LIVRE PREMIER
qui s'associait assez gauchement avec ma chevalerie royaliste de partisan des Bourbons. Mais de loin tout cela se confondait dans mon âme avec la haine du régime napoléonien, et les sourires séduisants de quelques belles châtelaines conciliaient facilement en moi le jeune royaliste et le poète républicain. Cette opposition était, du reste, générale, quoi qu'on vous en dise aujourd'hui, en France; on ne rencontrait de bonapartistes dans aucune classe de la population, excepté dans les fonctionnaires pubhcs. La preuve en est dans le petit nombre de soldats, environ soixante mille hommes, qui se couvraient vainement de gloire sous leur empereur rajeuni en cherchant à défendre sa capitale, et dans la désertion de tout le reste qui laissait tomber la patrie. Nos forêts de l'Est en étaient remplies. Le moindre élan de la France aurait secoué l'étrangler, mais la France attendait et ne se remuait pas; elle considérait avec intérêt, pitié, admiration, les derniers exploits de son armée ; mais elle contemplait sans intérêt la ruine de l'homme qui lui avait enlevé jusqu'à son patriotisme. RoyaHstes, libéraux, républicains, peuple des campagnes, ouvriers des villes, tous s'entendaient dans une haine commune, ce Qu'il tombe et que la France se relève! » tel était le mot d'ordre public, des anciens Jacobins, des légitimistes et du peuple. Quand une nation succombe sous le poids de la tyrannie qui l'écrase et la décime, son premier
besoin est d'en être soulagée; elle verra après. Mes sentiments étaient ceux de tous.
A mon retour d'Italie, on m'avait désigné, quoique ayant déjà fourni à l'armée de l'empire trois remplaçants avant l'âge légal de la conscription, pour les gardes d'honneur. Les gardes d'honneur étaient deux régiments de cavalerie, formés arbitrairement, sous la désignation des préfets, de jeunes gens de familles riches, qui se montaient et s'équipaient eux-mêmes, et qui, après une ou deux campagnes, devaient passer officiers.
Le préfet de Mâcon, M. de Roujoux, ancien tribun, homme doux, aimable, modéré, aimait beaucoup mon père, membre. du conseil général du département, sans esprit de parti, recherchant dans ses votes le bien pour le bien sous tous les régimes. Par égard pour mon père, le préfet, voulant me soustraire au cadre des gardes d'honneur, sollicita de l'empereur une exception d'âge à la loi qui voulait qu'on ne pût être maire d'une commune rurale avant la majorité. En vertu de cette exception de faveur obtenue de l'empereur, je fus nommé maire de iMilly, petite commune habitée par ma famille pendant les étés. Ce fut