LIVRE TROISIÈME IC
dans un couvent, laissant à un fils aussi brave et aussi peu consistant que lui le poids d'une ambition sans limites avec une force bornée dont on peut, sans se tromper, prévoir la déception en révolution ou contre-révolution en Italie au moment oii se dénouera l'imbroglio de cette péninsule.
Je profitai de cet apaisement en Italie, où les deux révolutions avortées n'avaient fait qu'accroître l'influence de l'Autriche, pour demander un congé et pour passer les Alpes. On me l'accorda facilement : malgré mon ardeur, je ne pouvais être d'aucune utilité à Naples ou à PvOme. Je louai une jolie maison de campagne sur la colline qui domine la petite ville d'Aix en Savoie, et je m'y établis pour l'été et pour l'automne. L'oisiveté et la solitude m'y firent retrouver malgré moi les inspirations poétiques qui m'avaient valu, quelques mois auparavant, le succès des zMédi- Tdtions. J'écrivis le deuxième volume de ces poésies, sous l'impression du bonheur intime que mon mariage, la naissance de mon enfant, le caractère accompli de ma femme et la fortune viagère mais plus que sufllsante de ma belle-mère vivant avec sa fille unique répandaient en moi et autour de moi. Une nourrice de Savoie avait
remplacé la belle nourrice des Sabines de Turin. L'enfant ressemblait à ma mère, et sa précoce intelligence déridait déjà sur ses lèvres des sourires pleins de sérénité qui me rappelaient le sein maternel.
Toutes les fois que je veux me donner une fête rétrospective de l'esprit, je me transporte en pensée dans cette maison tranquille, entourée de terrasses couvertes de treilles, un dimanche matin, sous un ciel d'été : ma femme et sa mère lisant leurs prières à l'ombre, chacune dans un livre différent, mais d'un même cœur; la nourrice assise sur l'herbe à leurs pieds et balançant d'un rhythme monotone le berceau de l'enfant au branle de la cloche du village voisin qui sonnait les vêpres; et moi, un peu plus loin sur la pelouse, écrivant au crayon dans un album des strophes à demi-voix qui priaient, chantaient, pleuraient d'abord pour moi-même, et qui allaient bientôt après s'envoler pour rejoindre, comme des colombes attardées, leurs sœurs des Tremières cMcdlrarions, où se vidait le vase de mon cœur désormais heureux, mais toujours fidèle à ses souvenirs du tombeau.
Les révolutions de Naples et de Turin, auxquelles je venais d'assister pour m'exercer à d'autres plus sérieuses, étaient déjà bien loin de ma pensée.
LIV\E QJ/c4rT{IÈéME
UAND l'autoinne commença à refroidir le climat et que les premières neiges, comme les premières plumes folles des cygnes d'hiver, argentèrent quelquefois les hauts sommets des montagnes de Savoie, nous revînmes à Milly, qu'habitaient mon père, ma mère et mes sœurs, passer la saison des vendanges pour rendre nos parents témoins de la féUcité que nous leur devions. Ma mère en jouissait comme on jouit de son ouvrage. L'intimité touchante qui s'établit à première vue entre elle, ma femme digne d'elle, ma belle-mère retrouvant sa patrie partout où sa fille l'entraînait, mes sœurs pressées d'adopter une sœur de plus dans leur belle-sœur, rendirent cet automne déhcieux. Ce fut avec peine et pour obéir aux lois de
l'avancement dans ma carrière, ainsi que pour utiliser le crédit de mes amis d'un rang supérieur au mien, que nous nous éloignâmes, à l'entrée de l'hiver de 1822, pour habiter Paris quelques mois et pour nous rendre au printemps en Angleterre.
Je pris à Paris un ample appartement meublé, au rez-de-chaussée, avec un jardin assez vaste qui était séparé de la rue de Rivoli, alors non encore bâtie, par un mur peu élevé et percé d'une petite porte ouvrant en face du jardin des Tuileries. Nous y passâmes l'hiver en paix, en- loisirs, en travail et en amitié, sans nous occuper beaucoup d'un avancement qui m'était assez indifférent, si ce n'est pour donner quelque satisfaction à l'amour-propre de mon père et de mes oncles. Les parents, quelque modestes qu'ils soient, — et mion père était Inodeste jusqu'à préférer tout le monde à lui-même et à son fils, — aiment cependant à voir constater dans leur province le mérite de leur fils par quelques faveurs authentiques de la fortune.
Mes hautes relations de société à Paris rassuraient mon père sur mes progrès naturels dans la