‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 40 sur 164 · LIVRE TROISIÈME l \J · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME l \J

diment dans les périls de la route, et je partis seul pour Naples, afin de reconnaître les lieux et les choses avant d'y compromettre des femmes qui pouvaient y courir des dangers. Je devais revenir à Rome chercher ces deux dames, quand la sécurité serait rétablie dans le royaume et sur les frontières.

Je partis en effet, sans savoir s'il me serait donné de franchir les limites de l'État pontifical et d'entrer dans Naples. On me prit, aux différents postes que j'avais à traverser, pour un agent français des carhonari de Paris venant fraterniser avec les carhonari de Naples, et porteur de dépêches pressées et pacifiques pour le nouveau gouvernement constitutionnel. Grâce à cette erreur, on me laissa entrer dans le royaume, et j'arrivai à Naples à l'aube du jour où le général Pepe, dont je devais plus tard être l'ami, fit son entrée avec l'armée révolutionnaire de Calabre. La ville, que je traversai avant le réveil des citoyens, était déserte, silencieuse, à peine éclairée par la triple et placide lueur de son ciel d'été, de la lune pâlissante, et de l'aube encore indécise qui se levait à l'horizon. J'admirai ce calme de la nature qui

donnait l'apparence de la paix et de la sécurité à des rues et à des places publiques qui devaient, quelques heures après, déborder de citoyens ameutés et d'une armée en insurrection venant imposer des lois absolues à son souverain et à la capitale. C'est un spectacle nocturne que j'ai bien souvent contemplé depuis dans les rues et sur les places publiques de Paris, que ce contraste à la fois lugubre et solitaire entre le calme absolu de la ville à certaines heures et les tumultes immenses de rassemblement de deux ou trois cent mille hommes que je savais d'avance devoir y affluer quelques heures plus tard.

J'allai descendre de voiture à la porte du duc de Narbonne, ambassadeur de France à Naples, qui, dans l'attente des ordres de son gouvernement et ne voulant ni contester sans ordre ni reconnaître sans autorisation une si formidable insurrection, s'était retiré comme un simple particuUer de son ambassade, et avait remis les affaires secondaires au marquis de Fontenay, son premier secrétaire d'ambassade. Je n'apportais aucune dépêche ni aucune direction à M. le duc de Narbonne. On était loin de s'attendre, quand j'avais

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quitté Paris, à une éruption aussi soudaine de la révolution espagnole à l'extrémité méridionale de l'Italie.

Deux directions très opposées, celle du ministère constitutionnel et libéral de M. Pasquier, ministre responsable des affaires étrangères à Paris, et celle de M. de Blacas, ambassadeur à Rome, favori et confident du roi Louis XVI If, allaient se disputer le rôle de la France dans les affaires d'Italie. M. Pasquier voulait, avec raison, agir avec expectative et lenteur envers une révolution encore dynastique qui ne disait pas son nom et qui ménageait les princes. M. de Blacas était l'ennemi résolu, franc, provocateur et téméraire de l'insurrection sous toutes ses formes, et secrètement appuyé sur la confiance de son roi et de son ami Louis XVIII.

M. le duc de Narbonne connaissait cette double direction qu'il avait à subir; il en était embarrassé, penchant plutôt, par son habitude d'émigré, à obtempérer aux ordres de M. le duc de Blacas, et plutôt enclin par sa haute, solide et modeste raison, à suivre la politique de M. Pasquier. C'était un de ces hommes vertueux et sensés qui vont droit, qui sentent juste, dont la prudence est à la hauteur des événements les plus compliqués, quand ils n'écoutent qu'eux-mêmes, mais dont la timidité maladive redoute de prendre la responsabilité des choses, et qui se réfugient dans le silence et dans l'obéissance avec une subordination

d'enfant. Nul n'était plus estimable dans la vie privée, nul n'était moins apte à la vie publique. Adorable dans la retraite par sa bonté, très capable dans le jugement des situations, très réservé sur la scène.

La duchesse de Narbonne, sa femme, qui ne l'avait pas suivi à Naples, était une petite personne, quelque peu difforme de corps, d'une physionomie inteUigente, d'un esprit de repartie prompt, piquant et fin, plaisant beaucoup au roi, qui la ménageait pour n'avoir pas à la redouter contre lui-même. Elle avait obtenu cette ambassade pour son mari, et elle vivait à Paris dans l'intimité de la cour, défendant le duc de Narbonne contre les inconstances de la politique, qui pouvaient menacer sa situation.

L'ambassade était composée, sous M. de Narbonne, de M. de Fontenay, premier secrétaire, et de M. du Blaisel, ami et confident de l'ambassadeur, rentré avec lui de l'émigration.

