LIVRE DEUXIÈME
Broglie et au duc de Broglie, son mari. J'étais alors et je suis resté depuis un admirateur passionné de M™^ de Staël, mère de M'^^^ de Broglie. Cette femme célèbre, la seule que j'eusse désiré voir parmi toutes les illustrations féminines de son temps, était morte avant qu'aucune notoriété attachée à mon nom obscur m'eût permis de m'approcher d'elle. J'étais fier et heureux de contempler du moins dans sa fille une émanation vivante de son génie.
M. de Staël, le fils, que je connaissais déjà, n'avait rien qui rappelât en lui l'inspiration, l'éloquence, la poésie de cette mère; ce n'était qu'un honnête homme de l'école un peu empesée de son grand-père, M. Necker, et qui n'avait que la morgue et la pédagogie de l'école des doctrinaires, ses maîtres et ses flatteurs. Il écrivait sur la constitution anglaise quelques brochures aussi vides et aussi ennuyeuses que tous les thèmes britanniques que ses amis nous développaient alors sur ce sujet pour donner un air de science doctorale à leurs pastiches de révolution de branche cadette et d'aristocratie sans aristocrates. S'il eût vécu, il aurait sans aucun doute été ministre comme un autre, grâce à son nom, à sa fortune et à son honnête pédantisme. On en aurait fait un grand homme; ce n'était qu'un brave homme.
Sa sœur avait tout le charme, tout le génie et toute la vertu de la maison. Elle avait de plus
toute la beauté pensive et profonde dont la riche imagination de sa mère avait doué ses héroïnes dans ses romans. C'était une Corinne religieuse, modeste, sainte. Le ciel apparaissait dans ses regards, quand elle les détournait de la terre pour les ouvrir à la contemplation des choses célestes, sa principale occupation après son mari et ses enfants. Elle avait pour moi une prédilection protectrice qui faisait disparaître toute trace de supériorité dans ses rapports. J'aurais été le frère de son frère qu'elle ne m'eût pas traité avec une plus touchante familiarité.
Son mari m'accueillait à cause d'elle avec la même distinction et la même condescendance. Les discours du duc de Broglie à la Chambre des pairs faisaient de lui un centre et un oracle d'opposition; on ne sait pourquoi, si ce n'est parce que les démocrates ont besoin d'être illustrés par les aristocrates, et que les vieux noms et les grandes existences conviennent aux factions populaires qui affectent de respecter ce qui les sert.
Son salon cosmopolite était plus européen que français ; les libéraux d'Angleterre y rencontraient les libéraux et les bonapartistes de Paris. Une certaine amertume de langage y dénigrait ouvertement le gouvernement des Bourbons. Il fallait tout mon attrait et tout mon respect réel envers le maître et la maîtresse de la maison pour me faire supporter la société moqueuse de ce salon. J'en sortais toujours un peu irrité contre les habi-