‹ A. de Lamartine, 1790-1847Chapitre 5 sur 164 · L I \' R E PREMIER · texte numérisé non relu

L I \' R E PREMIER

contingent et mobile, la forme parfaite et immuable de l'Etre absolu et éternel !

Je brûlais, en 1814, d'entrer dans une carrière qui pût m'ouvrir les portes de la vie active. Mon père, mon grand-père, tous mes aïeux avaient servi le roi dans les armées, depuis la bataille de Fontenoy, où l'un de mes grands-oncles était mort sous le feu de la colonne anglaise et où le roi avait institué la croix de Saint-Louis, cette noblesse dans la noblesse. Fils unique, portant le nom et le cœur de la famille, je désirais naturellement entrer dans l'armée; je le désirais depuis l'âge de quinze ans. Mais mes parents n'avaient pas permis que j'entrasse dans les écoles militaires de Bonaparte pour en sortir officier dans un de ses régiments.

Cette oisiveté n'était pas saine. On m'avait envoyé voyager seul en Italie avant l'âge. On peut voir dans l'épisode intitulé Graiiella, des Confidences, comment j'y avais enflammé mon cœur et évaporé mon imagination de dixhuit ans dans des amours naïves et champêtres avec la fille du pauvre pêcheur d'Ischia, près de Naples. J'étais revenu. Mon départ l'avait tuée.

Après l'avoir pleurée quelques mois et m'en être souvenu longtemps comm.e d'un rêve du matin qu'on retrouve le soir, je m'étais, non consolé, mais distrait dans les loisirs de la campagne. Chasses, chevaux, chiens, courses de châteaux en châteaux voisins avec les jeunes gentilshommes de la contrée, élevés dans la même oisiveté que moi par les mêmes motifs de famille; liaisons légères avec de jeunes femmes, reines poétiques de ces réunions, et toutes très hostiles à Napoléon et très ardentes royalistes pour ce rêve de restauration qui commençait à apparaître de loin à la France comme un horizon de paix et de liberté après le naufrage inévitable et prochain de la tyrannie. Voilà le milieu dont j'étais entouré et qui formait, à mon insu, ce que je prenais pour des opinions. Je dois avouer cependant que mes études plus fortes d'antiquité que celles de la société dont j'étais environné; mon voyage en ItaUe, où la haine du joug de Bonaparte était poussée alors jusqu'au fanatisme, haine dont j'avais été fortement inoculé dans les sociétés antifrançaises et républicaines de Rome, de Milan, de Naples; les vers d'Alfieri, le tragique piémontais, que je prenais pour romains alors et qui n'étaient que déclamatoires; enfin les belleslettres dorées par le Vénitien Ugo Foscolo, véritablement passionnées pour l'émancipation du monde, avaient allumé en moi dès cette époque une flamme secrète de répubhcanisme antique

Page 1