avait trouvé, il ne s'agiterait plus. On cherche ici, on trouve sans doute ailleurs.
Mes constantes distractions de cœur me faisaient penser, du reste, au milieu de ces lectures, à la seule personne qui occupait uniquement et