LIVRE TROISIÈME IC
du pays lui-même, une autre révolution, plus intempestive et plus irréfléchie que la révolution de Naples, éclatait prématurément et tardivement à la fois à Turin. Celle-ci n'avait pas même alors l'excuse d'un esprit de secte dominant le pays et remuant l'armée; c'était tout simplement l'imitation capricieuse de quelques jeunes gens de grande famille, se formant en coteries dans la cour, dans l'état-major et dans la capitale, pour détrôner le vieux et vermoulu roi de Sardaigne et sa maison royale, en substituant à ces prmces le règne juvénile, ingrat et inconsidéré du prince de Carignan, leur émule et leur complice. Elle éclata à Turin au moment où celle de Naples s'éteignait à Antrodocco. La loyale fermeté du roi régnant la fit échouer, en abdiquant plutôt que de désavouer sa race et de démentir sa souveraineté en reconnaissant l'anarchique constitution d'Espagne présentée à la maison de Savoie par le neveu que cette maison venait d'adopter.
Le prince de Carignan, Charles-Albert, dont l'engouement piémontais a fait un héros de libéralisme et de nationahté depuis, se révéla tout entier en peu de jours dans cette circonstance. Il se mit à la tête de la révolution de Turin. Au bout de quelques heures, il la déconcerta en s'évadant de la capitale avec l'armée, sans lui dire et sans savoir oii il la conduisait. Arrivé à Novare, il trouva l'autre partie de l'armée, fidèle à son général et à son roi (désormais Charles-
Félix, frère du roi qui avait abdiqué) et alliée avec les Autrichiens, prêts à porter secours à la souveraineté légale contre la régence insurrectionnelle. Une ombre de combat s'engagea.
Le prince de Carignan, fugitif, répudie le soir sa cause du matin. Il implore le pardon de ses oncles, et se réfugie en Toscane, dans le palais autrichien de son beau-frère le grand-duc, sans contenance et sans parti. Bientôt il va en France offrir son nom et son bras pour combattre en Espagne cette cause qu'il a servie à Turin. Rentré en grâce dans sa famille par le patronage imprévoyant de l'Europe, il règne en Piémont, sous la tutelle de l'Autriche et sous la direction absolue des jésuites, avec une implacabilité servile et cruelle contre ses jeunes complices de 1821, séduits par lui-même. Il les laisse errer, proscrits et misérables, en Europe, sans leur rouvrir ni l'armée ni la patrie.
Plus tard, les événements de 1848 en France lui font augurer une autre fortune en Italie. Il se lance, malgré la France, dans une entreprise inopportune et agressive contre ses alliés d'Autriche. (Je le sais; car, étant alors seul ministre de nos affaires étrangères en France, je n'ai pas cessé de refuser le concert avec lui et de lui déconseiller la guerre peu loyale pour laquelle il implorait notre impulsion et notre garantie.) Il s'aventure, il combat bien, il succombe, et il se réfugie une seconde fois en Portugal, où il meurt