‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 38 sur 164 · LIVRE DEUXIÈME lO · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME lO

tués ordinaires. On eût dit que l'ombre rancuneuse de M. Necker y faisait encore signe aux doctrinaires et aux hommes hostiles aux Bourbons. Ma loyauté de jeune homme répugnait silencieusement à ces impertinences et à ces aigreurs bien peu méritées. Mais il y avait une telle indulgence et de tels égards pour moi dans la maison que je ne pouvais m'empêcher d'en être profondément reconnaissant.

Quand la révolution de Juillet eut exilé les Bourbons, et que M. le duc de Broglie, toujours pour imiter l'Angleterre, se jeta dans la dynastie du régent et du duc d'Orléans (Égalité) pour se débarrasser de la dynastie de saint Louis et de Louis XVI, je cessai d'aller chez lui de peur de paraître désavouer mes fidélités monarchiques, mais je ne lui fis aucune opposition dans la Chambre. Au contraire, je le soutins de ma voix et de mes votes contre l'opinion de la gauche qui commençait à s'acharner contre son idole d'autrefois et à lui refuser justice après lui avoir prodigué faveur. Cette conduite fut remarquée par la duchesse, qui venait quelquefois assister dans les tribunes à ses discours; elle m'en sut gré et je m'en fis honneur. Quelles que soient les séparations de cause et les antipathies de principes, on ne doit jamais donner d'effet rétroactif à sa haine. L'ingratitude n'est pas plus juste quand elle remonte que quand elle descend. La reconnaissance est éternelle, et les injures

présentes n'effacent jamais les bontés passées. Tels sont les sentiments que j'ai toujours conservés pour cette noble maison, malgré les hostilités de langage d'un fils en qui je respecte sa mère.

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E n'hésitais pas toutefois entre la poésie, ^A à laquelle je devais tant d'agréments, et la politique qui devait me coûter un jour, avec une inexprimable amertume, toute la paix, toute la fortune, tout le bonheur et presque tout l'honneur de ma vie. Jamais vocation ne fut plus invincible, indépendamment de la satisfaction de ma mère et des m.odiques appointements qui devaient m^e placer au-dessus des nécessités de la vie et des peines d'argent que je coûtais à mon père. J'étais né pour les grandes affaires d'Etat plus que pour les petites vanités d'amour-propre et pour les vains engouements de société que donnent de misérables succès littéraires. De plus, je sentais mon imagination bornée incapable, excepté dans l'épopée,

de m'élever à la hauteur des grands poètes dramatiques qui correspondent seuls aux besoins sociaux du monde moderne. Je manquais de l'invention suffisante pour intéresser la curiosité ou pour passionner un parterre; tout au plus étais-je bon pour émouvoir, contempler, prier, exalter ou consoler l'âme méditative des hommes solitaires et contemplateurs. Je ne me dissimulais point cette indigence de mon imagination. Je n'étais point jaloux par nature; je savais que chacun a son lot, et j'étais résigné au mien. Admirer chez les autres les dons supérieurs était et est encore une volupté d'esprit pour moi. Je suis le plus heureux admirateur des talents vrais, mais aussi le plus inflexible contempteur des talents prétentieux et faux qui ne doivent qu'à l'intrigue et à l'engouement les ombres de gloire qui les suivent. On ne trompe pas plus la gloire qu'on ne trompe la vérité. On est ce que l'on est. Il n'est donné à personne d'ajouter une coudée à la taille qu'on a reçue de la nature. Il n'est donné non plus à aucune envie de retrancher un pouce à celle que Dieu nous a faite. Mes prétentions au titre et au succès de grand poète étaient donc fort limitées par le sentiment de ma faiblesse. Je pouvais avoir quelque succès par la nouveauté et l'originalité de mes essais; je ne pouvais m'élever à la hauteur des Corneille, des Racine, des Shakspeare, des Gœthe. Le reste alors ne valait pas la peine de prétendre à les dépasser.

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Mais quanta la justesse naturelle d'esprit que je tenais de mon père, de ma mère, de mes oncles, de toute ma famille, et qui consiste à juger sainement les temps, les choses, les circonstances, et à jouer de ce clavier humain avec l'infaillibilité honnête de vue et d'intuition qui fait l'habile homme dans une vie privée, qui fait le grand homme d'Etat dans les affaires publiques, j'avoue franchement que, sans me croire supérieur à personne, je me croyais égal à tous. Je désirais donc être mis à l'épreuve dans la carrière où la justesse parfaite, la finesse délicate, l'opportunité précise de l'esprit appréciée par un gouvernement équitable, peut donner à un homme l'occasion de bien servir son pays dans les circonstances difficiles où la France, à peine reconstituée en Europe, peut avoir besoin de ces qualités d'esprit et de caractère dans un diplomate. A cet égard, la jalousie m'a beaucoup raillé. C'est son métier; elle ne sait pas en faire d'autre. Mais je la défie de trouver dans toute ma vie publique une seule circonstance où elle ait pu me prendre en défaut de justesse d'intelligence. J'ai fait mes preuves d'infaillibilité de jugem^ent et de bon conseil, au milieu des événements les plus graves, sans me laisser égarer une minute ni par la peur, ni par l'audace, ni par les engouements exagérés et fugitifs qui auraient pu m'induire soit en faiblesse, soit en violence, soit en ambition folle et disproportionnée à la

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valeur réelle de mon nom, de mon rang, de mes forces. J'ai pu manquer de génie (je le dis, bien que j'en doute), mais de justesse, jamais. J'ai été politique jusqu'à l'abnégation de moi-même. On a pu dire : « Cet homme est insuffisant. » On n'a jamais pu dire avec vérité : ce Cet homme a l'esprit faux. »

Ce juste sentiment de moi-même, cette proportion exacte entre mes facultés et mes ambitions, me poussaient donc invinciblement vers la politique où je pouvais en déployer une plus grande dose. J'employais toutes les amitiés d'hommes éminents et toutes les bienveillances de femmes enthousiastes à influencer le gouvernement pour me mettre à l'épreuve. Je ne réussissais à rien, parce que l'intrigue et la basse adulation, qui répugnent à ma nature, sont mille fois plus actives que l'enthousiasme.

J'allais tristement repartir pour Milly, quand une maladie grave, suite de la perte que j'avais faite, de la douleur qui me rongeait et de l'oubli dans lequel le gouvernement laissait s'user ma jeunesse, me retmt quelques semaines dans mon lit. Dire les tendres soins dont je fus entouré par

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