M. de Fontenay, entré tard dans les affaires, était d'une famille distinguée des environs d'Autun, liée de longue date avec la mienne par des rapports de bon voisinage. C'était un des hommes les plus aimables, les plus vifs, les plus gracieux et en même temps les plus spirituels que le monde ait jamais prêtés à la politique. Il y était entré déjà avancé en âge, mais toujours gai, toujours jeune, toujours léger, de cette légèreté de surface qui n'enlève rien au sens exquis et caché des

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affaires, mais qui les rend légères et badines pour l'agrément de ceux qui les traitent. Sa physionomie portait l'empreinte de la bonté, de la cordialité, de la sérénité perpétuelles de son caractère. Les opinions n'avaient pour lui aucun fanatisme, mais seulement une honnête sincérité. Il les regardait comme une monnaie courante, selon les lieux, les temps, les pays, qu'il fallait donner et prendre avec loyauté sans en altérer le titre ou la valeur, mais aussi sans y attacher une superstition absolue en dehors de la loyauté qu'on doit à sa cause. Il n'avait aucun vice de cœur ou d'esprit, surtout aucune disposition envieuse envers ses supérieurs, ses égaux ou ses inférieurs. Il était aimé d'en haut et d'en bas, et il le méritait.

Il me reçut avec une bonté qui témoignait en lui le plaisir d'un sincère accueil. En quelques heures j'eus par lui la clef de la situation et le secret des affaires. Elles étaient très compliquées très indécises. Elles exigeaient une réserve provisoire qui permit au ministère de M. Pasquier d'observer juste et de se prononcer à propos.

Je rentrai dans mon hôtel, sur le quai de Chiaja, ces magnifiques Champs-Elysées de Naples, pour voir entrer, après la sieste, l'armée napolitaine suivie de l'armée calabraise, composée de tous les carhonari du royaume et commandée par le général Pepe, ce La Fayette napolitain.

Le spectacle disait assez la nature de la révolution, d'abord militaire, puis civique. Le cortège se composait d'une armée et d'un peuple. Un général insurgé à la tête de l'armée; une secte ombrageuse et silencieuse au milieu. Une bande de paysans calabrais dans leur costume national, avec leur sayon de grosse laine brune, leurs sandales et leurs chapeaux pointus entourés de chapelets et de médailles sonnantes, précédait silencieusement l'armée. Le moine révolutionnaire Mennichini s'avançait en tête, monté sur une mule. Il avait été un des chefs latents du carbonarisme, et le triomphe de la secte était son triomphe à lui. Entouré d'une espèce de garde prétorienne, de miliciens volontaires armés de leurs longues carabines, il dominait de la taille, du geste et de la voix, cette multitude fanatique sans savoir de quoi. Vingt mille hommes de cavalerie et d'infanterie défilèrent ensuite, la tête basse, le regard indécis, ne comprenant pas davantage le cri de : ce Vive le roi et la constitution espagnole! » qu'on leur faisait pousser. A l'exception d'un groupe de jeunes officiers d'étatmajor et de sous-lieutenants encore enivrés des

perspectives d'avancement que l'insurrection artificielle de leur régiment leur faisait entrevoir comme autant de Riego de Naples, ces troupes étaient mornes et comme honteuses de leur triomphe. Les spectateurs feignaient mal, par peur, un applaudissement de commande. Le roi, du haut de la terrasse de son palais, regardait avec une fausse satisfaction cette armée qui venait tout à la fois le saluer et l'asservir.

Le prince roval, son fils aine, chargé par lui des complaisances de la rovauté et des concessions consdtutionnelles, passa la revue de l'armée, accompagné du général en chef Pepe.

Ce général, Calabrais lui-même, très populaire dans ces montagnes, n'était point un conspirateur dangereux contre la monarchie. Il était un chef modérateur du mouvement, agréable aux carhonari, respectueux pour le roi, ne voulant rien pousser à l'extrême, n'entendant pas grand'chose aux questions constitutionnelles importées d'Espagne en Italie, fier et heureux de son rôle d'un jour qui mettait le roi, le peuple, l'armée à sa merci, mais nullement résolu à en abuser : dictateur militaire destiné à inaugurer un gouvernement représentatif tel quel à la place du gouvernement absolu, et à être promptement absorbé lui-même par le gouvernement qu'il venait fonder et qui ne supporte au fond aucune rivalité durable, soit dans un roi, soit dans une dictature. Je l'ai particulièrement connu et aimé

depuis; je le connais bien. Rien de mauvais ne battait dans son cœur. C'était un militaire d'une figure belle et ouverte, telle que le peuple les aime, très brave de sa personne, sans ambition, presque sans vanité, heureux seulement de voir son nom adopté par son pays comme le drapeau de sa liberté constitutionnelle, et de servir, comme celui de Washington, de date au triomphe de la raison émancipée dans Naples.

La revue terminée sans acclamation et sans trouble, l'armée fut cantonnée dans sa caserne. Mennichini,le Mazaniello calabrais, et ses bandes allèrent chez les principaux habitants recevoir l'accueil d'une hospitalité qui tremblait devant ses hôtes. Le général Pepe et son état-major allèrent rendre hommage au roi dans son palais à la suite du prince royal, nommé lieutenant général de son père, puis Pepe vint prendre son quartier général, à quelques pas de moi, dans le palais de la princesse de ***.

Tel fut le premier jour de cette mémorable demi-révolution, qui ne déplaça que des ministres.

Après avoir passé huit jours à Naples, je résolus de profiter du calme qui suit toujours les

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